La dette peut financer l’avenir. Le problème français est ailleurs : depuis 1975, les administrations publiques sont déficitaires chaque année. Annuler une partie du stock sans corriger le flux de déficit ne supprime pas la mécanique qui recrée la dette.
Ce dossier est une analyse critique de propositions publiques et de déclarations de responsables politiques. Les jugements de valeur sont explicitement présentés comme tels. Les données chiffrées et juridiques sont reliées à des sources institutionnelles ou primaires.
Je viens de découvrir avec une certaine sidération les propos de Jean-Luc Mélenchon, candidat déclaré de La France insoumise à l’élection présidentielle de 2027, relayant l’ouvrage d’Éric Coquerel Lâchez-nous la dette ! et présentant la dette publique comme une « stratégie délibérée pour détruire les acquis sociaux et remplir les poches des privilégiés ». Je souhaite leur répondre, non pas parce qu’il serait illégitime de remettre en cause notre système de financement public, le rôle de la Banque centrale européenne ou certaines règles européennes, mais parce que la situation financière de la France est devenue beaucoup trop sérieuse pour être réduite à ce genre de formule. On peut parfaitement débattre du rôle de la BCE, vouloir modifier les traités européens, défendre davantage d’investissement public, contester certaines politiques d’austérité ou proposer une autre architecture monétaire. En revanche, présenter la dette essentiellement comme une machination organisée par les créanciers revient à éviter la question première : qui a créé cette dette en votant, année après année, des dépenses supérieures aux recettes ? [S1][S3][S22]
Sur ce point, la gauche française ne peut certainement pas se présenter comme un simple spectateur innocent de l’histoire. Elle n’est évidemment pas seule responsable, puisque la droite, les gouvernements centristes et les gouvernements d’Emmanuel Macron ont eux aussi participé à l’accumulation des déficits. Mais cette responsabilité collective rend précisément difficile le récit consistant aujourd’hui à désigner les créanciers comme la cause fondamentale du problème.
La dette n’est pas mauvaise par nature
Commençons par rappeler quelque chose d’essentiel : la dette peut être parfaitement utile. Le FMI lui-même rappelle qu’elle n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle permet à un État d’amortir une crise économique, de soutenir l’activité pendant une récession, de traverser une guerre ou une pandémie et surtout de financer des investissements dont les bénéfices s’étaleront sur plusieurs décennies. Lorsqu’un État construit une infrastructure ferroviaire, énergétique, hospitalière ou éducative qui servira pendant cinquante ans, il peut être parfaitement rationnel d’en répartir le financement dans le temps plutôt que d’en faire supporter la totalité du coût aux contribuables d’une seule année. [S21][S20]
Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du FMI, a d’ailleurs montré dans ses travaux que lorsque le taux d’intérêt reste durablement inférieur à la croissance économique, le coût réel de l’endettement public peut être nettement plus faible qu’on ne l’imagine intuitivement. C’est précisément pour cette raison que je ne considère pas la dette comme un mal absolu. Le véritable problème apparaît lorsque l’endettement destiné à financer des investissements ou des crises exceptionnelles se transforme progressivement en moyen permanent de financer un fonctionnement courant structurellement déficitaire.
Or la France n’a plus connu d’excédent public depuis 1974. Le dernier solde positif représentait alors seulement 0,1 % du PIB. Depuis 1975, selon les séries historiques reprises par la commission des finances de l’Assemblée nationale, les administrations publiques françaises ont été déficitaires chaque année. Cela signifie que depuis plus d’un demi-siècle, sous des gouvernements de gauche, de droite, de cohabitation, du centre puis sous les présidences d’Emmanuel Macron, nous avons collectivement construit un système dans lequel nous dépensons continuellement davantage que nous ne prélevons. [S5]
Voilà l’origine première de notre dette. Elle ne naît pas d’une réunion secrète de banquiers, ni d’une stratégie mystérieuse destinée à supprimer les acquis sociaux. Elle naît d’abord de budgets déficitaires successivement votés pendant cinquante ans, auxquels se sont ensuite ajoutés les intérêts de la dette existante.
Le crédit est utile, le surendettement ne l’est pas
Comparer strictement un État à un ménage serait évidemment économiquement faux. Un État possède une durée de vie théoriquement illimitée, peut lever l’impôt et refinance continuellement une partie de ses échéances, tandis qu’un particulier rembourse généralement son crédit immobilier sur une période déterminée. Mais l’analogie reste très pertinente sur un principe élémentaire : emprunter consiste à recevoir aujourd’hui de l’argent en échange d’un engagement futur.
Lorsqu’un particulier contracte un crédit immobilier, la dette est utile parce qu’elle lui permet d’acquérir immédiatement un patrimoine qu’il n’aurait pas pu payer comptant. Mais imaginons qu’après avoir acheté sa maison, ce même particulier commence chaque mois à emprunter pour payer ses courses, ses factures courantes ou maintenir un niveau de vie supérieur à ses revenus. Il emprunte alors pour rembourser l’emprunt précédent, puis de nouveau le mois suivant parce que ses dépenses restent supérieures à ses ressources. À ce moment-là, le problème n’est plus l’existence du crédit, mais le fait que l’endettement compense une incapacité structurelle à équilibrer les recettes et les dépenses.
L’image d’un enfant permet de comprendre encore plus simplement cette mécanique. Si je donne 1 euro à mon enfant pour acheter des bonbons et qu’il en achète pour 2 euros, quelqu’un lui a nécessairement avancé l’euro manquant. S’il recommence chaque semaine puis achète pour 3 euros en disposant toujours seulement d’un euro, le problème ne vient pas de la personne qui lui avance l’argent. Le problème vient du fait qu’il organise progressivement sa consommation autour d’une dépense systématiquement supérieure à ses ressources. C’est précisément cette différence qu’il faut comprendre entre une dette productive et un déficit chronique.
3 536 milliards d’euros de dette publique
Les chiffres permettent de mesurer l’ampleur du problème. Au premier trimestre 2026, la dette publique française au sens de Maastricht atteint 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du produit intérieur brut. Fin 2025, elle représentait encore 115,7 % du PIB. En un seul trimestre, son montant a donc augmenté de 75,6 milliards d’euros, même si l’Insee rappelle à juste titre qu’une variation trimestrielle de dette ne correspond pas directement au déficit du trimestre en raison notamment des mouvements de trésorerie et d’actifs financiers. [S4][S15]
À titre de comparaison, la dette publique représentait environ 20,7 % du PIB en 1980. Nous sommes donc passés d’un niveau correspondant à environ un cinquième de la richesse produite annuellement à un stock de dette supérieur à cette richesse annuelle. Mais le plus inquiétant n’est désormais plus seulement son montant : c’est également son coût. La Cour des comptes estimait en février 2026 que la charge d’intérêts devrait approcher 74 milliards d’euros cette année et pourrait dépasser 100 milliards d’euros à l’horizon 2029 si les tendances actuelles persistent.
Cela signifie qu’avant même de financer une nouvelle école, un nouvel hôpital, une infrastructure supplémentaire, une politique industrielle ou une nouvelle mesure sociale, plusieurs dizaines de milliards d’euros doivent déjà être consacrés chaque année aux engagements pris dans le passé. C’est cela, concrètement, le poids d’une dette devenue chronique.
La gauche est coresponsable, comme la droite et le centre
C’est précisément ici que les propos de Jean-Luc Mélenchon et d’Éric Coquerel me semblent particulièrement contestables. On peut critiquer le système financier et monétaire, mais on ne peut pas avoir participé pendant des décennies à la conduite budgétaire du pays puis présenter ensuite les créanciers comme la cause première de la dette.
En 1981, lorsque François Mitterrand arrive à l’Élysée, la dette publique représente environ 110 milliards d’euros en valeur convertie, soit approximativement 22 % du PIB. En 1986, après cinq années de gouvernement Mauroy puis Fabius, elle atteint environ 249 milliards et 31,1 % du PIB. Lors de la nouvelle période de gouvernement de gauche ouverte en 1988, elle représente environ 303 milliards d’euros et 33,3 % du PIB. En 1993, elle atteint environ 515 milliards et 46 % du PIB. En 1995, après quatorze années de présidence Mitterrand incluant naturellement les deux périodes de cohabitation Chirac puis Balladur, elle représente environ 664 milliards d’euros et 55,5 % du PIB. [S6]
Il serait intellectuellement malhonnête d’attribuer toute cette augmentation à la gauche, puisque les périodes de cohabitation doivent évidemment être prises en compte et que les statistiques annuelles ne correspondent pas exactement aux dates d’entrée et de sortie des différents gouvernements. Mais il serait tout aussi malhonnête de présenter aujourd’hui la gauche comme une victime extérieure à ce processus. Entre 1981 et 1995, le ratio de dette est tout de même passé de 22 % à 55,5 % du PIB.
L’histoire impose cependant la même honnêteté dans l’autre sens. Sous Lionel Jospin, le ratio de dette n’a pas explosé et a même légèrement diminué relativement au PIB dans un contexte économique favorable. Cela démontre justement que l’endettement n’est pas mécaniquement attaché à une étiquette politique. En revanche, sous François Hollande, la dette publique est passée d’environ 1 892,5 milliards d’euros et 90,6 % du PIB fin 2012 à environ 2 258,7 milliards et 98,4 % fin 2017. Sur cette période calendaire, cela représente environ 366 milliards d’euros supplémentaires et près de 8 points de PIB. [S7]
La droite a elle aussi participé massivement à cette accumulation. Nicolas Sarkozy a gouverné pendant une crise financière mondiale extrêmement grave, Jacques Chirac et ses différents Premiers ministres n’ont pas retrouvé l’équilibre budgétaire, et Emmanuel Macron a considérablement augmenté l’endettement, notamment durant la crise du Covid mais également au-delà. C’est donc bien une responsabilité historique collective. Mais précisément pour cette raison, la gauche ne peut aujourd’hui raconter l’histoire comme si la dette avait été fabriquée contre elle par d’autres.
La loi de 1973 n’a pas interdit le financement de l’État par la Banque de France
Il faut également revenir sur l’un des récits les plus répandus concernant la dette française : celui selon lequel la loi du 3 janvier 1973 aurait brutalement interdit à l’État d’emprunter gratuitement auprès de la Banque de France et l’aurait contraint à se jeter entre les mains des banques privées. Cette présentation est historiquement inexacte.
Un rapport d’information de l’Assemblée nationale consacré à la gestion et à la transparence de la dette publique rappelle que la loi de 1973 n’a pas interdit les avances de la Banque de France à l’État. Son article 19 prévoyait toujours que les conditions dans lesquelles l’État pouvait obtenir des avances et des prêts seraient déterminées par convention entre le ministre de l’Économie et le gouverneur de la Banque de France, avec approbation parlementaire. [S8]
Un autre rapport budgétaire de l’Assemblée nationale apporte même des chiffres précis : ces concours pouvaient atteindre 20,5 milliards de francs, dont une tranche allant jusqu’à 10,5 milliards de francs pouvait être non rémunérée. Il existait donc encore après 1973 une possibilité réelle de financement direct, partiellement gratuit, par la Banque de France. [S9]
L’élément historiquement particulièrement intéressant est que les concours utilisés pour les besoins de trésorerie de l’État ont été ramenés à zéro en 1982 et qu’aucun nouveau concours de ce type n’a ensuite été mobilisé. Nous sommes alors sous la présidence de François Mitterrand, avec Pierre Mauroy à Matignon et Jacques Delors à l’Économie et aux Finances. Cela ne signifie évidemment pas que la gauche aurait inventé seule le financement de marché de l’État, mais cela rend pour le moins difficile le récit selon lequel elle aurait subi passivement un système qui lui aurait été imposé en 1973. [S9]
L’interdiction juridique complète du financement monétaire direct intervient plus tard. La loi du 4 août 1993, adoptée dans le contexte de la construction de l’Union économique et monétaire, interdit à la Banque de France d’accorder directement des découverts ou crédits au Trésor public et d’acquérir directement ses titres. Aujourd’hui, ce principe figure dans l’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. [S8][S10]
On peut être favorable ou opposé à cette règle. On peut vouloir modifier les traités européens, défendre une autre organisation monétaire ou permettre davantage de financement public direct par les banques centrales. Ce sont des débats parfaitement légitimes. Mais il faut partir de l’histoire réelle et surtout ne pas inverser la causalité : ce n’est pas parce que l’État doit payer des intérêts qu’il a connu cinquante années de déficits. C’est d’abord parce que les gouvernements successifs ont dépensé davantage qu’ils ne percevaient qu’ils ont dû emprunter. Les intérêts aggravent ensuite la dette, parfois considérablement, mais ils ne créent pas à eux seuls le déficit initial.
Le créancier n’a pas rédigé le budget français
C’est probablement la phrase qui résume le mieux mon désaccord avec Jean-Luc Mélenchon et Éric Coquerel : le créancier n’a pas rédigé le budget de l’État français. Il a simplement financé la différence entre les dépenses que nos gouvernements ont choisi d’engager et les recettes qu’ils ont choisi de prélever.
Prenons un exemple volontairement simple. Si un État dépense 100 mais ne collecte que 95, il lui manque 5. Il peut augmenter ses recettes, réduire certaines dépenses, vendre des actifs, créer directement de la monnaie si le système juridique et monétaire le permet, ou emprunter la différence. La France a très largement utilisé cette dernière solution. Lorsque l’opération se répète année après année pendant un demi-siècle, les déficits annuels deviennent progressivement un stock de dette colossal.
Les intérêts viennent ensuite amplifier le phénomène. Ils peuvent même créer un effet boule de neige lorsque leur coût devient suffisamment important. Mais supprimer les intérêts sans supprimer durablement le déficit revient à traiter une conséquence sans corriger sa cause. Si l’État continue à dépenser davantage qu’il ne prélève, il devra continuer à emprunter, même après une éventuelle annulation partielle de la dette existante.
Qui sont réellement les « privilégiés » auxquels la France verse ses intérêts ?
Lorsque Jean-Luc Mélenchon parle de dette destinée à « remplir les poches des privilégiés », il faudrait également préciser qui détient réellement les titres publics français. La dette est détenue par des banques, des compagnies d’assurance, des fonds d’investissement, des banques centrales, des investisseurs institutionnels, des organismes d’épargne et, directement ou indirectement, par des ménages français et étrangers.
La Banque de France indiquait qu’au premier trimestre 2026, 55,9 % des titres de dette publique française de long terme étaient détenus par des non-résidents. Cette donnée est fondamentale car elle signifie que la France dépend largement de la confiance d’investisseurs internationaux pour continuer à financer ses besoins. [S14]
L’Agence France Trésor prévoit ainsi pour 2026 environ 310 milliards d’euros d’émissions nettes de dette à moyen et long terme. Au 31 juillet 2026, la seule dette négociable de l’État, qui ne correspond pas exactement au même périmètre que la dette publique totale au sens de Maastricht, atteignait environ 2 881,9 milliards d’euros et présentait une durée de vie moyenne de 8 ans et 163 jours. Au 21 août, le taux français représentatif à dix ans, le TEC 10, évoluait autour de 4,08 %. [S11][S12][S13]
Nous sommes donc très loin de la situation exceptionnelle du début des années 2020, lorsque la France pouvait parfois emprunter à des taux extrêmement faibles, voire négatifs sur certaines maturités.
Un État peut faire défaut, mais le défaut n’est jamais gratuit
Il faut ensuite distinguer deux sujets souvent mélangés dans le débat : une transformation ou une annulation de la dette détenue par une banque centrale n’est pas identique à un défaut vis-à-vis de créanciers privés. Jean-Luc Mélenchon le reconnaissait lui-même très clairement en 2020.
Dans la proposition de résolution qu’il avait déposée à l’Assemblée nationale pour transformer en dette perpétuelle à taux nul la dette détenue par la Banque centrale européenne, son exposé des motifs évoquait l’hypothèse d’un véritable défaut de paiement et écrivait que ce serait « un désastre et le chaos ». Sur ce point, je suis entièrement d’accord avec le Jean-Luc Mélenchon de 2020. [S17]
Un État souverain peut naturellement décider de ne plus payer. Personne ne viendra saisir l’Élysée comme une banque peut faire saisir un bien immobilier. Mais cette souveraineté juridique ne signifie pas que l’opération serait sans conséquence. Une étude de Luís Catão et Rui Mano publiée par le FMI et portant sur l’histoire des défauts souverains montre que, pour la période postérieure à 1970 étudiée par les auteurs, les pays revenant sur les marchés après un défaut supportaient historiquement une prime moyenne d’environ 400 points de base lors de leur retour.
Un point de base représente 0,01 point de pourcentage. Par conséquent, 400 points de base correspondent à environ 4 points de pourcentage supplémentaires. Cinq ans après le défaut, la pénalité moyenne observée dans l’étude restait encore voisine de 200 points de base, soit environ 2 points de pourcentage. Il ne faut évidemment pas appliquer mécaniquement ces chiffres à la France contemporaine, car les pays, les monnaies, les époques et les circonstances diffèrent. Mais ils illustrent un principe fondamental : un défaut dégrade la confiance et cette dégradation possède un prix.
Les conséquences potentielles ne se limitent d’ailleurs pas à une augmentation des taux. Les travaux économiques sur les défauts souverains identifient également des risques de difficultés d’accès aux marchés, de perturbations bancaires, de contractions du crédit et de baisse de l’activité économique.
Avec 310 milliards à lever cette année, la crédibilité n’est pas une abstraction
Imaginons simplement que la France explique un matin à une partie de ses créanciers qu’elle ne reconnaît plus ses engagements. Le lendemain, elle doit toujours payer les fonctionnaires, les pensions, ses fournisseurs, ses dépenses sociales et les titres arrivant à échéance. Puis elle retourne voir les investisseurs en leur demandant plusieurs dizaines de milliards d’euros supplémentaires.
Quelle serait alors leur réaction ? Ils pourraient continuer à prêter, mais ils demanderaient logiquement une rémunération supérieure pour compenser le risque qu’un nouvel engagement soit lui aussi remis en cause. Plus la crédibilité du débiteur diminue, plus le prêteur exige une prime de risque.
C’est exactement ce que comprend n’importe quel particulier lorsqu’il contracte un crédit. Un citoyen ne peut pas recevoir 200 000 euros de sa banque puis expliquer quelques années plus tard que cette créance serait une construction idéologique destinée à remplir les poches du banquier et qu’il décide donc de ne plus rembourser. Il peut renégocier son prêt, restructurer sa dette, demander un rééchelonnement ou bénéficier, dans certaines conditions, d’une procédure de surendettement, mais toutes ces solutions commencent précisément par reconnaître l’existence de la créance.
La proposition de Mélenchon mérite néanmoins d’être décrite honnêtement
Pour être intellectuellement sérieux, il ne faut pas faire croire que Jean-Luc Mélenchon propose aujourd’hui une répudiation immédiate de la totalité de la dette française. Sa proposition concerne notamment la partie des titres publics détenue au sein de l’Eurosystème par l’intermédiaire de la Banque de France. Il évoque une part importante du stock et défend l’idée que cette dette pourrait être transformée ou annulée sans léser directement un créancier privé, puisque la banque centrale appartient au secteur public.
Cette idée n’est pas identique à un défaut généralisé. En 2020 déjà, la proposition parlementaire de Jean-Luc Mélenchon consistait à transformer les titres concernés en dette perpétuelle à taux nul. Des économistes défendent effectivement différentes formes de restructuration, d’annulation ou de perpétualisation des dettes détenues par les banques centrales. Il serait donc caricatural de prétendre qu’il s’agit d’une idée inconnue de la littérature économique.
Mais dire que l’on pourrait simplement « brûler » ces titres comme s’ils n’avaient aucune contrepartie est tout aussi simplificateur. Lorsqu’une banque centrale achète une obligation publique, elle inscrit ce titre à son actif et crée en contrepartie de la monnaie banque centrale. Faire ensuite disparaître l’actif ne fait pas disparaître rétroactivement la monnaie créée lors de l’achat. On modifie le bilan de la banque centrale, ses revenus futurs et potentiellement sa relation financière avec l’État.
Il faut également rappeler qu’une banque centrale publique peut reverser une partie de ses bénéfices à l’État lorsqu’elle en réalise. Un euro d’intérêt versé à une banque centrale nationale ne produit donc pas exactement les mêmes conséquences qu’un euro versé à un investisseur privé étranger. Là encore, la réalité économique est plus complexe que le simple slogan selon lequel les intérêts rempliraient systématiquement les poches d’une caste de privilégiés.
Le droit européen actuel interdit cette opération
Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, s’est explicitement prononcée sur cette question en 2021. Elle a indiqué que l’annulation des dettes publiques détenues par l’Eurosystème serait incompatible avec les traités européens parce qu’elle constituerait une violation de l’interdiction du financement monétaire inscrite dans l’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. [S18][S10]
LFI peut évidemment répondre qu’il faut alors modifier les traités. C’est une position politique parfaitement légitime. Mais il faut l’assumer pour ce qu’elle est : une modification profonde de l’architecture monétaire européenne, et non une simple opération comptable consistant à effacer une ligne dans un tableau Excel sans autre conséquence.
Si Jean-Luc Mélenchon souhaite défendre cette rupture, alors le débat devrait porter sur l’ensemble de ses conséquences : quelles règles nouvelles pour la BCE, quelles limites au financement monétaire, quelles conséquences sur l’indépendance de la banque centrale, quelles garanties contre une monétisation permanente des déficits, quelles conséquences potentielles sur l’inflation et quelle réaction des autres États membres de la zone euro ?
C’est cela, un véritable débat présidentiel sur la dette.
Même après une annulation, le déficit resterait
Supposons néanmoins, uniquement pour raisonner, que Jean-Luc Mélenchon obtienne demain exactement ce qu’il souhaite et qu’une part importante de la dette détenue par la Banque de France soit transformée en dette perpétuelle à taux nul ou supprimée. Que se passe-t-il ensuite si l’État continue à dépenser davantage qu’il ne prélève ? Il emprunte de nouveau.
Si le déficit persiste l’année suivante, il emprunte encore. Puis encore l’année d’après. Quelques années plus tard, une partie de la dette annulée aura été progressivement recréée.
C’est précisément pourquoi l’analyse des finances publiques doit distinguer le stock de dette du flux annuel de déficit. Une opération exceptionnelle sur le stock peut diminuer temporairement la dette et la charge d’intérêts. Mais tant que le fonctionnement budgétaire continue à produire des déficits importants, l’endettement recommence à augmenter.
Autrement dit, annuler une partie du compteur sans réparer la fuite peut donner un répit. Cela ne répare pas la canalisation.
La Cour des comptes et l’OCDE alertent elles aussi
Jean-Luc Mélenchon peut naturellement considérer que certaines institutions défendent un ordre économique qu’il souhaite remettre en cause. Mais il devient difficile d’ignorer complètement leurs diagnostics lorsque plusieurs organismes indépendants arrivent à des conclusions convergentes.
La Cour des comptes estime que les finances publiques françaises font aujourd’hui partie des plus dégradées de la zone euro. Elle prévoit une charge d’intérêts proche de 74 milliards d’euros en 2026 et avertit qu’elle pourrait dépasser 100 milliards d’euros en 2029 si la dynamique actuelle persiste. Elle souligne notamment le rôle du refinancement progressif d’anciennes dettes contractées à des taux très faibles par de nouvelles émissions beaucoup plus coûteuses. [S15]
L’OCDE aboutit à une conclusion voisine dans son étude économique consacrée à la France publiée en juin 2026. Elle rappelle que la dette publique est passée d’environ 60 % du PIB en 2000 à plus de 115 % en 2025 et considère comme prioritaire le retour à une trajectoire durablement descendante. Elle souligne également que le coût du service de la dette est passé d’environ 1,3 % du PIB en 2020 à 2,1 % en 2025. [S16]
Préserver les acquis sociaux suppose aussi de préserver les finances publiques
C’est là que je trouve le discours de Jean-Luc Mélenchon particulièrement paradoxal. Il présente la dette comme un instrument destiné à détruire les acquis sociaux, alors qu’une dette devenue trop coûteuse finit précisément par réduire les moyens disponibles pour financer ces acquis.
Chaque milliard d’euros consacré au paiement des intérêts ne peut pas être simultanément affecté aux hôpitaux, aux enseignants, aux forces de sécurité, aux infrastructures, à la recherche, à la défense, à la transition énergétique ou à la prise en charge de la dépendance. L’endettement peut parfaitement sauver les services publics pendant une crise ou financer leur modernisation. Mais lorsqu’il devient structurel et que sa charge augmente continuellement, il peut finir par les étrangler.
C’est pourquoi vouloir maîtriser la dette n’est pas nécessairement un projet antisocial ou « ultralibéral ». Cela peut au contraire devenir la condition permettant à un État social puissant de continuer à financer durablement ses politiques publiques.
Cinquante années à reporter le coût de nos choix
Le véritable problème français se trouve peut-être finalement ici. Pendant cinquante ans, nos gouvernements successifs ont découvert quelque chose de politiquement très pratique : il est beaucoup plus facile d’annoncer une dépense aujourd’hui que d’expliquer immédiatement qui va réellement la financer.
On peut augmenter les dépenses sans augmenter suffisamment les impôts, refuser parallèlement de réduire d’autres dépenses et emprunter la différence. Le citoyen bénéficie immédiatement de la mesure, tandis qu’une partie de la facture est reportée sur l’avenir. Le gouvernement suivant fait exactement la même chose, puis le suivant encore. Cinquante ans plus tard, nous découvrons un stock supérieur à 3 500 milliards d’euros.
La gauche a participé à ce mécanisme. La droite également. Le centre également. Emmanuel Macron également. Et les citoyens eux-mêmes ont parfois récompensé électoralement ceux qui leur promettaient davantage sans expliquer comment financer ces promesses, tout en sanctionnant ceux qui annonçaient la facture.
La responsabilité est donc beaucoup plus large que le récit confortable opposant les « privilégiés » au « peuple ».
Ce que j’attends d’un candidat à la présidence de la République
Jean-Luc Mélenchon est candidat à l’élection présidentielle de 2027. Il est donc parfaitement légitime qu’il propose une transformation radicale du système monétaire européen. Mais précisément parce qu’il aspire à gouverner la France, je souhaiterais que le débat dépasse largement les formules consistant à dire que l’on pourrait « foutre les titres au feu » ou que la dette aurait été construite pour « remplir les poches des privilégiés ».
La vraie discussion consiste à savoir quelle part exacte de dette serait concernée, quelles seraient les conséquences comptables pour la Banque de France, comment seraient traités ses pertes et revenus futurs, quels articles des traités devraient être modifiés, comment réagiraient nos partenaires européens, comment serait financé le déficit public après l’annulation, quelle nouvelle dette continuerait à être émise, quelle prime de risque pourraient demander les investisseurs et surtout comment empêcher que la France reconstitue en dix ou quinze ans la dette qu’elle vient d’effacer.
Voilà les questions auxquelles devrait répondre un candidat à la présidence de la République.
La dette n’est ni une invention des riches ni un simple morceau de papier
La dette reste fondamentalement un outil. Bien utilisée, elle prépare l’avenir. Mal utilisée, elle permet de consommer aujourd’hui en transmettant une partie de la facture aux générations suivantes. C’est exactement la différence entre le crédit et le surendettement : le premier peut être extraordinairement utile, le second finit par devenir un piège.
La France possède aujourd’hui une dette publique de 3 536,1 milliards d’euros. Elle prévoit de lever 310 milliards d’euros nets de dette à moyen et long terme en 2026. Plus de la moitié de ses titres publics de long terme sont détenus par des non-résidents. Son taux à dix ans évolue désormais autour de 4 % et la Cour des comptes avertit que la charge annuelle des intérêts pourrait dépasser 100 milliards d’euros en 2029. [S4][S11][S13][S14][S15]
Dans ces conditions, expliquer que le problème serait essentiellement celui des créanciers me paraît surtout être une manière très commode d’éviter la question fondamentale : pourquoi avons-nous accepté collectivement pendant cinquante ans de dépenser davantage que nous ne financions ?
Pendant cinquante ans, l’État français a demandé à des investisseurs de lui prêter de l’argent. Ceux-ci ont prêté. Les gouvernements successifs ont dépensé cet argent et les citoyens ont bénéficié, directement ou indirectement, d’une partie des politiques ainsi financées. Maintenant que la facture devient lourde, nous pouvons parfaitement discuter des conditions du financement, du rôle de la BCE, du niveau des taux, du système bancaire, de l’article 123 des traités européens ou même d’une restructuration de certaines dettes. Mais nous ne pouvons pas faire comme si les emprunts n’avaient jamais existé ou comme si le créancier était responsable du budget déficitaire que nous lui avons demandé de financer.
La phrase la plus honnête à adresser aujourd’hui aux Français n’est donc ni « il faut rembourser immédiatement toute la dette » ni « il suffit de brûler les titres ». Elle consiste à reconnaître que nous avons collectivement vécu pendant cinquante ans avec des dépenses supérieures à nos recettes et que nous devons désormais décider démocratiquement ce que nous souhaitons continuer à financer, comment nous acceptons de le financer et quelle part de cette facture nous sommes encore prêts à transmettre aux générations suivantes.
Voilà le véritable débat que j’aimerais entendre à l’approche de 2027. Les slogans peuvent faire disparaître la dette pendant quelques secondes dans un discours. La comptabilité publique, elle, finit toujours par présenter la facture.
Sources principales
- [S1] Jean-Luc Mélenchon, canal Telegram officiel, publications d’août 2026 sur l’annulation de la dette détenue par les banques centrales et sur la dette comme « stratégie délibérée ». Ouvrir la source ↗
- [S2] TF1 Info, Vérif’, août 2026 : remise en contexte de la formule « foutre au feu » et précision sur la part de dette visée par Jean-Luc Mélenchon. Ouvrir la source ↗
- [S3] L’insoumission, entretien vidéo avec Éric Coquerel autour de son ouvrage Lâchez-nous la dette !, 21 octobre 2021. Ouvrir la source ↗
- [S4] Insee, dette de Maastricht au premier trimestre 2026 : 3 536,1 Md€, 117,5 % du PIB, +75,6 Md€ sur le trimestre. Ouvrir la source ↗
- [S5] Assemblée nationale, évolution du solde public depuis 1971 : solde positif de 0,1 % du PIB en 1974 puis déficits annuels à partir de 1975 dans la série reproduite. Ouvrir la source ↗
- [S6] Insee, série historique de dette publique : 20,7 % du PIB en 1980, 22,0 % en 1981, 31,1 % en 1986, 33,3 % en 1988, 46,0 % en 1993, 55,5 % en 1995. Ouvrir la source ↗
- [S7] Insee, dette et déficit publics 2012-2018 : 1 892,5 Md€ et 90,6 % du PIB en 2012 ; 2 258,7 Md€ et 98,4 % en 2017. Ouvrir la source ↗
- [S8] Assemblée nationale, rapport d’information sur la gestion et la transparence de la dette publique : la loi de 1973 n’a pas interdit les avances de la Banque de France à l’État ; interdiction complète en 1993. Ouvrir la source ↗
- [S9] Assemblée nationale, PLF 2000 : plafond de 20,5 milliards de francs de concours Banque de France-Trésor, tranche jusqu’à 10,5 milliards non rémunérée, concours ramenés à zéro en 1982. Ouvrir la source ↗
- [S10] Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, article 123 : interdiction du financement monétaire direct des administrations publiques. Ouvrir la source ↗
- [S11] Agence France Trésor, programme indicatif de financement 2026 : 310 Md€ d’émissions nettes à moyen et long terme. Ouvrir la source ↗
- [S12] Agence France Trésor, dette négociable au 31 juillet 2026 : 2 881,9 Md€ ; durée de vie moyenne 8 ans et 163 jours. Ouvrir la source ↗
- [S13] Agence France Trésor, chiffres clés : TEC 10 à 4,08 % le 21 août 2026. Ouvrir la source ↗
- [S14] Banque de France, émission et détention de titres français, T1 2026 : 55,9 % des titres de dette publique de long terme détenus par des non-résidents. Ouvrir la source ↗
- [S15] Cour des comptes, La situation des finances publiques début 2026 : charge d’intérêts proche de 74 Md€ en 2026 et risque de dépasser 100 Md€ en 2029. Ouvrir la source ↗
- [S16] OCDE, Études économiques de l’OCDE : France 2026 : dette à 115,5 % du PIB en 2025 et service de la dette à 2,1 % du PIB. Ouvrir la source ↗
- [S17] Assemblée nationale, proposition de résolution n° 2914 (2020) : transformation de la dette détenue par la BCE en dette perpétuelle à taux nul ; le texte qualifie un défaut de paiement de « désastre et chaos ». Ouvrir la source ↗
- [S18] BCE, lettre de Christine Lagarde du 23 avril 2021 : l’annulation de dette publique par l’Eurosystème est incompatible avec les traités au regard de l’article 123. Ouvrir la source ↗
- [S19] FMI, Luís Catão et Rui Mano, Default Premium : étude historique sur la prime de risque après défaut souverain. Ouvrir la source ↗
- [S20] Olivier Blanchard, Public Debt and Low Interest Rates, American Economic Review, 2019. Ouvrir la source ↗
- [S21] FMI, Making Debt Work for Development and Macroeconomic Stability, 2022 : la dette n’est ni bonne ni mauvaise en elle-même et dépend de son usage et de ses conditions. Ouvrir la source ↗
- [S22] Le Monde, 3 mai 2026 : Jean-Luc Mélenchon officialise sa candidature à l’élection présidentielle de 2027. Ouvrir la source ↗
Ce texte critique des positions et propositions publiques. Il ne prétend pas qu’un parti ou une personne est seul responsable de la dette française ; il expose au contraire une responsabilité historique collective et distingue les faits des appréciations politiques de l’auteur.

