← Redresser la France

Cas d’école

SIRHEN : que changerait une réforme de responsabilité ?

Un projet peut dériver massivement sans que l’échec suffise juridiquement à démontrer la faute d’une personne. La réforme proposée vise d’abord à créer les traces qui manquent.

SIRHEN : ce que la dérive d’un grand projet enseigne

Trajectoire documentée

La Cour des comptes a documenté un programme engagé en 2007, lancé avec un cadrage technique et financier insuffisant, un coût initial de l’ordre de 60 M€, puis de fortes révisions. Le programme a été arrêté en 2018. Le bilan sur les grands projets numériques évoque environ 400 M€ investis à ce stade et 18 000 dossiers migrés. Cour des comptes — Le programme SIRHEN · Cour des comptes — La conduite des grands projets numériques de l’État

Ce que la réforme aurait imposé

Dérive budgétaireRéexamen obligatoireAudit critiqueRéponse obligatoireDécision nominativeTrace permanente

Ce que la réforme n’aurait pas fait

Elle n’aurait pas présumé la culpabilité d’un responsable uniquement parce que le coût final est très élevé. Elle aurait rendu plus facile pour un juge de reconstituer qui savait quoi, qui pouvait agir, qui a décidé de poursuivre et sur quels motifs.

Les données qui auraient dû être conservées

Questions fréquentes

Pourquoi ne pas parler simplement d’incompétence ?

Parce qu’une responsabilité juridique crédible doit viser des actes ou omissions objectivables et non une appréciation vague après coup.

La réforme punirait-elle l’échec ?

Non. L’échec seul ne suffit pas ; il faut individualiser la faute, le pouvoir réel, les alertes, les moyens et la causalité.

Une chronologie à lire comme un problème de gouvernance, pas comme une accusation

La Cour des comptes a documenté un programme engagé en 2007, lancé sans cadrage technique et financier suffisamment précis, puis marqué par des révisions de calendrier, des audits et une forte hausse du coût estimé. Des travaux ultérieurs ont rappelé l’arrêt du programme en 2018 et les difficultés plus générales de conduite des grands projets numériques de l’État.

Le rôle de l’étude de cas n’est pas de désigner après coup un auteur d’infraction. Il est de demander quelles traces un système moderne aurait exigées à chaque bascule : coût complet révisé, bénéfices encore attendus, jalons, alternatives, coût d’arrêt, contrats en cours, audits, responsable de la décision et prochaine revue.

Sept enseignements opérationnels pour les futurs programmes

  1. Établir un coût complet et un périmètre avant engagement irréversible.
  2. Découper le programme en jalons fonctionnels vérifiables par les utilisateurs.
  3. Publier séparément budget annoncé, engagé, payé et reste à payer.
  4. Déclencher un STOP/GO quand les hypothèses structurantes changent.
  5. Conserver les audits et la réponse formelle apportée à chaque recommandation majeure.
  6. Comparer explicitement poursuite, correction, réduction du périmètre et arrêt.
  7. Attribuer la décision finale à l’autorité qui dispose réellement du pouvoir d’arbitrage.

La transparence utile ne consiste donc pas à afficher un montant isolé en rouge, mais à montrer la trajectoire qui a conduit d’une estimation à une nouvelle décision.

Atelier : coût initial, coût actuel et coût futur

Construisez trois colonnes : dépensé, reste à dépenser si l’on poursuit, coût d’une alternative à partir d’aujourd’hui. Ajoutez une quatrième colonne pour les bénéfices et risques opérationnels. L’objectif est d’éviter le biais des coûts irrécupérables tout en conservant la mémoire des dérives passées pour évaluer la qualité du pilotage.

Le contrefactuel : que changerait un STOP/GO obligatoire ?

L’intérêt analytique consiste à imaginer non pas qu’un mécanisme aurait nécessairement sauvé ou arrêté le programme, mais quelles décisions supplémentaires il aurait rendues explicites. À chaque franchissement de seuil, un dossier aurait dû comparer poursuite, réduction de périmètre, solution transitoire et arrêt. Le coût passé aurait été distingué du coût restant à engager, afin de limiter le biais des coûts irrécupérables.

Une décision de poursuite pouvait parfaitement rester rationnelle si le coût d’abandon, la dépendance aux systèmes existants ou les bénéfices attendus la justifiaient. Le point est que cette rationalité aurait été datée, documentée et attribuée. La réforme vise donc la qualité de la gouvernance, pas la fabrication rétroactive d’un coupable.

Le tableau de bord que tout grand projet numérique devrait publier

IndicateurLecture
Coût initial / coût complet réviséMesure l’évolution de l’estimation, sans confondre estimation et paiement
Engagé / payé / reste à payerMontre la situation juridique et financière réelle
Jalons fonctionnelsRelie la dépense à des capacités livrées
Nombre d’audits critiquesSignale la qualité du pilotage et les alertes à traiter
Décisions STOP/GOIdentifie qui a choisi de poursuivre, corriger ou arrêter
Coût de sortie estiméÉvite de considérer l’arrêt comme gratuit

Pourquoi une dérive budgétaire ne suffit jamais à qualifier une faute

Le droit de la responsabilité exige davantage qu’un graphique spectaculaire. Il faut une règle ou un devoir, une personne dotée d’un pouvoir réel, une décision ou omission identifiable, un risque prévisible, une capacité d’agir, une gravité suffisante et un lien causal. Le RFGP fournit déjà une architecture de faute grave et de préjudice financier significatif pour les cas entrant dans son champ.

Cour des comptes — Régime de responsabilité des gestionnaires publics ↗

Continuer la lecture

Dossier maître : responsabilité personnelle des décideurs publics · Contrôler les dépenses publiques · Portail de données publiques

Éviter le procès rétrospectif

La gouvernance doit être jugée avec les informations disponibles à chaque date, pas avec la connaissance du résultat final. Un projet peut raisonnablement être poursuivi après une première dérive si les bénéfices restent supérieurs au coût de sortie et si un plan de correction crédible existe. En revanche, la répétition d’alertes, l’absence de jalons et l’augmentation continue du coût rendent nécessaire un réexamen de plus en plus documenté.

Le cas SIRHEN est donc surtout un support pédagogique pour montrer comment une organisation publique peut produire de meilleures traces de décision avant qu’un débat sur la responsabilité ne survienne.

SIRHEN : reconstruire la chronologie décisionnelle plutôt que chercher un coupable unique

Un cas ancien comme SIRHEN est utile pour tester l’architecture de réforme, mais il ne doit pas être utilisé pour prononcer rétrospectivement une faute personnelle sans dossier contradictoire. Le bon exercice consiste à reconstruire, période par période, le coût estimé à terminaison, les jalons atteints, le périmètre fonctionnel, les audits, les changements de gouvernance et les décisions de poursuite. La Cour des comptes fournit un corpus public permettant d’étudier cette trajectoire.

Dans le régime proposé, chaque changement majeur aurait déclenché un dossier STOP/GO. L’autorité appelée à décider aurait reçu la même fiche : scénario de poursuite, scénario de réduction, scénario d’arrêt, coûts irrécupérables, coût de sortie, risques de continuité, dépendances techniques et calendrier. Cette standardisation ne garantit pas une bonne décision ; elle garantit qu’il reste, plusieurs années plus tard, une trace exploitable de la décision réellement prise.

Ce que l’étude de cas doit enseigner

La réforme n’aurait donc pas pour objectif de « condamner SIRHEN » a posteriori, mais d’empêcher que le prochain programme comparable puisse traverser plusieurs cycles budgétaires sans décision de réexamen juridiquement identifiable.