Je viens de lire plusieurs articles consacrés à la fébrilité actuelle des services de renseignement face à la montée de la tension sociale. Les scénarios évoqués vont de manifestations massives et blocages jusqu’à des débordements violents contre des bâtiments publics ; certains commentaires parlent même, à titre de scénario extrême, d’une tentative de prendre d’assaut l’Élysée. Qu’ils soient réalistes ou non, ces scénarios suffisent évidemment à mobiliser le renseignement territorial et, lorsque des menaces plus graves apparaissent, d’autres services de sécurité intérieure. Leur métier consiste précisément à détecter les signaux faibles, identifier les risques de passage à l’acte et informer les autorités avant qu’une situation ne devienne incontrôlable.
Mais cette lecture m’a conduit à me poser une question beaucoup moins souvent abordée : que se passe-t-il dans la tête de celui qui surveille ?
Imaginons un agent qui a consacré sa carrière au service de l’État, qui travaille parfois au prix d’une vie personnelle sacrifiée, qui se considère sincèrement au service de la Nation et de la protection de ses concitoyens. Que ressent-il lorsqu’il doit surveiller précisément ces mêmes concitoyens, peut-être des voisins, des amis, des connaissances, alors qu’il peut, à titre personnel, comprendre une partie de leur colère ? Que se passe-t-il lorsqu’il observe ses voisins, ses proches ou des Français ordinaires se révolter contre des décisions qu’il juge peut-être lui-même mauvaises, tout en ayant pour mission professionnelle d’identifier les meneurs, d’évaluer les risques et de faire remonter des renseignements à ceux qui prennent les décisions ?
C’est là que la question devient passionnante : le devoir professionnel suffit-il toujours à neutraliser la conscience personnelle ?
Un agent peut parfaitement considérer que la violence doit être empêchée tout en estimant que certaines revendications sont légitimes. Il peut vouloir protéger les institutions sans nécessairement approuver ceux qui les dirigent. Il peut même éprouver le sentiment paradoxal que les personnes qu’il surveille cherchent, à leur manière, à provoquer un changement qu’il juge lui-même nécessaire. C’est précisément ce type de conflit entre mission, loyauté institutionnelle, convictions personnelles et conscience morale que la recherche étudie aujourd’hui sous des notions comme la dissonance cognitive ou la blessure morale. C’est ce que cet article va essayer d’explorer.
Qui surveille quoi en France ?
En France, parler simplement de « la DCRI » pour désigner ceux qui suivent les manifestations serait aujourd’hui inexact : la DCRI n’existe plus depuis 2014. Créée en 2008 par la fusion d’une partie des anciens Renseignements généraux et de la DST, la Direction centrale du renseignement intérieur avait notamment pour missions l’antiterrorisme, le contre-espionnage, la protection des intérêts économiques et la détection des menaces extrémistes ; elle est devenue en 2014 l’actuelle DGSI, Direction générale de la sécurité intérieure. La DGSI est le service spécialisé du ministère de l’Intérieur chargé des menaces touchant directement à la sécurité nationale et aux intérêts fondamentaux de la Nation : terrorisme, extrémismes violents, espionnage et ingérences étrangères, cybermenaces, prolifération ou projets susceptibles de porter gravement atteinte aux institutions. Elle n’est donc pas, en principe, le service qui « compte les manifestants » lors d’une mobilisation sociale ordinaire. Ce travail relève aujourd’hui surtout de la Direction nationale du renseignement territorial, la DNRT, héritière d’une partie des missions historiques des RG. La Police nationale indique explicitement que ses agents détectent et suivent les manifestations et rassemblements, recueillent des informations économiques et sociales et rédigent des notes destinées notamment aux préfets et au Gouvernement afin d’anticiper les risques de troubles à l’ordre public. Pour le G7 de 2026, par exemple, la DNRT a publiquement expliqué avoir travaillé en amont sur les différents scénarios de contestation et produit des « états de la menace » permettant aux autorités d’adapter leur dispositif de sécurité. À Paris, des missions comparables sont notamment exercées par la Direction du renseignement de la préfecture de police, DRPP, tandis que la gendarmerie dispose également de sa propre filière d’anticipation opérationnelle.
Historiquement, cette fonction était beaucoup plus clairement assumée par les célèbres Renseignements généraux, les RG. Leur mission consistait à renseigner le Gouvernement sur la vie institutionnelle, économique, sociale et, pendant longtemps, politique du pays. La DGSI rappelle elle-même qu’un texte de 1967 chargeait les RG de rechercher et centraliser les renseignements « d’ordre politique, social et économique » nécessaires à l’information du Gouvernement. Ils observaient l’opinion publique, les organisations, les mouvements sociaux, les contestations, les groupements susceptibles de troubler l’ordre public et, pendant une partie de leur histoire, le fonctionnement de la vie politique. Cette surveillance des partis politiques a ensuite été retirée de leurs missions dans les années 1990. Lorsque les RG ont disparu en 2008, leurs fonctions ont été éclatées : une partie liée aux menaces graves a rejoint la DCRI puis la DGSI, tandis que le suivi de la vie institutionnelle, sociale, économique et des mouvements susceptibles d’affecter l’ordre public a continué dans les structures devenues aujourd’hui le renseignement territorial. Autrement dit, lorsqu’une mobilisation importante se prépare aujourd’hui sur les réseaux sociaux, avec appels à bloquer le pays, menaces contre des institutions ou risques de violences, il est parfaitement normal que plusieurs services regardent la situation, mais pas pour les mêmes raisons ni avec les mêmes pouvoirs : le renseignement territorial évalue d’abord l’ordre public et la dynamique de la mobilisation ; la DGSI peut entrer davantage dans le jeu si apparaissent terrorisme, extrémisme violent ou menace contre les intérêts fondamentaux de la Nation. Et l’emploi de techniques intrusives de renseignement n’est pas libre : depuis la loi de 2015, elles sont encadrées juridiquement, généralement soumises à autorisation du Premier ministre et au contrôle de la CNCTR.
Un policier du renseignement territorial chargé d’observer une contestation sociale et un agent de la DGSI chargé d’empêcher une action terroriste ne vivent pas nécessairement le même conflit moral, même s’ils peuvent tous deux être confrontés au décalage entre leurs convictions personnelles et leur mission professionnelle.
Une question mérite d’être posée lorsque l’État mobilise policiers, services spécialisés ou agents de renseignement face à une contestation sociale importante : que se passe-t-il psychologiquement lorsque l’agent chargé d’observer, d’infiltrer, de surveiller ou d’appliquer une décision institutionnelle commence lui-même à éprouver un conflit entre sa mission et ses convictions personnelles ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette interrogation n’est pas seulement philosophique. Une littérature scientifique croissante étudie ce phénomène sous le nom de moral injury, que l’on peut traduire par blessure morale.
La blessure morale n’est pas simplement du stress professionnel. Elle peut apparaître lorsqu’une personne accomplit, laisse accomplir ou assiste à quelque chose qui entre profondément en contradiction avec ses valeurs morales, ou lorsqu’elle éprouve un sentiment de trahison de la part de son institution. Une revue systématique publiée en août 2026 dans Policing: A Journal of Policy and Practice a examiné 18 études empiriques consacrées aux forces de police. Les chercheurs concluent que les événements potentiellement moralement préjudiciables constituent une préoccupation significative dans le travail policier. Ils peuvent notamment découler du sentiment d’avoir fait du tort, de n’avoir pas pu empêcher un dommage ou d’avoir été placé dans une situation institutionnelle incompatible avec ce que l’agent considérait comme juste.
Le phénomène ne concerne pas uniquement la police traditionnelle. La RAND Corporation a consacré en 2022 un rapport aux traumatismes psychologiques au sein de la communauté américaine du renseignement. Ses auteurs montrent que les professionnels du renseignement peuvent être confrontés à des événements extrêmement lourds moralement alors même qu’ils ne sont pas ceux qui prennent la décision finale. L’analyste peut produire l’information qui contribue à une opération, observer ses conséquences et se sentir néanmoins impliqué moralement. RAND rapporte notamment les difficultés rencontrées par des personnels confrontés aux conséquences humaines d’opérations auxquelles leur travail avait contribué.
Le cas du renseignement humain, le HUMINT, est encore plus révélateur. Dans une étude publiée dans l’International Journal of Intelligence and CounterIntelligence, le philosophe Adam Henschke analyse les contradictions morales propres au métier : un officier peut devoir mentir, manipuler, exploiter une relation de confiance ou exercer une forme de contrainte au nom d’un objectif supérieur de sécurité nationale. Des comportements normalement considérés comme moralement problématiques deviennent alors institutionnellement autorisés. Selon Henschke, cette situation crée précisément un risque moral susceptible, dans certaines circonstances, d’aboutir à une blessure morale pour celui qui accomplit ces actes.
Les policiers travaillant sous couverture constituent un autre exemple particulièrement documenté. Une revue systématique publiée en 2025 décrit leur travail comme psychologiquement à haut risque : stress chronique, difficulté à maintenir une identité cohérente, isolement et dilemmes moraux liés au rôle joué. L’agent doit parfois entretenir des relations avec des personnes qu’il trompe continuellement, assister à des comportements qu’il désapprouve sans pouvoir immédiatement intervenir ou maintenir une couverture alors que son identité professionnelle et son identité personnelle entrent en conflit.
Cela permet de revenir à une question française particulièrement intéressante. Que ressent un policier ou un agent de renseignement lorsqu’il est chargé d’observer un mouvement social dont certaines revendications peuvent personnellement lui paraître légitimes ? Que se passe-t-il lorsqu’un fonctionnaire chargé de surveiller une mobilisation partage lui-même certaines difficultés économiques de ceux qu’il observe ? Et que devient psychologiquement cette mission lorsqu’il existe un décalage entre l’obligation professionnelle, l’empathie individuelle et l’appréciation personnelle de la justice d’une situation ?
Il faut cependant être rigoureux : les recherches disponibles ne permettent pas d’affirmer que les agents français chargés de suivre les Gilets jaunes ou une future mobilisation subissent automatiquement une blessure morale, et encore moins qu’ils seraient secrètement favorables aux personnes surveillées.
Ce serait aller beaucoup plus loin que les données scientifiques. Les études démontrent l’existence du mécanisme général ; son application à une opération française particulière reste une hypothèse qui nécessiterait des enquêtes spécifiques auprès des agents concernés. C’est précisément cette distinction qui rend le sujet intéressant plutôt que complotiste.
Mais cela devrait également intéresser ceux qui donnent les ordres. Une démocratie ne devrait pas seulement se demander si une opération de maintien de l’ordre ou de renseignement est juridiquement possible. Elle devrait aussi s’interroger sur ce qu’elle demande humainement à ceux qui l’exécutent. Lorsque les institutions exposent durablement leurs propres agents à des situations où devoir professionnel, empathie et convictions morales entrent en collision, le coût ne disparaît pas parce qu’il n’apparaît pas immédiatement dans les statistiques opérationnelles. Il peut se traduire en culpabilité, détresse, perte de sens, cynisme, troubles psychologiques ou rupture de confiance envers l’institution.
C’est probablement la véritable leçon de ces travaux : un État ne peut pas considérer éternellement ses policiers et ses agents de renseignement comme de simples exécutants dépourvus de conscience personnelle. Derrière l’uniforme, le matricule ou l’habilitation secret-défense se trouve toujours un individu susceptible de se demander si ce qu’il fait est juste. Et lorsqu’une institution oblige trop souvent ses personnels à résoudre seuls ce conflit intérieur, elle peut finir par blesser ceux-là mêmes auxquels elle demande de la protéger.
Il existe d’ailleurs une conséquence possible de ce conflit intérieur beaucoup plus radicale que le simple malaise : quitter l’institution. La France connaît depuis plusieurs années une progression de certains départs dans la police et la gendarmerie, même si les chiffres souvent présentés comme ceux d’une « grande démission » doivent être interprétés avec prudence, car ils mélangent parfois retraites, changements de corps, fins de contrats, détachements et véritables démissions. La Cour des comptes relève néanmoins une augmentation de 43 % entre 2019 et 2024 des sorties de la Police nationale hors retraites et promotions internes et constate que les fortes contraintes du métier et l’usure professionnelle expliquent davantage les départs que la seule rémunération. Dans la gendarmerie également, les départs anticipés ont augmenté avant de se stabiliser récemment. Ces chiffres ne prouvent évidemment pas que les agents quittent l’uniforme pour des raisons morales ou politiques, mais ils rencontrent un autre constat officiel : malaise, perte de sens, démotivation et difficultés de fidélisation sont régulièrement documentés au sein des forces de sécurité françaises.
La recherche internationale apporte ici un éclairage particulièrement intéressant. Une étude publiée en 2026 auprès de 371 policiers montre que la blessure morale peut réduire le sentiment que son travail produit encore quelque chose de positif pour la société, diminuer l’engagement et la satisfaction professionnelle et augmenter l’intention de quitter la police. On ne peut donc pas affirmer qu’un policier français chargé de surveiller une contestation sociale qu’il comprend personnellement finira par démissionner ; aucune étude française ne permet d’établir une telle causalité. Mais on peut désormais poser scientifiquement la question : lorsque quelqu’un entre dans la police ou la gendarmerie pour protéger ses concitoyens et qu’il commence à ressentir un conflit durable entre ce qu’il considère comme sa mission morale et ce que son institution lui demande concrètement de faire, combien de temps peut-il conserver intactes sa motivation, sa loyauté et son désir de rester ?
Pour ceux qui souhaitent vérifier les travaux scientifiques directement : le rapport RAND sur la communauté américaine du renseignement est disponible ici Trauma in the U.S. Intelligence Community — RAND ; l’étude d’Adam Henschke sur le HUMINT ici Moral Risk, Moral Injury, and Institutional Responsibility ; la revue sur les policiers sous couverture ici Mental Health Issues in Undercover Police Officers ; et la revue systématique 2026 sur les blessures morales dans la police ici Moral injuries in police cohorts

