Alstom, Péchiney, Arcelor, Alcatel, renseignement, réseaux d’influence et souveraineté : anatomie de plusieurs décennies de vulnérabilité française

Il existe des guerres qui détruisent des villes et d’autres qui font disparaître beaucoup plus silencieusement des capacités industrielles, des brevets, des centres de décision, des ingénieurs et des technologies. La seconde catégorie est beaucoup plus difficile à percevoir. Il n’y a pas nécessairement de soldats, de chars ou de déclaration de guerre. Une entreprise change simplement de propriétaire. Un centre de recherche est déplacé. Une technologie est transférée. Une procédure judiciaire étrangère fragilise un groupe. Un concurrent rachète une société. Des ingénieurs partent. Quelques années plus tard, le pays découvre qu’une capacité qu’il maîtrisait autrefois dépend désormais d’une entreprise ou d’une puissance étrangère. C’est cela, aussi, la guerre économique. Le terme n’a aujourd’hui plus rien de marginal. L’Assemblée nationale a consacré en juillet 2025 un rapport entier à la guerre économique. Il décrit explicitement la protection des entreprises stratégiques, la contre-ingérence économique, les investissements étrangers, les tentatives de captation d’informations et le rôle des services de renseignement dans la défense du potentiel économique, industriel et scientifique français.

Et les chiffres donnent une idée de l’intensité de cette bataille. Le Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques, le SISSÉ, traite désormais environ 750 à 800 alertes de sécurité économique par an contre des entreprises ou des actifs stratégiques. Plus de 40 % des menaces identifiées sont de nature capitalistique et une proportion comparable concerne la captation d’informations sensibles, notamment au travers d’audits ou de procédures judiciaires étrangères. [Assemblée nationale 2025]

Autrement dit, il ne s’agit pas d’une théorie. L’État français considère lui-même la prédation capitalistique, l’ingérence économique et la captation de technologies comme des enjeux de sécurité nationale. La vraie question est donc beaucoup plus embarrassante : pourquoi avons-nous attendu de perdre ou de fragiliser autant d’actifs industriels avant de prendre réellement la mesure de cette guerre ? Et c’est ici que l’affaire Alstom devient passionnante. Car Alstom n’est pas le sujet exclusif de cet article. Alstom en est le cas d’école.

⚔️ LA GUERRE ÉCONOMIQUE : UNE GUERRE SANS UNIFORMES

Pendant longtemps, nous avons raisonné comme si la compétition internationale opposait essentiellement des entreprises sur des marchés. Les meilleures technologies gagneraient, les capitaux circuleraient librement et les acquisitions d’entreprises relèveraient essentiellement d’une logique économique et financière. Le monde réel est beaucoup plus brutal. Une puissance peut utiliser son droit, sa monnaie, ses sanctions, ses services de renseignement, ses normes techniques, son appareil diplomatique, ses entreprises, ses banques, ses investissements et ses procédures judiciaires afin de défendre ses intérêts économiques. Elle peut chercher à acquérir une technologie plutôt qu’à la développer elle-même. Elle peut recruter les ingénieurs d’un concurrent. Elle peut influencer la définition d’une norme internationale. Elle peut exploiter les dépendances créées par une chaîne d’approvisionnement. Elle peut imposer son droit hors de ses frontières. Elle peut recueillir des informations industrielles au travers de procédures parfaitement légales en apparence.

L’Assemblée nationale considère désormais officiellement que les services français doivent détecter les risques de « déstabilisation, d’affaiblissement ou de captation de nos actifs stratégiques dans la compétition internationale ». Depuis 2015, les intérêts économiques, industriels et scientifiques majeurs de la France figurent parmi les intérêts fondamentaux de la Nation pouvant justifier l’utilisation de techniques de renseignement. Depuis 2019, leur défense et leur promotion figurent parmi les priorités de la stratégie nationale du renseignement.

Le changement intellectuel est considérable. Ce que nous appelions autrefois exclusivement « concurrence », « investissement » ou « fusion-acquisition » peut donc également, dans certaines circonstances, devenir un instrument de puissance. Alstom permet de comprendre comment.

🔴 SUJET EXPLOSIF : OLIVIER MARLEIX EN SAVAIT QUELQUE CHOSE...

Olivier Marleix connaissait particulièrement bien le dossier. En 2018, il présidait la commission d’enquête de l’Assemblée nationale consacrée aux décisions de l’État dans les dossiers Alstom, Alcatel et STX, avec Guillaume Kasbarian comme rapporteur. Pendant six mois, la commission réalisa des dizaines d’auditions, se déplaça notamment aux États-Unis et effectua un contrôle sur pièces et sur place à Bercy. Une précision est indispensable. Lorsque j’écris qu’Olivier Marleix en savait quelque chose, je fais exclusivement référence à son travail parlementaire, à ses investigations et aux questions qu’il a ensuite transmises à la justice. Cela ne signifie absolument pas qu’il faille établir le moindre lien entre l’affaire Alstom et son décès en 2025. Aucun élément public ne permet une telle affirmation. [Assemblée nationale 2018]

Cette frontière posée, revenons au dossier. Et il est déjà suffisamment explosif sans lui ajouter quoi que ce soit.

🔵 ALSTOM FACE À LA PUISSANCE JUDICIAIRE AMÉRICAINE

L’histoire ne commence pas avec General Electric. Alstom faisait depuis plusieurs années l’objet d’investigations américaines relatives à des faits de corruption internationale. En décembre 2014, le groupe plaide coupable aux États-Unis et accepte une sanction pénale de 772 millions de dollars pour des violations du Foreign Corrupt Practices Act, le FCPA. Le Department of Justice documente des faits concernant plusieurs pays et différentes entités du groupe. Il serait donc faux de raconter qu’une entreprise française parfaitement innocente aurait été artificiellement accusée pour pouvoir être volée. Les faits de corruption existaient. Mais cette vérité ne doit pas masquer l’autre partie du problème : l’extraordinaire puissance extraterritoriale de la justice américaine. Le rapport parlementaire français considère que la perspective d’une sanction approchant le milliard de dollars avait accéléré la décision de la direction d’Alstom. L’entreprise demanda même que le règlement de la sanction intervienne après la réalisation de la transaction avec General Electric. [Department of Justice]

La chronologie est donc troublante mais elle doit rester correctement interprétée. Aucune preuve publique ne démontre que General Electric aurait commandité ou orchestré l’action du Department of Justice afin de prendre possession d’Alstom. En revanche, il est parfaitement établi qu’une procédure américaine gigantesque affaiblissait une entreprise stratégique française au moment même où une entreprise américaine négociait l’acquisition de sa branche Énergie. Cela suffit déjà à poser une question de rapport de puissance.

🟠 LE RENSEIGNEMENT AMÉRICAIN ÉTAIT DE LA PARTIE

Le dossier devient beaucoup plus intéressant lorsque l’on examine les moyens employés par Washington. Le rapport parlementaire de 2018 rappelle que les services de renseignement américains sont officiellement mobilisés dans l’application des législations extraterritoriales telles que le FCPA ou les sanctions économiques. Et surtout, il précise que les auditions réalisées par la commission permettent d’établir que cela a effectivement été le cas dans l’affaire Alstom. Le Department of Justice précise lui-même que l’enquête Alstom a notamment été conduite par le FBI. Encore une fois, cela ne démontre absolument pas que les services américains auraient monté une opération secrète destinée à remettre Alstom à General Electric. Mais cela démontre quelque chose de très important sur la manière dont une grande puissance protège ses intérêts.

Les Américains savent articuler justice, renseignement, puissance financière, diplomatie et stratégie nationale. On peut condamner certaines méthodes. On peut contester l’extraterritorialité de leur droit. On peut dénoncer l’asymétrie qu’elle produit. Mais il faut commencer par reconnaître une chose : les États-Unis ont une conception extraordinairement intégrée de leur puissance. La question devient alors inévitable. Qu’en était-il de la France ?

⚫ ET LES SERVICES DE RENSEIGNEMENT FRANÇAIS ?

C’est probablement l’un des passages les plus fascinants de toute l’affaire. Olivier Marleix pose lui-même cette question dans son rapport : la DGSE était-elle informée des enquêtes américaines concernant Alstom ? Les représentants du service refusent de répondre en invoquant le secret de la défense nationale. Marleix écrit alors qu’on ne peut que l’espérer, tout en regrettant que les autorités hiérarchiques auxquelles le service rendait compte n’aient pas anticipé le caractère profondément déstabilisateur de la procédure américaine pour Alstom. Cette phrase est absolument fondamentale.

Personnellement, je veux croire que nos services n’étaient pas aveugles. J’insiste sur les mots : je veux le croire. Je ne peux pas le démontrer. Je veux croire que des professionnels français du renseignement, du contre-espionnage et de l’intelligence économique avaient compris, au moins partiellement, la dimension stratégique de ce qui se déroulait autour d’un groupe aussi important qu’Alstom. Je veux croire qu’ils avaient conscience des conséquences potentielles d’un transfert sous contrôle étranger d’activités liées à notre parc nucléaire et à certaines capacités stratégiques. Mais les documents nécessaires pour l’établir ne sont pas publics.

Nous sommes donc devant deux hypothèses. La première serait extrêmement inquiétante : nos services seraient passés à côté d’un événement stratégique majeur. La seconde, que je juge personnellement plus vraisemblable sans pouvoir la présenter comme un fait, serait qu’ils aient détecté au moins une partie du danger, mais que les informations et alertes produites n’aient pas provoqué la réaction politique suffisante. Dans cette hypothèse, l’échec ne serait pas celui des capteurs. L’échec serait celui de la transmission, de la coordination et finalement de la décision politique. Et ce scénario correspond malheureusement à plusieurs constats officiels.

🔴 LE RAPPORT PARLEMENTAIRE PARLE D’UNE « ABSENCE TOTALE DE COORDINATION »

Le rapport de 2018 est extrêmement sévère. Il considère que l’affaire Alstom a révélé une absence totale de coordination interministérielle entre la Justice, les Affaires étrangères et l’Économie face aux procédures américaines. Arnaud Montebourg indique à la commission qu’il n’avait jamais été informé de la procédure concernant Alstom. Si le ministre chargé de l’Économie n’avait effectivement pas connaissance d’une procédure étrangère susceptible de fragiliser un acteur aussi stratégique, nous sommes devant un problème considérable. Car posséder une information ne suffit pas. Il faut qu’elle soit transmise. Il faut qu’elle arrive suffisamment tôt. [Assemblée nationale 2018]

Il faut que les différentes administrations croisent leurs analyses. Il faut que quelqu’un comprenne leur importance. Et surtout : il faut qu’un responsable politique décide d’agir. Un service de renseignement ne gouverne pas la France. La DGSE ne décide pas de vendre une branche d’Alstom.

La DGSI ne signe pas les autorisations relatives aux investissements étrangers. La DRSD ne définit pas la politique industrielle nationale. Le renseignement collecte, analyse, alerte et éclaire. Le pouvoir politique décide. Voilà pourquoi la question essentielle n’est pas seulement : « Les services savaient-ils ? »

Elle est : « Qu’est-il arrivé à ce qu’ils savaient éventuellement lorsque cette information est remontée vers ceux qui avaient le pouvoir de décider ? »

🟣 DES CENTAINES DE MILLIONS AUTOUR DE LA TRANSACTION

À la dimension géopolitique s’ajoute une autre caractéristique extraordinaire du dossier : la quantité d’intervenants rémunérés autour de l’opération. Côté Alstom, la commission parlementaire recense dix cabinets d’avocats, deux banques-conseils, Rothschild & Co et Bank of America Merrill Lynch, ainsi que deux agences de communication, DGM et Publicis. Côté General Electric apparaissent notamment Lazard, Crédit Suisse, Bank of America, Havas et différents cabinets d’avocats. Le coût officiellement documenté pour Alstom atteint 262 millions d’euros, comprenant également une partie de fiscalité et de taxes. La commission estime difficile d’imaginer que General Electric n’ait pas engagé des moyens comparables. Le chiffre de 600 millions d’euros parfois cité pour l’ensemble de l’opération doit donc être présenté comme une estimation et non comme un montant officiellement audité et établi. [Assemblée nationale 2018]

Mais 262 millions d’euros pour Alstom suffisent déjà à donner l’ordre de grandeur. Et c’est la commission parlementaire elle-même qui se demande alors où se situe la frontière entre le conseil et l’influence sur la décision. Cette interrogation ne prouve aucune corruption. Mais elle interdit également de balayer le sujet comme une fantaisie.

🟡 LE CONFLIT D’INTÉRÊTS STRUCTUREL

Dans certaines opérations de fusion et d’acquisition, les banques d’affaires peuvent percevoir une partie de leur rémunération sous forme de success fee, c’est-à-dire une rémunération liée à la réalisation effective de l’opération. Le problème intellectuel est évident. Le conseiller doit théoriquement contribuer à éclairer la décision de son client, mais il peut simultanément avoir un intérêt économique direct à ce que la transaction se réalise. Cela ne signifie pas qu’il conseille nécessairement mal son client. Cela ne constitue pas une corruption. Mais cela peut produire un conflit d’intérêts structurel qui mérite d’être examiné, particulièrement lorsqu’il ne s’agit plus seulement de fusionner deux sociétés privées mais de transférer des actifs essentiels à la souveraineté nationale.

C’est précisément pourquoi la commission Marleix-Kasbarian avait réfléchi au renforcement des déclarations d’intérêts dans le monde des banques d’affaires.

🔴 RÉSEAUX, INFLUENCE ET RÉTROCOMMISSIONS : NE PAS CONFONDRE LES NIVEAUX DE PREUVE

Le dossier alimente évidemment depuis des années de nombreuses accusations. Il faut ici tracer une frontière très nette. Aucune rétrocommission politique liée à la cession d’Alstom n’est aujourd’hui publiquement démontrée. Le fait qu’une banque ait perçu des honoraires considérables ne signifie pas que cet argent soit revenu clandestinement à un responsable politique. Le fait que différents protagonistes aient fréquenté les mêmes cercles professionnels ne démontre aucune infraction. Le passé professionnel d’Emmanuel Macron chez Rothschild ne constitue évidemment pas davantage une preuve de corruption.

Présenter une rétrocommission comme un fait serait donc irresponsable. Mais cela ne signifie pas que la justice n’examine pas certaines interrogations. Anticor indique qu’une information judiciaire sur le volet de la cession de la branche Énergie est ouverte depuis décembre 2022 et que l’association s’est constituée partie civile en février 2026. Les fondements juridiques qu’elle invoque concernent notamment la corruption, le trafic d’influence et la prise illégale d’intérêts. Cela ne signifie évidemment pas que les faits sont établis ni que les personnes visées sont coupables. Une enquête cherche précisément à déterminer ce qui s’est passé. La seule position intellectuellement défendable consiste donc à demander que la justice dispose du temps et des moyens nécessaires pour aller au bout de son travail, sans décider à sa place de ce qu’elle doit découvrir. [Anticor — procédure 2026]

🟠 EMMANUEL MACRON : RESPECTER LA CHRONOLOGIE

Le rôle d’Emmanuel Macron doit également être traité chronologiquement. Lorsque l’opération Alstom-General Electric devient publiquement connue au printemps 2014, Emmanuel Macron n’est pas encore ministre de l’Économie. Il avait auparavant exercé les fonctions de secrétaire général adjoint de l’Élysée. Le protocole entre l’État, General Electric et Alstom intervient en juin 2014. Emmanuel Macron devient ministre de l’Économie le 26 août 2014 et intervient ensuite dans la phase d’autorisation du dossier. Olivier Marleix développait pour sa part une analyse beaucoup plus sévère de la période antérieure. Il considérait notamment qu’Arnaud Montebourg avait été court-circuité par la présidence de la République. Le rapport rappelle également qu’une étude avait été commandée dès octobre 2012 par l’Agence des participations de l’État concernant l’hypothèse d’un changement d’actionnaire chez Alstom. Ce sont des éléments importants. Ils ne doivent néanmoins pas être transformés artificiellement en conclusions judiciaires.

🇫🇷 DIX ANS PLUS TARD, EDF RÉCUPÈRE LES TURBINES

Puis arrive l’un des symboles les plus puissants de toute cette histoire. Le 31 mai 2024, EDF reprend auprès de GE Vernova les activités nucléaires de GE Steam Power, désormais réunies au sein d’Arabelle Solutions. Pourquoi ? EDF explique que l’opération permet de récupérer des technologies et compétences clés pour la filière nucléaire et la sécurité énergétique européenne. Environ 3 300 salariés sont concernés et les turbines Arabelle doivent notamment équiper les EPR, les EPR2 et potentiellement les petits réacteurs modulaires. Il ne faut surtout pas transformer ce rachat en preuve rétroactive de corruption. Mais politiquement, la question devient presque impossible à éviter : [EDF]

comment des technologies dont EDF explique en 2024 qu’elles sont clés pour la filière nucléaire et la souveraineté énergétique ont-elles pu quitter le contrôle français une décennie auparavant ? Voilà le cœur du problème. Une capacité stratégique peut être comptablement vendable tout en étant politiquement presque irremplaçable.

🔥 ALSTOM N’ÉTAIT PAS UN ACCIDENT ISOLÉ

Et c’est précisément ici qu’il faut sortir d’Alstom. Le Sénat a lui-même dressé en 2023 une liste particulièrement instructive des affaires qui auraient dû contribuer à construire une véritable culture française de guerre économique. Péchiney, champion français de l’aluminium et de l’emballage, passe sous contrôle du canadien Alcan en 2003. Un précédent rapport sénatorial soulignait déjà que l’acquisition était notamment motivée par le savoir-faire technologique de Péchiney, dont les procédés d’électrolyse étaient considérés parmi les meilleurs au monde. Arcelor passe sous contrôle de Mittal Steel en 2006. Le Sénat cite aujourd’hui cette opération parmi les exemples français associés aux risques de perte de savoir-faire industriel. Gemplus, spécialiste français de la carte à puce, est cité dans le même rapport parmi les affaires d’espionnage économique attribuées aux services américains.

Alcatel-Lucent, acteur majeur des télécommunications et des câbles sous-marins, passe sous le contrôle de Nokia en 2015 et 2016. La commission parlementaire de 2018 consacrée à la politique industrielle française ne se limitait justement pas à Alstom : Alcatel et STX figuraient explicitement dans son mandat. Technip se rapproche du groupe américain FMC Technologies en 2017, cas également cité par le Sénat dans sa réflexion sur la perte de souveraineté économique. Les Chantiers de l’Atlantique feront ensuite l’objet d’un projet de cession à Fincantieri suffisamment sensible pour susciter à son tour une intervention politique française. On pourrait encore parler des contrats Rafale perdus, de la captation de données industrielles, des semi-conducteurs, des entreprises de défense ou de la rupture spectaculaire du contrat des sous-marins australiens, affaire dans laquelle plusieurs observateurs auditionnés par le Sénat ont considéré que certains signaux faibles n’avaient pas été correctement perçus. [Assemblée nationale 2018]

Chaque dossier possède évidemment sa propre histoire. Il serait profondément malhonnête de prétendre qu’ils résultent tous du même mécanisme, du même responsable ou d’une gigantesque conspiration coordonnée. Mais leur accumulation révèle une question commune : la France a-t-elle suffisamment protégé les compétences, les technologies et les centres de décision dont dépend sa puissance future ? Le Sénat répond avec une sévérité remarquable. Il considère que les dépendances françaises ont été renforcées par la naïveté ou l’inaction des pouvoirs publics et que l’absence d’une stratégie pérenne d’intelligence économique pendant plusieurs décennies a contribué à la désindustrialisation et à la perte de souveraineté. Ce constat dépasse largement Alstom.

C’est précisément cette continuité historique que j’ai essayé d’analyser plus largement dans Le Déclin organisé de la France, consacré aux cessions industrielles, aux transferts technologiques, aux pertes de centres de décision et aux choix publics qui ont progressivement transformé certaines capacités françaises en dépendances. La présentation de l’ouvrage insiste précisément sur l’étude de la désindustrialisation, des actifs stratégiques et des décisions publiques, plutôt que sur l’idée simpliste selon laquelle toute acquisition étrangère serait nécessairement néfaste.

🔵 ALORS, LA FRANCE A-T-ELLE ENFIN COMPRIS QU’ELLE EST EN GUERRE ÉCONOMIQUE ?

La réponse nécessite une distinction fondamentale. Nos services spécialisés ? Oui, incontestablement. Notre système politique ? Beaucoup moins. Et c’est probablement l’un des constats les plus importants de cet article. Il serait aujourd’hui absurde de présenter la DGSE, la DGSI, la DRSD, le SISSÉ ou la DGA comme des organismes qui découvriraient naïvement l’existence de la guerre économique. Le rapport de l’Assemblée nationale publié en juillet 2025 démontre exactement le contraire.

Les services de renseignement constituent désormais des sources essentielles pour le SISSÉ et la DGA dans la protection des actifs stratégiques. La DGSI et la DRSD assurent une veille sur les entreprises, technologies et organismes de recherche sensibles. La DGSE contribue à identifier les menaces provenant d’acteurs extérieurs. Les services sont également réunis dans des structures consacrées au renseignement d’intérêt économique.

Les moyens ont considérablement progressé. La DGSE dispose même, depuis sa réorganisation de 2022, d’un service entièrement consacré à la contre-ingérence économique. Du côté de la DRSD, l’activité de contre-ingérence économique a désormais dépassé celle consacrée à la contre-ingérence des forces. La direction mène environ 180 missions de protection par an auprès des entreprises de la base industrielle et technologique de défense. Le SISSÉ entretient quant à lui des listes d’entreprises stratégiques, de technologies critiques et d’organismes de recherche sensibles. Ces actifs font l’objet d’une surveillance destinée à détecter le plus tôt possible les menaces capitalistiques ou informationnelles. Donc oui : ceux dont le métier consiste à observer les menaces ont parfaitement compris que la France évolue dans un environnement de guerre économique. Le problème se situe ailleurs.

🔴 LES SERVICES PEUVENT ALERTER. ILS NE PEUVENT PAS GOUVERNER.

C’est là que je souhaite être particulièrement clair. Je considère souvent que le politique français apparaît complètement déconnecté de la violence du rapport de force économique international. Mais plutôt que d’en rester à cette appréciation personnelle, regardons ce que disent les institutions françaises elles-mêmes. En 1994, le rapport Martre alertait déjà sur le retard français en matière d’intelligence économique. En 2003, le rapport Carayon revenait sur une grande partie des mêmes faiblesses. Et en 2023, près de trente ans après le premier rapport, le Sénat écrit que la quasi-intégralité des constats formulés à l’époque pourrait encore être réitérée. Parmi les causes identifiées figurent le cloisonnement de l’information, l’insuffisance des relations entre public et privé, le manque de culture de l’intelligence économique et surtout l’absence de portage politique régulier. [Sénat 2023]

Ce constat est accablant. Parce qu’il signifie que le problème n’est plus simplement : « Nous ne savions pas. » Les rapports existaient. Les exemples existaient. Les services existaient.

Les alertes existaient. Les pertes existaient. Les commissions parlementaires existaient. Et pourtant, trente ans plus tard, le Sénat pouvait encore reprendre presque le même diagnostic. Voilà pourquoi je distingue désormais très nettement l’appareil professionnel de renseignement et de sécurité économique du niveau politique. Je veux croire que les premiers font leur travail.

Les données contemporaines montrent en tout cas qu’ils ont aujourd’hui pleinement intégré la menace. Mais ils ne disposent pas du pouvoir politique. Un analyste de la DGSE peut expliquer qu’une opération constitue un danger. Un agent de la DGSI peut identifier une tentative d’ingérence. La DRSD peut constater qu’une technologie de défense attire l’attention d’une puissance étrangère. Le SISSÉ peut déclencher une alerte. [Assemblée nationale 2025]

La DGA peut considérer une entreprise indispensable à notre autonomie stratégique. À la fin, quelqu’un doit décider. Autoriser ou interdire. Nationaliser temporairement ou laisser vendre. Investir ou abandonner. Protéger un brevet.

Maintenir une chaîne industrielle. Imposer des conditions à un investisseur étranger. Défendre une entreprise face à une procédure extraterritoriale. Et cette décision appartient au politique. C’est à cet endroit que la chaîne française a trop souvent cassé.

⚫ LE PROBLÈME N’EST DONC PLUS SEULEMENT LE RENSEIGNEMENT. C’EST L’ÉCOUTE DU RENSEIGNEMENT.

Alstom devient à cet égard un cas presque parfait. Si la DGSE ignorait totalement l’enquête américaine et ses implications, alors nous devons comprendre pourquoi. Si elle en connaissait l’importance et avait alerté, alors il faut savoir qui a reçu cette information et ce qu’il en a fait. C’est exactement la raison pour laquelle la remarque d’Olivier Marleix est si importante. Il ne se contente pas de demander si la DGSE savait. Il regrette que les autorités hiérarchiques auxquelles le service rendait compte n’aient pas anticipé la déstabilisation d’Alstom. Le véritable enjeu se trouve donc dans la chaîne : détection, analyse, transmission, compréhension, arbitrage, décision.

Une défaillance à chacune de ces étapes peut produire le même résultat final. Une technologie part. Un centre de décision disparaît. Un concurrent récupère un savoir-faire. Quelques années plus tard, tout le monde explique que c’était stratégique.

🟠 LA FRANCE A PROGRESSÉ. MAIS ELLE N’A PAS ENCORE TIRÉ TOUTES LES LEÇONS.

Il serait également injuste de prétendre que rien n’a changé. Depuis le milieu des années 2010, l’appareil français de sécurité économique s’est considérablement renforcé. Le contrôle des investissements étrangers a été étendu, le SISSÉ est monté en puissance, les services de renseignement consacrent davantage de moyens à la contre-ingérence économique et la coopération interministérielle s’est améliorée. L’Assemblée nationale estime en 2025 que le rôle du SISSÉ est désormais reconnu par l’ensemble des acteurs auditionnés. Mais le même rapport rappelle qu’il subsiste encore des marges de progrès dans les échanges d’informations en matière de sécurité économique. Surtout, les chiffres montrent que l’adversaire, lui, ne ralentit pas. Environ 750 à 800 alertes économiques sont désormais traitées chaque année. Plus de 40 % concernent des menaces capitalistiques. [Assemblée nationale 2025]

Une proportion similaire concerne la captation d’informations sensibles. Dans la sphère défense, 500 à 550 atteintes caractérisées sont recensées annuellement contre des entités de la base industrielle et technologique de défense ou des organismes de recherche associés. Ce n’est donc pas la fin d’une bataille. C’est son institutionnalisation. [Assemblée nationale 2025]

🇫🇷 LA SOUVERAINETÉ N’EST PAS UN DRAPEAU. C’EST UNE CAPACITÉ.

Voilà finalement la leçon essentielle. Une nation n’est pas souveraine uniquement parce qu’elle possède un drapeau, un gouvernement et une armée. Elle est souveraine parce qu’elle conserve certaines capacités. La capacité de produire son énergie. La capacité de concevoir ses armes. La capacité de protéger ses communications.

La capacité de fabriquer certains médicaments. La capacité de produire des composants critiques. La capacité de maîtriser ses données. La capacité d’entretenir ses infrastructures. La capacité de construire les machines nécessaires à son industrie. Et surtout la capacité de prendre une décision sans devoir demander l’autorisation ou l’assistance d’une puissance étrangère.

Chaque fois qu’une compétence critique disparaît, rien ne se passe immédiatement. Le pays continue de fonctionner. Les ministères restent ouverts. Les drapeaux flottent. Puis arrive une crise. Et soudain, nous découvrons que nous ne fabriquons plus quelque chose.

Que nous ne savons plus le réparer. Que nous dépendons d’un brevet. D’un logiciel. D’une entreprise. D’un pays. La défaite économique devient alors visible plusieurs années après la bataille qui l’a provoquée.

C’est exactement pourquoi les décisions industrielles doivent être pensées sur vingt ou trente ans, et non uniquement au regard du bilan comptable du trimestre suivant.

🔥 LE PLUS GRAND SCANDALE N’EST PEUT-ÊTRE PAS CELUI QUE NOUS CHERCHONS

Nous cherchons souvent dans les grandes affaires la pièce spectaculaire qui permettrait de tout expliquer. Une rétrocommission. Un compte offshore. Une conversation secrète. Un ordre dissimulé. Peut-être que la justice découvrira un jour de nouveaux faits concernant Alstom.

Peut-être pas. Mais le scandale principal est peut-être déjà devant nous. Une puissance américaine qui pense en termes de puissance. Des services français qui, aujourd’hui au moins, pensent clairement en termes de guerre économique. Et entre les deux, un système politique français qui a mis des décennies à comprendre que vendre une entreprise stratégique ne signifie pas seulement changer le nom figurant sur un registre d’actionnaires. Cela peut signifier transférer : des brevets, des ingénieurs, des secrets industriels, des centres de décision, des capacités de maintenance, des chaînes d’approvisionnement,

des relations commerciales, et finalement une partie de notre liberté d’action. Le Sénat résumait encore en 2023 plusieurs décennies de faiblesses françaises par le manque d’anticipation, le manque de vigilance, la sous-estimation des stratégies étrangères et le manque de culture stratégique des dirigeants politiques, administratifs et économiques. On peut difficilement être plus clair.

🔴 ALORS, LA FRANCE EST-ELLE EN ÉCHEC ?

Pas totalement. Nos services ont progressé. Notre législation s’est renforcée. Notre contrôle des investissements étrangers est plus robuste. Le SISSÉ existe. La DGSE s’est dotée d’une structure consacrée à la contre-ingérence économique.

La DRSD protège activement notre industrie de défense. Nos technologies stratégiques sont davantage cartographiées et surveillées. Mais la question essentielle n’est plus simplement : « Avons-nous les outils ? » Elle est : « Le politique aura-t-il le courage de les utiliser lorsque leur utilisation coûtera économiquement, diplomatiquement ou électoralement ? »

Car protéger un actif stratégique signifie parfois refuser une acquisition attractive. Investir de l’argent public. Affronter un allié. Maintenir une activité temporairement moins rentable. Imposer des contraintes à un investisseur. Assumer une nationalisation transitoire.

Ou décider qu’une technologie possède une valeur stratégique qui dépasse sa valeur comptable. C’est précisément à ce moment-là que l’on découvre si une nation possède réellement une doctrine de souveraineté. Les services peuvent voir venir la menace. Ils peuvent l’analyser. Ils peuvent l’expliquer. Ils peuvent alerter.

Mais ils ne peuvent pas obliger le politique à comprendre. Et encore moins à décider. Voilà, à mes yeux, le véritable enseignement d’Alstom, de Péchiney, d’Arcelor, d’Alcatel et de tant d’autres dossiers. La France ne manque pas nécessairement d’intelligence. Elle souffre trop souvent de l’incapacité à transformer l’intelligence disponible en volonté politique. C’est infiniment plus grave.

Parce qu’un pays qui ignore un danger peut apprendre. Mais un pays qui reçoit les alertes, produit les rapports, constate les mêmes erreurs pendant trente ans et recommence malgré tout doit commencer à s’interroger non plus seulement sur ses services... mais sur ceux qui les dirigent.

🇫🇷 GUERRE ÉCONOMIQUE : LA FRANCE EN ÉCHEC ?

Alstom nous montre comment une défaite stratégique peut se construire. Péchiney, Arcelor, Gemplus, Alcatel, Technip et d’autres affaires démontrent que la question dépasse largement une entreprise. Le Sénat lui-même utilise ces exemples pour illustrer plusieurs décennies de défaut de culture française de l’intelligence économique. Nos services de renseignement et de contre-ingérence ont désormais compris l’enjeu. La question est de savoir quand le politique comprendra qu’il ne suffit pas de recevoir une alerte. Il faut parfois avoir le courage d’en tirer les conséquences. Car la souveraineté ne se proclame pas après avoir perdu une capacité. Elle consiste précisément à comprendre, avant de la perdre, pourquoi il fallait la conserver.

Et lorsqu’un pays doit racheter demain ce qu’il a laissé partir hier, il est peut-être temps d’arrêter de parler d’accidents isolés. Il faut commencer à parler de doctrine nationale. Et poser avant chaque opération concernant un actif stratégique la question la plus élémentaire qui soit :

EST-CE BON POUR LA FRANCE À VINGT ANS ?

Pas pour le cours de Bourse du trimestre. Pas seulement pour la direction de l’entreprise. Pas pour la banque qui conseille l’opération. Pas pour le gouvernement qui sera parti dans trois ans. Pour la France. C’est probablement par cette question que commence toute véritable politique de souveraineté.