Bible Mars — Personnalités
Giovanni Schiaparelli
Le fils d’un briquetier piémontais devenu directeur de l’observatoire de Brera, qui expliqua les étoiles filantes, reconstruisit l’astronomie des Grecs, donna à Mars ses noms et y vit des canali qui n’existaient pas.
1835 – 1910
- Naissance
- 14 mars 1835, Savigliano (Piémont)
- Mort
- 4 juillet 1910, Milan
- Rôle
- Astronome ; directeur de l’observatoire de Brera (1862-1900) ; sénateur du royaume d’Italie (1889)
- Formation
- Université de Turin (ingénieur, 1854) ; Berlin et Poulkovo (1857-1860)
- Découvertes
- Lien entre étoiles filantes et comètes (1866) ; astéroïde Hesperia (1861)
- Lien avec Mars
- Carte et nomenclature de Mars (1877) ; les canali et leurs géminations
24 chapitres et 4 annexes : environ 13 000 mots, soit 60 minutes de lecture. Chaque fait vient de sources vérifiées, indiquées à la fin de chaque chapitre.
Première partie
Le Piémontais
1835 – 1860
Chapitre 1 · 1835 – 1850 Le fils du briquetier
L’homme qui donnera à Mars ses noms de mers et de continents est né loin de tout observatoire, dans une petite ville du Piémont, Savigliano, au sud de Turin, le 14 mars 1835. Il s’appelle Giovanni Virginio Schiaparelli. C’est l’aîné d’une famille de neuf enfants. Son père, Antonino, possède un four à briques. Sa mère se nomme Caterina Schiaparelli : elle porte le même nom de famille que son mari. Tous deux sont originaires d’Occhieppo Inferiore, un village proche de Biella, au pied des Alpes.
Un oncle, un ouvrier, un curé
Le fils d’un briquetier n’est pas destiné aux études longues. C’est un oncle maternel, Luigi, qui s’en mêle : après l’école élémentaire, il obtient que l’enfant poursuive dans l’enseignement secondaire. Ce Luigi sera le père d’un égyptologue célèbre, Ernesto Schiaparelli, le cousin de Giovanni. La famille donnera d’autres noms connus : l’un des frères cadets de Giovanni, Celestino, deviendra un spécialiste réputé de la langue arabe, et la fille de celui-ci, Elsa Schiaparelli, une grande créatrice de mode.
Le goût du ciel lui vient d’ailleurs, et de deux hommes que rien ne prédisposait à former un astronome. Le premier est un ouvrier de son père, un certain Giovanni Battista Miglietti, astronome amateur, qui lui apprend les rudiments. Le second est un prêtre, don Paolo Dovo, curé de l’église Santa Maria della Pieve à Savigliano, lui aussi passionné d’astronomie. Son successeur à Milan, Giovanni Celoria, écrira que ce « théologien », du haut du clocher de son église, montra au jeune garçon les constellations et les plus grandes étoiles, et l’initia aux mystères du ciel. Le dictionnaire biographique italien place plutôt cette rencontre pendant les années d’université, et précise que don Dovo lui fit découvrir l’observation au télescope.
Le portrait d’un élève
Celoria, qui l’a connu toute sa vie, prend soin de ne pas en faire un enfant prodige. « Sans être un prodige », écrit-il, il fut un écolier puis un étudiant exceptionnel, à Savigliano comme à Turin, et laissa à ses maîtres et à ses camarades une haute idée de lui. Celoria ajoute une phrase qui résume, selon lui, toute la vie de Schiaparelli : il fut astronome « parce qu’il voulut l’être ».
Un détail physique compte dans cette histoire. Le jeune homme est fortement myope. Cette myopie lui vaudra d’être réformé au conseil de révision. L’homme qui passera sa vie l’œil collé à l’oculaire n’avait pas de bons yeux.
Sources : P. Del Santo, « Schiaparelli, Virginio Giovanni Battista », Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 91, 2018 (naissance, parents, four à briques, Occhieppo Inferiore, oncle Luigi, G. B. Miglietti, don Paolo Dovo, myopie et réforme) ; article « Giovanni Schiaparelli » de Wikipédia en anglais (Celestino et Elsa, source tertiaire) ; G. Celoria, « L’opera di Giovanni Schiaparelli », Scientia, 1911 (le clocher de Santa Maria della Pieve, « sans être un prodige », « astronome parce qu’il voulut l’être »).
Chapitre 2 · 1850 – 1857 Un ingénieur sans emploi
En juillet 1850, à quinze ans, Giovanni Schiaparelli termine ses études secondaires et réussit l’examen d’entrée à la classe de mathématiques de l’Université royale de Turin. Il y suit l’enseignement de professeurs illustres : Giovanni Plana pour l’analyse, Carlo Ignazio Giulio pour la mécanique, Luigi Federico Menabrea pour la science des constructions. Le 11 août 1854, il obtient le titre d’ingénieur hydraulicien et d’architecte civil. Le sujet de son mémoire de fin d’études n’annonce rien du ciel : un projet de bazar dans le style gothique byzantin.
La porte fermée
Son diplôme en poche, il ne veut pas construire. Il veut observer. Il demande à entrer comme assistant à l’observatoire de Turin, que dirige Plana, son ancien professeur. Il est refusé.
Commencent alors deux années difficiles. Il gagne sa vie en donnant des leçons particulières de mathématiques. Celoria explique qu’il choisit cet enseignement privé pour garder le temps d’étudier seul les langues modernes et, surtout, l’astronomie. En novembre 1856, il est nommé professeur de mathématiques élémentaires dans les écoles publiques de Porta Nuova, à Turin. Le discours prononcé en 1902 pour lui remettre la médaille Bruce, aux États-Unis, mentionne un poste d’enseignant des mathématiques tenu deux mois cette année-là.
Une comète de 1556
Pour forcer la porte, il fait ce que fait un chercheur : il travaille, et il envoie son travail. Il rédige une étude sur une comète observée en 1556, dont on attendait alors le retour. Il en calcule les éphémérides, c’est-à-dire les positions prévues dans le ciel, jour après jour, pour le cas où elle reviendrait. La comète ne reviendra jamais. Mais l’étude convainc.
Il l’adresse à son ancien professeur Giulio, devenu sénateur. Giulio l’apprécie beaucoup. Il pense à l’avenir : il faudra un jour un successeur à Plana. Avec Menabrea et avec un jeune savant appelé à jouer un grand rôle dans cette vie, Quintino Sella, il convainc le ministre de l’Instruction publique, Giovanni Lanza, d’envoyer le jeune homme se perfectionner à l’étranger. Schiaparelli obtient du gouvernement du royaume de Sardaigne une bourse modeste. Celoria y voit « son premier succès », celui d’une volonté d’autodidacte qui a fini par vaincre des obstacles qui paraissaient insurmontables.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (juillet 1850, professeurs, diplôme du 11 août 1854 et sujet du mémoire, refus de Plana, leçons privées, nomination de novembre 1856, comète de 1556, Giulio, Menabrea, Sella, Lanza, bourse) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (choix de l’enseignement privé, « premier succès ») ; R. Dolbeer, discours de remise de la médaille Bruce, Publications of the Astronomical Society of the Pacific, 1902 (poste de 1856). Le royaume de Sardaigne, dont Turin est la capitale, relève de l’histoire générale.
Chapitre 3 · 1857 – 1860 Berlin et Poulkovo
En février 1857, Giovanni Schiaparelli arrive à Berlin. Il a vingt et un ans. Il va y rester plus de deux ans, auprès de Johann Franz Encke, élève du grand Gauss et titulaire de la chaire d’astronomie. Le jeune Piémontais s’entend tout de suite très bien avec lui.
Tout apprendre
À Berlin, il ne se contente pas d’astronomie. Il suit aussi les cours du mathématicien Karl Weierstrass et du physicien Johann Christian Poggendorff ; le discours de la médaille Bruce cite encore, parmi ses maîtres berlinois, un professeur nommé Ohm. Celoria décrit un étudiant qui suit des cours universitaires « très variés », attiré à la fois par les mystères de la nature, par les questions historiques et philologiques les plus embrouillées, et par l’art. Cette curiosité ne le quittera pas : on la retrouvera, quarante ans plus tard, quand il apprendra l’hébreu pour lire la Bible dans le texte.
Le « grand observatoire »
Sa bourse est prolongée. À l’été 1859, il part pour ce que Celoria appelle le « grand observatoire » de Poulkovo, près de Saint-Pétersbourg, en Russie. Le dictionnaire biographique italien date ce départ de juillet ; Celoria, de juin. Il y travaille sous la direction d’Otto Wilhelm von Struve, le directeur, et de Friedrich August Winnecke. À Berlin, il avait appris la théorie. À Poulkovo, il apprend le métier : observer, mesurer, calculer.
Un poste à Milan
Mais le renouvellement de sa bourse reste incertain. Schiaparelli demande à Quintino Sella de lui trouver un emploi stable à Turin. Sella fait mieux. L’Italie est en train de changer de carte : en 1859, après la guerre contre l’Autriche, la Lombardie et sa capitale, Milan, passent au royaume de Sardaigne. Sella propose le nom de Schiaparelli à Francesco Brioschi pour remplacer, comme second astronome de l’observatoire de Brera, à Milan, Paolo Frisiani, jugé peu actif et fervent partisan de l’Autriche.
L’opération réussit. Le 6 novembre 1859, Schiaparelli est nommé. Il ne quitte pourtant Poulkovo qu’au terme de son année. Il prend son service à Brera à la fin du mois de juin 1860. L’hommage que les astronomes italiens lui offriront quarante ans plus tard porte une date précise : 30 juin 1860. Celoria écrit qu’il rentra en Italie en juillet. Puis il ajoute une phrase sobre : « Il ne devait plus en bouger. »
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (Berlin en février 1857, Encke, Weierstrass, Poggendorff, Poulkovo en juillet 1859, Struve et Winnecke, Sella, Brioschi, Frisiani, nomination du 6 novembre 1859, prise de service fin juin 1860) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (cours variés, Poulkovo en juin 1859, retour en juillet 1860) ; R. Dolbeer, médaille Bruce, 1902 (Ohm ; 30 juin 1860). Le titre de l’hommage de 1900 (« 30 giugno 1860 – 30 giugno 1900 ») est cité dans la bibliographie du Dizionario. Le passage de la Lombardie au royaume de Sardaigne en 1859 relève de l’histoire générale.
Deuxième partie
Brera
1860 – 1877
Chapitre 4 · 1860 La maison de Brera
L’observatoire où Giovanni Schiaparelli entre à l’été 1860 occupe l’angle sud-est du palais de Brera, au cœur de Milan. Il passera là quarante ans. Il en a lui-même écrit l’histoire, en quelques pages précises, vers 1880, et c’est à travers ses yeux qu’on peut découvrir la maison.
Un observatoire de jésuites
La Specola, comme on l’appelle, est née en 1760 de l’initiative de deux pères jésuites qui enseignaient au collège de Brera. Le bâtiment date de 1764 ; il a été construit sous la direction, et en partie aux frais, d’un autre jésuite, le savant Roger Boscovich. Quand l’ordre des Jésuites est supprimé, en 1773, l’observatoire devient propriété de l’État.
Depuis le 1er janvier 1763, on y relève le temps qu’il fait, sans interruption. En 1775 commence la publication annuelle des Éphémérides astronomiques : cent volumes paraîtront en un siècle, jusqu’en 1874. À la fin du XVIIIe siècle, trois astronomes, Reggio, Cesaris et Oriani, portent Brera à sa célébrité. Oriani calcule l’orbite de la planète Uranus, découverte par Herschel en 1781, et présente en 1801 à Bonaparte des tables perfectionnées du mouvement de Mars. Les astronomes de Brera dressent aussi la carte de l’État de Milan, achevée en 1796.
Le vieux directeur
En 1860, le directeur est Francesco Carlini, collaborateur de l’observatoire depuis 1797 et directeur depuis 1832, connu pour ses tables du Soleil et ses travaux sur la réfraction. Brera a formé des générations de savants, dont Giovanni Plana, celui-là même qui avait refusé Schiaparelli à Turin.
Les instruments, eux, ont vieilli. Le cercle méridien en service depuis 1835, sorti de l’Institut polytechnique de Vienne, est à ses yeux un ouvrage « plutôt médiocre ». Le secteur équatorial anglais arrivé en 1775 a servi, écrit-il, « jusqu’à ces dernières années » à observer les petites planètes et les comètes. Et la tâche est immense : astronomie, géodésie, météorologie, magnétisme terrestre. « Un champ très vaste, conclut Schiaparelli, pour bien cultiver lequel il faudrait non pas un, mais quatre observatoires. »
Sources : G. Schiaparelli, Notizie sull’osservatorio di Brera in Milano (vers 1880, d’après une publication de la Société historique lombarde de 1880 ; Wikisource italien) : emplacement, fondation de 1760, bâtiment de 1764 et Boscovich, suppression des Jésuites en 1773, relevés météorologiques depuis 1763, Éphémérides 1775-1874, Reggio, Cesaris, Oriani, Uranus, tables de Mars présentées à Bonaparte en 1801, carte de 1796, Carlini, Plana parmi les élèves, cercle méridien de 1835, secteur de 1775, citation finale. Le prénom « Roger » de Boscovich (Ruđer Bošković) relève de l’histoire générale.
Chapitre 5 · 1861 Une planète pour l’Italie
Le 29 avril 1861, moins d’un an après son arrivée à Brera, Giovanni Schiaparelli découvre une petite planète. C’est la soixante-neuvième que l’on connaisse, l’un de ces corps minuscules qui tournent autour du Soleil entre Mars et Jupiter. Il lui donne un nom : Hesperia, en italien Esperia. C’est l’un des noms anciens de l’Italie, la « terre du couchant » des Grecs.
Un nom politique
Le choix n’est pas innocent. Le royaume d’Italie vient d’être proclamé, en mars 1861. Le dictionnaire biographique italien précise que le nom fut choisi en l’honneur du nouvel État unitaire. La découverte a un large écho dans la presse du pays. Elle vaut au jeune astronome une certaine popularité auprès du public italien, et le titre de chevalier de l’ordre des Saints-Maurice-et-Lazare.
En 1872, quand la Société royale d’astronomie de Londres lui décernera sa médaille d’or, l’astronome anglais William Lassell, dans son discours, rappellera que c’est à Brera, le 29 avril 1861, que Schiaparelli avait trouvé Hesperia.
Le travail ordinaire
Hesperia est une découverte heureuse, mais ce n’est pas ce qui occupe l’essentiel de ses journées. Dans ses premières années à Brera, il travaille surtout sur les comètes et sur l’astronomie de position, celle qui mesure avec précision la place des astres. Dès son arrivée, il commence au cercle méridien des observations d’étoiles qui, poursuivies pendant des années, formeront un catalogue.
Celoria a fait le compte de ces premières années, de 1860 à 1867, et il s’en émerveille : « Quelle vie de savant offre une période aussi riche ? » Elle s’ouvre sur Hesperia ; elle se fermera sur la découverte qui rendra Schiaparelli célèbre dans toute l’Europe savante.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (découverte du 29 avril 1861, planète n° 69, nom en l’honneur du nouvel État, écho dans la presse, chevalier des Saints-Maurice-et-Lazare, comètes et astronomie de position) ; W. Lassell, discours de remise de la médaille d’or, Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 1872 ; G. Celoria, Scientia, 1911 (catalogue stellaire, bilan 1860-1867). La proclamation du royaume d’Italie (17 mars 1861) et le sens du mot Hesperia relèvent de l’histoire générale.
Chapitre 6 · 1862 – 1865 Directeur à vingt-sept ans
Francesco Carlini meurt en 1862. Le 8 septembre de cette année-là, Giovanni Schiaparelli est nommé à sa place directeur de l’observatoire de Brera. Il a vingt-sept ans. Il gardera ce poste près de quarante ans.
Les charges
Le jeune directeur devient aussitôt l’homme à qui l’on confie des missions. Il entre à la commission chargée de réorganiser les observatoires italiens. L’année suivante, le ministre de l’Instruction publique le charge de réorganiser l’observatoire de Palerme, en Sicile. Il est nommé professeur de géodésie, la science de la forme et des dimensions de la Terre, à l’Institut technique supérieur de Milan ; il quittera cette charge en 1868.
L’enseignement ne l’attire pas. Le dictionnaire biographique italien note qu’il n’y montra jamais de goût particulier. Il y reviendra seulement en 1875 et 1876, pour des cours d’astronomie descriptive et de mécanique céleste à Pavie.
En 1864, il fait partie de la délégation italienne envoyée à Berlin à la première conférence générale pour la mesure de l’arc du méridien en Europe centrale, une grande entreprise internationale destinée à mesurer la courbure de la Terre. L’année suivante, il est l’un des fondateurs de la commission géodésique italienne.
Une lunette promise
Il obtient aussi du gouvernement les moyens d’acheter un instrument moderne : une lunette équatoriale de l’opticien Merz, de Munich, de huit pouces d’ouverture, soit vingt-deux centimètres. Schiaparelli écrit que le gouvernement national l’a accordée en 1862 ; le dictionnaire biographique précise qu’elle est arrivée à Brera en 1865. Il faudra pourtant attendre février 1875 pour qu’elle soit enfin en état de servir. C’est avec elle qu’il découvrira, deux ans plus tard, les canali de Mars.
Maria
En 1865, Schiaparelli épouse une Milanaise, Maria Comotti, fille d’un ingénieur. Ils auront cinq enfants : Attilio, qui deviendra professeur de lettres ; Emilio, docteur en sciences agronomiques ; Ester, qui épousera l’ingénieur Francesco Borletti ; Eva, qui épousera Paolo Bassi ; et Emma. Les sources consultées n’en disent guère plus sur sa vie de famille, sinon un mot de Celoria, à la fin de sa vie : tous les siens, sans distinction, « plus que l’aimer, l’idolâtraient ».
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (nomination du 8 septembre 1862, commission des observatoires, Palerme, géodésie jusqu’en 1868, Pavie 1875-1876, conférence de Berlin 1864, commission italienne, arrivée de la lunette Merz en 1865 et mise en service en février 1875, mariage de 1865 et enfants) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (septembre 1862, lunette de huit pouces obtenue du gouvernement, fondation de la commission géodésique, famille) ; G. Schiaparelli, Notizie sull’osservatorio di Brera (lunette de 22 cm accordée en 1862).
Chapitre 7 · 1866 – 1867 La poussière des comètes
Chaque année, vers le 10 août, le ciel d’été se remplit d’étoiles filantes. En 1866, Giovanni Schiaparelli les observe les nuits du 9 au 11 août. Quelques semaines plus tard, le 25 août, il écrit une première lettre au père Angelo Secchi, le grand astronome jésuite de Rome, pour qu’elle soit publiée dans le bulletin météorologique de l’observatoire du Collège romain. Quatre autres suivront, jusqu’au 2 février 1867. Ces cinq lettres vont changer la compréhension d’un phénomène vieux comme le monde.
Ce qu’on savait
Schiaparelli a raconté lui-même, quelques années plus tard, ce que l’on savait avant lui. Une étoile filante, c’est une petite flamme qui apparaît d’un coup dans le ciel, file en ligne droite et s’éteint. Par une nuit ordinaire, on en compte en moyenne quinze à vingt par heure. Mais certaines nuits, elles tombent en pluie. On avait remarqué que ces pluies reviennent à date fixe. Dès 1836, le savant belge Quételet avait annoncé, d’après les anciens catalogues, que la date du 10 août devait être marquée par un surcroît d’étoiles filantes, ce que les observations des années suivantes avaient confirmé. Les annales chinoises signalaient déjà, en l’an 830, une pluie du mois d’août où l’on « ne put compter toutes les étoiles ». En novembre, une autre pluie revenait, plus capricieuse : spectaculaire en 1799, en 1833, puis de nouveau dans la nuit du 14 novembre 1866, où les météores apparurent à raison de deux, trois et quatre par seconde.
Une comète et un essaim
Restait à comprendre d’où viennent ces grains. Schiaparelli calcule l’orbite que suivent dans l’espace les étoiles filantes du mois d’août, celles qu’on appelle les Perséides parce qu’elles semblent jaillir de la constellation de Persée. Et il la compare aux orbites connues des comètes. L’une d’elles correspond : celle de la grande comète apparue en 1862, qui met, d’après les calculs de l’astronome Oppolzer, cent vingt et un à cent vingt-deux ans pour faire le tour du Soleil.
Les deux orbites sont identiques. Les Perséides suivent le chemin de la comète. Le discours de la médaille Bruce, en 1902, rapportera la conclusion sous sa forme la plus simple : l’orbite des Perséides est la même que celle de la comète de 1862.
Schiaparelli en tire une théorie. Les comètes, en tournant autour du Soleil, se défont peu à peu. Elles laissent le long de leur route des particules minuscules, qui forment des courants. Quand la Terre traverse l’un de ces courants, chaque année à la même date, les grains entrent dans l’atmosphère et brûlent : c’est la pluie d’étoiles filantes. Les étoiles filantes, écrira-t-il dans une formule restée célèbre, « ne sont rien d’autre que de la poussière ou de la farine de comètes ».
Les autres cas
D’autres confirmations suivent vite. Schiaparelli les énumère lui-même avec soin, en rendant à chacun ce qui lui revient : après « la relation trouvée par moi » entre les Perséides et la comète de 1862, l’astronome Peters remarque le lien entre les Léonides de novembre et la comète de 1866 ; Galle et Weiss rattachent une pluie du 20 avril à la première comète de 1861. L’encyclopédie Wikipédia en anglais attribue à Schiaparelli lui-même le lien entre les Léonides et leur comète ; ce n’est pas ce qu’il écrit.
Celoria résumera la découverte en une phrase : pour la première fois, ces lettres démontraient qu’il existe une relation intime et indéniable entre les étoiles filantes et les comètes, et que les premières sont le résultat de la désagrégation des secondes.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (cinq lettres à Secchi du 25 août 1866 au 2 février 1867, Bullettino meteorologico du Collège romain, citation sur la « farine de comètes », tirée de Le stelle cadenti, 1873, p. 94) ; W. Lassell, médaille d’or de la RAS, 1872 (observations des 9-11 août 1866, lettres à Secchi, théorie des courants) ; G. Schiaparelli, Le stelle cadenti, tre letture, 1873 (Wikisource italien : fréquence ordinaire, Quételet 1836, annales chinoises de 830, pluies de 1799, 1833 et 14 novembre 1866, comète de 1862 et calcul d’Oppolzer, Peters, Galle et Weiss) ; R. Dolbeer, médaille Bruce, 1902 ; G. Celoria, Scientia, 1911 ; article « Giovanni Schiaparelli » de Wikipédia en anglais (source tertiaire).
Chapitre 8 · 1868 – 1873 La comète qui s’est brisée
La théorie des étoiles filantes fait de Schiaparelli, à trente-trois ans, l’un des astronomes les plus remarqués de son temps. En 1868, la Société italienne des sciences, dite « des Quarante », lui décerne sa médaille d’or. La même année, l’Académie des sciences de Paris lui attribue le prix Lalande. En 1872, la Société royale d’astronomie de Londres lui remet sa médaille d’or.
Le livre allemand
Il ne se repose pas sur ces lauriers, écrit Celoria. Il continue d’étudier la vitesse des météores dans l’atmosphère, la forme de leurs « radiants », ces points du ciel d’où ils semblent jaillir, les rapports entre comètes, étoiles filantes et météorites. Il rassemble ses travaux dans un livre qu’il écrit en italien et qui paraît en 1871 en allemand, traduit par G. von Boguslawski : Esquisse d’une théorie astronomique des étoiles filantes.
Le 27 novembre 1872
Le 27 novembre 1872 au soir, une pluie d’étoiles filantes extraordinaire illumine le ciel d’Europe. Les météores tombent par deux, trois, quatre à la seconde. En un lieu, rapporte Schiaparelli, quatre observateurs en comptent plus de dix mille en une heure, sans compter ceux qu’ils n’ont pas pu suivre. On en reçoit des nouvelles d’Athènes et de Christiania, de Cracovie et d’Amérique du Nord.
Cette pluie-là a une histoire, que Schiaparelli raconte comme un roman d’astronomie. Elle est liée à la comète de Biela, une petite comète qui revient tous les six ans et demi environ. En 1846, sous les yeux des astronomes, elle s’était dédoublée : deux comètes voyageaient côte à côte, sur des orbites presque identiques. Au retour suivant, le père Secchi, à Rome, avait retrouvé l’une des deux têtes le 25 août 1852, puis l’autre le 16 septembre, beaucoup plus loin de la première que prévu. La pluie de 1872 confirmait de façon éclatante ce que d’autres astronomes, d’Arrest et Weiss, avaient remarqué dès 1867 : les météores suivaient l’orbite de la comète brisée.
Trois lectures
Quelques collègues de l’Institut lombard, l’académie des sciences et des lettres de Milan, lui demandent d’expliquer ces phénomènes « d’une manière généralement intelligible ». Il donne trois lectures, en trois séances consécutives. Elles paraissent en 1873 sous le titre Le stelle cadenti, « Les étoiles filantes ». Il y parle de cette science qu’on peut, dit-il, appeler à bon droit « la science de l’infini et de l’éternité ».
Le livre révèle un talent qui comptera beaucoup dans l’histoire de Mars : Schiaparelli sait écrire pour tout le monde. Il cite les chroniques du Moyen Âge à côté des calculs d’orbite, et veut être compris de tous. Vingt ans plus tard, c’est avec cette plume qu’il expliquera au public italien ce qu’il a vu sur Mars.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (médaille des Quarante 1868, prix Lalande 1868, médaille d’or de la RAS 1872) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (travaux sur la vitesse et les radiants, Entwurf einer astronomischen Theorie der Sternschnuppen, 1871, traduit par G. von Boguslawski) ; G. Schiaparelli, Le stelle cadenti, 1873, préface et trois lectures (pluie du 27 novembre 1872, comptages, lieux d’observation, comète de Biela, dédoublement de 1846, observations de Secchi en 1852, d’Arrest et Weiss en 1867, trois séances de l’Institut lombard, « science de l’infini et de l’éternité »). La période de la comète de Biela relève de l’histoire générale.
Chapitre 9 · 1873 – 1875 Les sphères d’Eudoxe
Il y avait dans l’esprit de Schiaparelli, écrit Celoria, deux tendances bien distinctes et toujours vivantes. L’une le portait vers les faits astronomiques et naturels les plus complexes. L’autre le poussait à chercher, dans l’Antiquité, les origines les plus lointaines de l’astronomie. Toute sa vie, il mènera les deux de front.
Les précurseurs de Copernic
En 1873, il publie un mémoire sur Les précurseurs de Copernic dans l’Antiquité. Il y raconte par quels chemins difficiles les Grecs s’approchèrent de l’idée que la Terre tourne autour du Soleil, et pourquoi cette idée hardie, une fois atteinte, ne leur survécut que comme un faible écho. Vingt-cinq ans plus tard, en 1898, il reviendra sur ce sujet dans un autre mémoire, Origine du système planétaire héliocentrique chez les Grecs, en partant d’Héraclide du Pont et d’Aristarque de Samos.
Une énigme de deux mille ans
Son grand travail d’historien paraît en 1874 (en 1875 selon Celoria) : Les sphères homocentriques d’Eudoxe, de Callippe et d’Aristote. Eudoxe de Cnide, au IVe siècle avant notre ère, avait imaginé d’expliquer le mouvement des planètes par un emboîtement de sphères tournant toutes autour du même centre, la Terre. Le système était connu par de brefs résumés, mais personne, depuis l’Antiquité, n’avait réussi à le comprendre complètement.
Schiaparelli, ingénieur et géomètre, le reconstruit. Il montre comment la combinaison de ces sphères pouvait faire décrire à une planète une courbe en forme de huit, que les Anciens appelaient l’« hippopède », l’entrave de cheval, et rendre compte ainsi de ses arrêts et de ses retours en arrière dans le ciel. Le mémoire est traduit en allemand en 1877. Le dictionnaire biographique italien écrit, en 2018, qu’il reste aujourd’hui encore l’ouvrage de référence sur le sujet.
Le latin et le grec
Cette œuvre d’historien repose sur une connaissance des langues anciennes que Celoria juge rare, et exceptionnelle pour un astronome. Schiaparelli lit les textes grecs dans l’original, et il manie le latin au point d’écrire des vers dans cette langue. Wikipédia en italien lui prête une phrase : il n’y a pas, selon lui, de personne vraiment cultivée qui ne connaisse le latin et le grec.
Plus tard viendront d’autres études : sur les calendriers astronomiques et météorologiques des Anciens, les « parapegmes » ; des annotations à l’astronomie du savant arabe al-Battani, publiée par Carlo Nallino ; et un essai au titre latin, Rubra Canicula, où il se demande s’il est vrai que Sirius, aujourd’hui d’un blanc pur, était rouge au début de l’ère chrétienne.
Sources : G. Celoria, Scientia, 1911 (les deux tendances, I precursori di Copernico 1873, Origine del sistema planetario eliocentrico presso i Greci 1898, sphères d’Eudoxe, langues anciennes, parapegmes, al-Battani et Nallino, Rubra Canicula) ; Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (Le sfere omocentriche 1874, traduction allemande 1877, ouvrage de référence) ; G. Schiaparelli, Le sfere omocentriche (Wikisource italien, chapitre V sur l’hippopède) ; Wikipédia en italien (citation sur le latin et le grec, source tertiaire). L’époque d’Eudoxe relève de l’histoire générale.
Troisième partie
La carte de Mars
1877 – 1890
Chapitre 10 · 1877 La grande opposition
En février 1875, la lunette Merz de vingt-deux centimètres est enfin prête à Brera. Schiaparelli s’en sert d’abord pour mesurer les étoiles doubles, ces couples d’étoiles qui tournent l’une autour de l’autre. Puis vient l’été 1877. Mars approche de la Terre comme il ne le fait qu’une fois tous les quinze ou dix-sept ans. Le 2 septembre 1877, la distance entre les deux planètes tombe à près de cinquante-sept millions de kilomètres. En septembre et en octobre, Schiaparelli tourne sa lunette vers Mars. Ce sera, écrit Celoria, le début de la renommée la plus large qu’il connaîtra.
Pourquoi Mars se montre si rarement
Schiaparelli a expliqué lui-même, en 1893, pour le grand public, pourquoi ces occasions sont rares. La Terre fait le tour du Soleil en 365 jours, Mars en 687. Les deux planètes ne se retrouvent du même côté du Soleil, alignées avec lui, qu’à peu près tous les vingt-six mois, soit 780 jours : c’est ce qu’on appelle une opposition, parce que Mars se trouve alors à l’opposé du Soleil dans notre ciel. Mais l’orbite de Mars est nettement plus ovale que celle de la Terre. Si l’opposition tombe à l’endroit où les deux orbites sont les plus proches, Mars brille plus que toute autre planète sauf Vénus : c’est une « grande opposition », comme en 1877, en 1892 et en 1909. Sinon, la distance est presque double, et la planète paraît quatre fois moins grande en surface.
Même dans les meilleures conditions, Mars reste minuscule. À son plus près, son disque ne dépasse pas la soixante-quinzième partie du diamètre apparent de la Lune. Il faut grossir soixante-quinze fois pour le voir aussi grand que la Lune à l’œil nu. Sur la Lune, une bonne lunette distingue un objet d’un demi-kilomètre. Sur Mars, écrit Schiaparelli, on ne peut espérer reconnaître qu’un point de soixante à soixante-dix kilomètres, ou une ligne de trente kilomètres de large. Aucun des plus grands fleuves de la Terre n’y serait visible ; Paris et Londres non plus.
Ceux qui avaient vu avant lui
Schiaparelli connaît parfaitement ses prédécesseurs, et il leur rend justice. Galilée, avec des lunettes qui ne grossissaient pas plus de trente fois, n’avait rien pu voir sur Mars. Le Hollandais Huygens, le premier, en avait vu les taches avec quelque sûreté, entre 1656 et 1659 ; on reconnaît dans ses dessins la Grande Syrte. À Bologne, en 1666, Giovanni Domenico Cassini avait déduit du déplacement des taches que la planète tourne sur elle-même en vingt-quatre heures quarante minutes. À Vérone, en 1719, Bianchini en avait fait les premiers dessins un peu précis. Herschel et Schroeter, à la fin du XVIIIe siècle, avaient déduit des calottes polaires l’inclinaison de son axe, et donc ses saisons. Enfin l’Allemand Mädler, vers 1830, avait dressé la première carte de Mars, qui resta plus de trente ans la seule.
Une méthode d’ingénieur
Ce qui distingue Schiaparelli, c’est sa méthode. Il ne veut pas seulement dessiner ce qu’il voit : il veut le mesurer. Il fait des dizaines de mesures au micromètre, un instrument qui permet de mesurer de très petits angles à l’oculaire, pour fixer d’abord la position exacte de l’axe de rotation et du pôle sud de la planète, puis celle de points de repère sur le disque. Sur ce réseau, comme un géomètre sur le terrain, il construit sa carte. Elle sera, selon le dictionnaire biographique italien, beaucoup plus riche en détails que toutes celles qu’on avait faites jusque-là.
Ses positions concordent avec celles de Mädler en 1830 et de l’astronome Kaiser en 1862. Il en tire une conclusion qu’il juge solide : les taches de Mars ne sont pas des nuages passagers, comme on l’avait cru ; la planète a une géographie stable, comme la Terre et la Lune.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (mise en service en février 1875, étoiles doubles, opposition de septembre-octobre 1877, mesures micrométriques, axe, pôle sud, réseau cartographique, richesse de la carte) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (septembre-octobre 1877, renommée) ; G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, Natura ed Arte, février 1893, chapitre II (Wikisource italien : périodes, oppositions, 780 jours, grandes oppositions de 1877, 1892 et 1909, distance du 2 septembre 1877, grossissements, limites de visibilité, Galilée, Huygens, Cassini, Bianchini, Herschel, Mädler, concordance avec Mädler et Kaiser, stabilité de la topographie).
Chapitre 11 · 1877 – 1878 Baptiser un monde
Une carte sans noms ne sert à rien. Pour désigner les formes qu’il découvre, Schiaparelli invente une nomenclature tirée de la géographie antique et de la mythologie. Elle sera bientôt adoptée dans le monde entier, et elle a survécu jusqu’à nous.
Une géographie de poète
Les grandes taches sombres deviennent des mers : la mer Tyrrhénienne, la mer Cimmérienne, la mer des Sirènes, la mer Érythrée, qui est l’ancien nom de la mer Rouge. Les régions claires portent des noms de pays légendaires ou anciens : Hesperia, Ausonia, Atlantis, Hellas, Argyre. Un grand golfe sombre devient la Grande Syrte, du nom des bancs de sable redoutés des marins de l’Antiquité, au large de la Libye. On y trouve le lac du Soleil, la Fontaine de Jouvence, les fleuves de lait, l’Achéron, le fleuve des Enfers.
Celoria a été frappé par ces noms, qu’il juge tirés de « la géographie primitive orientale », et par la maîtrise de la littérature classique qu’ils supposent. L’Union astronomique internationale, quand elle fixera en 1958 la liste officielle des noms de Mars vus au télescope, en retiendra cent vingt-huit. D’après Wikipédia, cent cinq viennent de Schiaparelli.
Le poème à Tito Vignoli
Ces noms ne sont pas un jeu de lettré distrait. Ils disent quelque chose de ce que Mars représentait pour lui. Un document le montre. Quelques années plus tard, en envoyant à son ami le professeur Tito Vignoli son troisième mémoire sur Mars, Schiaparelli écrit sur la première page une dédicace de cinquante vers latins, que Celoria a publiée après sa mort.
Que l’on cesse, dit en substance le poème, de chanter Jason, Cadmus et Énée : « À quoi bon remplir les poèmes de gloires imaginaires ? » Une Muse véridique lui chante, à lui, la science des astres. Il invite son ami à parcourir du regard des mondes nouveaux, des rivages qu’aucun mortel n’a vus, et ces « doubles sillons » qu’un « Dédale inconnu » a tracés sur l’orbe rougeoyant. Suit une promenade sur sa carte : la Chersonèse d’or près de Thaumasia, l’Ausonie baignée par la mer Tyrrhénienne, les Syrtes au nom de malheur, le Gange, Thulé dans la nuit du pôle, l’Achéron qui roule ses flots noirs. Ni Ulysse, ni Alexandre, ni Rome, conclut-il, n’ont parcouru ou soumis un territoire aussi vaste que celui que montre ce petit livre.
Le poème est signé d’un pseudonyme : Achilles Parius. C’est l’anagramme de Schiaparellius, son nom en latin.
Celoria y voit la preuve que Schiaparelli ressentait toute la poésie des mystères de Mars. Le savant qu’un confrère américain, Edward Holden, disait très avare d’hypothèses se permettait, dans une dédicace à un ami, d’imaginer un architecte inconnu traçant des sillons sur une planète lointaine.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (nomenclature tirée de la géographie antique et de la mythologie, adoptée internationalement) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (noms tirés de la « géographie primitive orientale », poème latin à Tito Vignoli avec sa traduction italienne par A. Avancini, pseudonyme Achilles Parius) ; E. Holden, cité par R. Dolbeer, médaille Bruce, 1902 (« very chary of hypotheses ») ; G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, 1893, chapitres II et IV, et Il pianeta Marte, 1909 (noms des mers, golfes, lacs et régions) ; article « Giovanni Schiaparelli » de Wikipédia en anglais (105 noms sur 128 en 1958, source tertiaire). Le sens des noms antiques (mer Érythrée, Syrtes, Achéron) relève de la culture générale.
Chapitre 12 · 1878 – 1879 Les canali
Le 5 mai 1878, Giovanni Schiaparelli présente à l’Académie des Lincei, à Rome, sa première carte de Mars et le mémoire qui l’accompagne. Tout y frappe, écrit Celoria : la méthode d’observation, la précision des mesures, le dessin tracé « avec la main et l’intelligence d’un artiste », les noms tirés de l’Antiquité. Et une chose étrange : un système compliqué de lignes qui enveloppe toute la planète.
Le réseau
Sur les régions claires de Mars, Schiaparelli a vu un réseau serré de lignes fines et sombres, longues de centaines ou de milliers de kilomètres. Il leur a donné le nom de canali. Le mot n’est pas neuf en astronomie : le père Secchi l’avait employé avant lui, mais pour désigner de larges formations tout autres.
Le choix du mot n’est pas un hasard, explique le dictionnaire biographique italien. Ces lignes ont la même couleur que les grandes taches sombres, que l’on prend alors pour des étendues liquides, des mers et des lacs. Elles traversent en tous sens les régions claires, que l’on considère comme des continents. Et elles ne s’arrêtent jamais au milieu d’un continent : elles commencent et finissent toujours dans une mer, dans une autre ligne, ou à un croisement de plusieurs lignes. Schiaparelli en conclut à un véritable réseau hydrographique, par lequel l’eau des calottes polaires, en fondant à chaque saison, s’écoulerait à travers les continents jusqu’aux mers.
Un mot, deux sens
En italien, canale peut désigner un chenal naturel, comme le canal de la Manche ou le canal du Mozambique, aussi bien qu’un canal creusé par l’homme. En anglais, le mot sera traduit par canals, qui évoque un ouvrage artificiel, plutôt que par channels, qui désigne un passage naturel. Wikipédia voit dans cette traduction l’origine de bien des suppositions sur une vie intelligente sur Mars.
Schiaparelli, lui, a dit et répété le sens qu’il donnait au mot. Dans une lettre que cite Celoria, il écrit que, dans l’état présent de nos connaissances, « ou plutôt de notre ignorance », sur la nature de Mars, les mots mer et continent ne sont que des moyens commodes de désigner les espaces sombres et clairs ; qu’une ligne sombre, dans ce système, s’appellera un détroit ou un canal ; mais qu’en employant ces mots il faudra toujours se rappeler qu’ils sont « simplement conventionnels ».
Le doute et les adversaires
Le premier travail sur Mars suscite des doutes et des critiques. Celoria pense que, si Schiaparelli n’avait pas déjà été un astronome de premier rang, « et redouté », ses observations auraient peut-être été étouffées à leur naissance par des astronomes étrangers et des académiciens. Schiaparelli voit les manœuvres de ses adversaires, mais il refuse la polémique. Il continue d’observer.
À l’opposition suivante, en 1879, il voit presque deux fois plus de canaux qu’en 1877. Le doute, écrira-t-il plus tard dans une phrase que cite Celoria, est une chose louable, et parfois la source de découvertes admirables dans la recherche scientifique ; mais on ne peut l’admettre devant des faits « vus, revus et fidèlement reproduits ».
Sources : G. Celoria, Scientia, 1911 (séance des Lincei du 5 mai 1878, ce qui frappait dans la carte, critiques, « astronome de premier rang et redouté », refus de la polémique, lettre sur les mots conventionnels, phrase sur le doute) ; Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (réseau de lignes, usage antérieur du mot par Secchi, raisons du choix du mot, réseau hydrographique, presque deux fois plus de canaux en 1879) ; G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, 1893, chapitre IV (comparaison avec la Manche et le canal du Mozambique) ; article « Giovanni Schiaparelli » de Wikipédia en anglais (traduction par canals, source tertiaire).
Chapitre 13 · 1878 – 1886 Le cadeau de Quintino Sella
Dès le lendemain de son premier mémoire sur Mars, Schiaparelli demande pour Brera un instrument plus puissant. Sa lunette de vingt-deux centimètres, en service depuis à peine plus de trois ans, est modeste à côté de celles des grands observatoires étrangers. Le 10 juin 1878, Quintino Sella, l’homme qui l’avait déjà fait partir à Berlin puis venir à Milan, obtient du Parlement une somme considérable : deux cent cinquante mille lires.
Merz et Repsold
L’objectif de la nouvelle lunette, de quarante-neuf centimètres d’ouverture, soit dix-huit pouces, est commandé à la maison Merz de Munich, celle qui avait fait la première. La monture est confiée aux frères Repsold, de Hambourg. L’instrument est terminé et en service en 1885 ; Schiaparelli l’emploie pour Mars à partir de l’opposition de 1886.
En 1893, il le décrit avec fierté pour les lecteurs d’une revue populaire. La partie mobile pèse plusieurs tonnes de métal, et pourtant la pression d’un doigt suffit à la déplacer et à la pointer sur un astre avec la précision du plus délicat des microscopes. En cinq minutes, on peut diriger cette masse vers n’importe quelle région du ciel. Un mécanisme d’horlogerie la fait tourner avec le ciel, de sorte que l’astre visé reste immobile dans le champ aussi longtemps qu’on le veut. C’est, écrit-il, le plus grand télescope d’Italie, et le plus puissant qui soit sorti des ateliers d’Allemagne.
Chaque fois qu’il le regarde, ajoute-t-il, il pense à « cet homme qu’on n’oublie pas facilement », Quintino Sella, à qui l’observatoire de Milan doit son principal ornement. Sella est mort en 1884, avant d’avoir vu la lunette en service.
La course aux géants
Schiaparelli sait que d’autres vont plus loin. Il cite huit ou dix instruments plus grands, construits ou en construction. Le plus grand de tous se dresse en Californie, au sommet du mont Hamilton : c’est la lunette de l’observatoire Lick, construite grâce au legs d’un riche négociant, James Lick. Son objectif de quatre-vingt-onze centimètres et demi a coûté à lui seul cinquante mille dollars. Il mentionne aussi l’observatoire privé qu’un astronome italien, Vincenzo Cerulli, vient de faire bâtir à ses frais près de Teramo, dans les Abruzzes, avec une lunette de quarante centimètres. Il salue cet « exemple digne d’imitation ». Ce même Cerulli jouera, plus tard, un rôle dans l’histoire des canaux.
Le nord de Mars
La nouvelle lunette arrive à point. Pendant les grandes oppositions, explique Schiaparelli, Mars présente surtout à la Terre son hémisphère sud, qu’il a cartographié en 1877-1879 avec la petite lunette. L’hémisphère nord, lui, ne se montre bien que lors des oppositions moins favorables, où la planète est plus loin. Il faut alors grossir cinq cents ou six cents fois. Avec le grand objectif de Brera, il peut pousser jusqu’à six cent cinquante, et dessiner en 1888 et 1890 la carte du nord de Mars.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (demande d’un instrument plus puissant, lunette de 8 pouces en service depuis à peine plus de trois ans, vote du 10 juin 1878, 250 000 lires, objectif Merz de 18 pouces soit environ 49 cm, monture Repsold, mise en service en 1885, Mars dès 1886) ; G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, 1893, chapitre II (description de la lunette, décision « du Roi et du Parlement » en 1878, hommage à Sella, lunette Lick, legs de James Lick, coût de l’objectif, observatoire de V. Cerulli, hémisphères sud et nord, grossissements, cartes de 1877-1879 et 1888-1890). La date de la mort de Quintino Sella (14 mars 1884) relève de l’histoire générale.
Chapitre 14 · 1882 – 1890 Les rails de Mars
En 1882, Schiaparelli observe sur Mars un phénomène nouveau et déconcertant. Un canal qu’il connaissait comme une ligne simple apparaît soudain doublé : à côté de lui, sur toute sa longueur, court une seconde ligne, parallèle à la première. Il donne à ce phénomène un nom qui restera : la gemination, le dédoublement en jumeaux.
Ce qu’il voit
Il l’a décrit avec une grande précision dans son article de 1893. La transformation est rapide : elle prend quelques jours, peut-être quelques heures, et il n’a jamais pu en saisir le déroulement. Le canal se change, sur toute sa longueur, en deux lignes uniformes, presque toujours parallèles, qui courent droites et égales avec un tracé aussi géométriquement exact que celui de deux rails de chemin de fer. La comparaison s’arrête là, précise-t-il : les dimensions n’ont rien de commun. L’écart entre les deux lignes va de plus de six cents kilomètres à moins de cinquante. Chacune a entre trente et cent kilomètres de large.
Le phénomène touche aussi les lacs : on voit l’un d’eux se changer en deux larges bandes sombres séparées par une bande jaune. Les géminations ne se produisent pas toutes ensemble. Elles apparaissent surtout autour des équinoxes de Mars, avant et après la grande fonte des neiges du nord. Elles durent quelques mois, s’affaiblissent et disparaissent. Certains canaux ne se dédoublent jamais. En 1877, il n’en avait vu aucune ; elles furent au contraire très nombreuses en 1882 et en 1888.
Il en tire une conclusion importante : puisqu’un même dédoublement peut changer d’aspect et même légèrement de direction d’une saison à l’autre, les géminations ne peuvent pas être des formations stables, comme les canaux eux-mêmes.
Le pont d’Achille
D’autres changements l’intriguent. Entre le lac Niliaque et le golfe Acidalien s’étend une bande claire, large d’environ deux cents kilomètres et longue de près de mille, qu’il appelle le « pont d’Achille ». Elle ressemble à une digue. Elle est presque permanente ; mais en 1888, il la voit s’interrompre pendant quelque temps.
Sept mémoires
De 1877 à 1890, Schiaparelli observe Mars à sept oppositions. Pour chacune, il rédige un long mémoire, accompagné de cartes détaillées, sous le titre d’Observations astronomiques et physiques sur la topographie de la planète Mars. Ils paraissent dans les actes de l’Académie des Lincei. Le dernier, consacré à l’opposition de 1890, ne sera lu qu’en 1910, quelques mois avant sa mort.
Ses découvertes déclenchent, dit le dictionnaire biographique italien, une véritable « chasse » aux canaux, à laquelle participent les meilleurs observateurs d’Europe et des États-Unis. En 1893, Schiaparelli note que, depuis 1882, huit ou dix observateurs ont vu et décrit des géminations. Il ajoute que d’autres nient encore qu’elles soient réelles et accusent ceux qui disent les avoir vues « d’illusion (ou même d’imposture) ».
Celoria cite une de ses phrases sur ce sujet : il y a beaucoup de questions plus importantes que celle des canaux doubles de Mars, mais il est difficile d’en trouver une plus extraordinaire, dont le secret soit plus éloigné de notre expérience de tous les jours et pourtant plus profond.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (découverte de 1882, le nom de géminations, lacs, caractère saisonnier, sept oppositions et sept mémoires, mémoire de 1890 lu en 1910, « chasse » aux canaux) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (1882, titre des mémoires, citation sur les canaux doubles) ; G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, 1893, chapitres III et IV (description, rails, dimensions, saisons, conclusion sur l’instabilité, observateurs, « illusion ou imposture », interruption de la digue en 1888) ; G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, 1909 (absence en 1877, abondance en 1882 et 1888, dimensions du pont d’Achille).
Chapitre 15 · 1882 – 1890 Le jour éternel de Mercure
Mars n’est pas la seule planète que Schiaparelli observe. À partir de 1882, il entreprend l’étude de Mercure, la plus proche du Soleil, et la plus difficile à voir : elle reste presque toujours noyée dans la lumière du Soleil. Les astronomes pensaient qu’elle tournait sur elle-même en un temps proche de vingt-quatre heures, comme la Terre. Il va arriver à une conclusion inattendue.
Quelques taches
D’après le compte rendu qu’en donne l’astronome américain Edward Holden en 1890, Schiaparelli fait entre cent cinquante et deux cents observations de Mercure de 1881 à 1886. Il parvient, comme il l’écrira, à y discerner quelques taches avec une fréquence suffisante. Et il conclut que Mercure tourne sur lui-même exactement dans le temps qu’il met à faire le tour du Soleil, 87,97 jours. Il montrerait donc toujours la même face au Soleil, comme la Lune montre toujours la même face à la Terre.
Devant le roi
Il présente ce résultat le 8 décembre 1889 à l’Académie des Lincei, au cours d’une séance à laquelle assistent le roi et la reine d’Italie. L’année suivante, en discutant les observations anciennes et en les combinant aux siennes, il soutient que Vénus, elle aussi, tourne sur elle-même dans le temps de sa révolution, 224,70 jours. Mais il reste prudent : les détails du disque de Vénus sont si fuyants qu’il n’exclut pas une rotation comprise entre six et neuf mois. Il confirmera ses conclusions en 1895 par de nouvelles observations.
Ces travaux lui valent en 1890 un second prix Lalande. Celoria note qu’il n’a pas hésité à publier des résultats contraires aux idées admises par tous les astronomes, en se montrant critique sévère et impartial de ses propres travaux. Il note aussi qu’en 1911 la plupart des observateurs se rangeaient à son avis pour Mercure, moins pour Vénus.
Ce que dira le radar
Ses valeurs restent les plus reconnues pendant plus de soixante-dix ans. Puis, dans les années 1960, les premières observations au radar mesurent directement la rotation des deux planètes. Mercure tourne en 58,65 jours, Vénus en 243,69 jours, et dans le sens inverse des autres planètes. Les sondes spatiales confirmeront ces chiffres. Pour Mercure, Schiaparelli s’était trompé. Pour Vénus, sa prudence lui avait fait envisager une durée bien plus proche de la vérité que les vingt-quatre heures de ses prédécesseurs.
Un relief de Mercure porte aujourd’hui son nom : le Schiaparelli Dorsum, une longue crête.
Sources : E. S. Holden, compte rendu des travaux de Schiaparelli sur Mercure, Publications of the Astronomical Society of the Pacific, 1890 (150 à 200 observations de 1881 à 1886, séance du 8 décembre 1889 devant le roi et la reine) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (début en 1882, publication de 1889, Vénus en 1890 et 1895, attitude critique, état de l’opinion en 1911) ; G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, 1893, chapitre I (taches de Mercure) ; Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (périodes de 87,97 et 224,70 jours, hypothèse de six à neuf mois pour Vénus, second prix Lalande en 1890, radar des années 1960, 58,65 et 243,69 jours, dorsum de Mercure). Le sens rétrograde de la rotation de Vénus relève de l’astronomie générale.
Quatrième partie
La vie sur Mars
1885 – 1910
Chapitre 16 · 1885 – 1893 Sénateur du royaume
Le 26 janvier 1889, Giovanni Schiaparelli est nommé sénateur du royaume d’Italie. Ce n’est pas une élection. Le Statut albertin, la constitution du royaume, prévoit que le roi peut nommer au Sénat, à vie, des membres de l’Académie royale des sciences depuis au moins sept ans. Schiaparelli l’est depuis 1870.
Les honneurs
De juin 1885 à mai 1889, il siège aussi au Conseil supérieur de l’instruction publique. Les honneurs s’accumulent. L’Académie Leopoldina, en Allemagne, lui a décerné en 1876 sa médaille Cothenius. Il est membre de l’Académie des Lincei depuis 1870, de l’Institut lombard dont il est vice-président en 1883, puis président en 1884 et 1885. L’Académie des sciences de Paris le fait correspondant en 1896, puis associé étranger en 1902. En 1907, il entrera même à l’Accademia della Crusca, la vénérable académie de la langue italienne, distinction rare pour un astronome. Celoria compte, à sa mort, quarante-huit académies italiennes et étrangères qui l’avaient accueilli, et les insignes de douze ordres de chevalerie.
L’homme
Celoria, qui l’a côtoyé pendant des décennies, a laissé de lui le seul portrait vivant dont on dispose dans les sources consultées. Il le décrit petit, plutôt trapu, légèrement voûté avec les années, si bien que certains l’appelaient « le courbé et sourcilleux astronome de Brera ». Son œil fortement myope lui donnait, dans la rue et en public, une allure toujours circonspecte et en apparence méfiante.
Au premier abord, il était réservé, presque froid, et volontiers enfermé dans un silence peu encourageant. Mais si on l’interrogeait sur une question précise, il parlait longuement, avec naturel, et ses paroles jetaient, écrit Celoria, des éclairs de lumière surprenants sur le sujet. Dans l’intimité, il avait des manières simples, un caractère rigide, impétueux, colérique par accès, « mais bon ». Ennemi de l’oisiveté, de la pose et de tout ce qui n’avait du vrai que l’apparence, il parlait rarement de lui-même.
Il consacrait peu de temps aux réceptions et aux conversations, mais tenait avec régularité une correspondance immense : plus de quatre mille lettres échangées, selon Celoria.
Le deuil
En juin 1893, sa femme Maria meurt. Schiaparelli reste veuf. Les sources consultées n’en disent pas davantage.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (nomination au Sénat du 26 janvier 1889 et règle du Statut albertin, Conseil supérieur de 1885 à 1889, Cothenius 1876, liste des académies avec leurs dates, Crusca 1907, veuvage de juin 1893) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (portrait physique et moral, « le courbé et sourcilleux astronome de Brera », correspondance, quarante-huit académies, douze ordres). L’année d’entrée à l’Académie des sciences de Turin (1870) est donnée par le Dizionario.
Chapitre 17 · 1892 – 1894 « Espérons donc, et étudions »
En 1892, Mars revient au plus près de la Terre : le 6 août, la distance tombe de nouveau à près de cinquante-sept millions de kilomètres, comme en 1877. Pendant des mois, et jusque dans les belles soirées d’automne, une grande étoile rouge brille au-dessus de l’horizon sud. Le public s’enflamme. En Amérique, on dispose désormais de la lunette géante de l’observatoire Lick. En France, l’astronome et écrivain Camille Flammarion vient de publier un gros livre sur Mars et ses conditions d’habitabilité. Le 15 septembre 1892, à Brera, Schiaparelli dessine la planète avec sa grande lunette.
Un article pour tous
En février 1893, il publie dans une revue populaire milanaise, Natura ed Arte, un long article en quatre chapitres, Il pianeta Marte, avec ses cartes. Il y explique pourquoi Mars passionne soudain le monde : on espère, grâce à des télescopes géants, apprendre enfin si d’autres astres portent des êtres vivants, et même intelligents. Il évoque les écrivains qui avaient peuplé le ciel, de Cicéron et Lucien à Cyrano de Bergerac, Fontenelle, Voltaire et Edgar Poe. Il cite longuement le père Secchi, pour qui la vie remplit l’univers. Il rend hommage à Flammarion, « ardent apôtre » de la pluralité des mondes habités, dont il admire l’éloquence. Puis il ajoute, avec une franchise qui le résume : « quant aux résultats d’observation, nous avons jusqu’ici peu d’espérances et aucun fait. »
Il raconte, en témoin, la fonte de la calotte polaire sud en 1892. En juillet et en août, même avec des lunettes ordinaires, on la voit diminuer de semaine en semaine : de plus de deux mille kilomètres de diamètre, elle se réduit en deux ou trois mois à trois cents kilomètres au plus. Il décrit les neiges qui se fendent, les grands morceaux qui se détachent et fondent. Il en déduit que Mars a une atmosphère, des saisons, et un climat qui doit ressembler à celui d’une journée claire en haute montagne : un soleil très fort le jour, un grand froid la nuit, peu ou pas de pluie.
Le réseau et les êtres intelligents
Sur les canaux, il est net. Ce sont, pense-t-il, de vrais chenaux, un système hydrographique où s’écoulent les eaux de la fonte. Il conclut : « il n’est pas nécessaire de supposer ici l’œuvre d’êtres intelligents ». Malgré l’apparence presque géométrique du réseau, il incline à y voir le produit de l’évolution de la planète, comme la Manche ou le canal du Mozambique sur la Terre.
Sur les géminations, il est plus ouvert. Certains, dit-il, y voient l’œuvre d’habitants de Mars. « Je me garderai bien de combattre cette supposition, qui n’inclut rien d’impossible. » Ce ne pourraient pas être des ouvrages permanents, puisqu’elles changent d’une saison à l’autre ; mais on peut imaginer, par exemple, de grands travaux de culture et d’irrigation. Aussitôt, il ajoute que des êtres intelligents ne sont pas nécessaires pour expliquer cette géométrie : les planètes sont des sphères, l’arc-en-ciel est un arc parfait, les cristaux sont des polyèdres réguliers, et personne ne les a tracés au compas.
Que proposer, alors ? Il l’avoue : si on lui demande s’il sait imaginer quelque chose de mieux que les explications avancées, il répondra « candidement que non ». Toute hypothèse faisant appel à la vie laisse trop de liberté pour être utile. Il faut espérer en ce que Galilée appelait « la courtoisie de la Nature », qui fait parfois jaillir la lumière d’un côté inattendu. Et il termine : « Espérons donc, et étudions. »
Une lettre à Holden
Le 5 avril 1893, il écrit à Edward Holden, directeur de l’observatoire Lick. Il y discute et rejette une hypothèse de l’astronome de Lick John Schaeberle. Il explique que des lacs profonds, vus d’en haut, paraissent noirs comme de l’encre, ce qui peut expliquer la couleur sombre des « mers ». Il pense que la bordure sombre de la calotte nord est formée d’eau de fonte. Et il se dit tout prêt à modifier ses idées. Une note du 7 juin suivant signale le dédoublement de trois canaux : le Gange, l’Euphrate et l’Hydaspe.
En novembre 1894, la revue britannique Nature publie, sous le titre « Schiaparelli on Mars », une traduction de ses textes par l’Américain William Henry Pickering. Le savant de Brera est désormais lu dans le monde entier.
Sources : G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, Natura ed Arte, février 1893, chapitres I à IV (Wikisource italien : distance du 6 août 1892, intérêt du public, Lick, Flammarion, écrivains, citation de Secchi, « peu d’espérances et aucun fait », fonte de 1892, climat, canaux et évolution, « rien d’impossible », exemples de la géométrie naturelle, « candidement que non », « courtoisie de la Nature », dessin du 15 septembre 1892) ; lettre de G. Schiaparelli à E. S. Holden du 5 avril 1893 et note du 7 juin 1893, Publications of the Astronomical Society of the Pacific, 1893 ; « Schiaparelli on Mars », Nature, 22 novembre 1894 (traduction de W. H. Pickering).
Chapitre 18 · 1895 « Je descends de l’hippogriffe »
En 1895, Giovanni Schiaparelli publie dans Natura ed Arte un second article, en trois parties : La vita sul pianeta Marte, « La vie sur la planète Mars ». Il le place sous une épigraphe latine qui prévient le lecteur : Semel in anno licet insanire, « une fois par an, il est permis de faire le fou ». Le savant qui demandait en 1893 d’espérer et d’étudier va, pour une fois, laisser courir son imagination. Et il le dit.
La fonte de 1894
Le point de départ est une observation. En 1894, d’autres astronomes ont suivi la calotte polaire sud de Mars. Le 25 mai, vue de Melbourne, elle mesurait deux mille huit cents kilomètres. À la mi-août, elle n’en faisait plus que six cents. Après une pause, elle a disparu vers le 23 octobre. Pour la première fois, on a vu fondre entièrement une calotte polaire de Mars.
Schiaparelli en déduit un tableau de l’eau sur Mars. Les mers du sud, pense-t-il, sont probablement salées, comme les nôtres. Les neiges du nord, au contraire, tombent sur un continent sec ; en fondant, elles donnent une eau presque pure, qui se répand en une gigantesque inondation avant de redescendre vers les mers du sud. Comme il ne pleut presque pas sur Mars, c’est de cette eau-là, et d’elle seule, que dépendrait toute la vie des continents. Et « s’il existe sur Mars une population d’êtres raisonnables », conclut-il, la distribution réglée de ces eaux doit être le premier problème de ses ingénieurs et de ses hommes d’État.
Un roman, dit-il
La troisième partie s’ouvre par un avertissement. Ce qu’il va dire, écrit-il, n’aura pas la valeur d’un résultat scientifique et touchera en partie au roman. Il ajoute, non sans malice, que ce roman n’est pas moins probable que bien d’autres, plus audacieux et moins inoffensifs, qu’on imprime sous le nom sacré de science.
Il raisonne alors en ingénieur hydraulicien, ce qu’il est de formation. Les lignes sombres sont trop larges pour être des canaux d’écoulement : elles videraient l’inondation en quelques heures. Ce seraient plutôt de larges vallées plates, irriguées et couvertes de végétation, au fond desquelles courent de vrais canaux trop étroits pour être vus de la Terre. Le dédoublement s’expliquerait par l’ordre d’irrigation. Sur chaque versant de la vallée, des canaux parallèles sont étagés. Quand l’inondation est à son maximum, le « Grand Préfet de l’Agriculture » fait ouvrir les écluses les plus hautes : deux bandes parallèles verdissent, et l’habitant de la Terre voit une gémination. Puis on irrigue des bandes plus basses, plus rapprochées, et enfin le fond de la vallée : le double redevient simple.
Il se laisse aller jusqu’au bout. Mars, écrit-il, doit être « le paradis des hydrauliciens ». Il se demande si la communauté d’intérêts des habitants de chaque vallée ne rendrait pas là-bas plus pratique qu’ici le socialisme collectif, si la planète devrait être une fédération de vallées ou la « monarchie universelle » rêvée par Dante. Sur une planète où le salut de chacun dépend du salut de tous, les guerres seraient inconnues, et tout l’effort que « les fous habitants d’un autre globe voisin » consacrent à se nuire serait tourné contre l’avarice de la Nature.
Puis il s’arrête, avec une image empruntée au poème de l’Arioste, où le héros chevauche l’hippogriffe, un cheval ailé : « Je descends de l’hippogriffe ; toi, si tu veux, tu peux continuer le vol. » Il laisse le reste au lecteur, en reprenant un vers de Dante : « Je te l’ai servi ; désormais, nourris-toi toi-même. »
Ce qu’il faut retenir
On pourrait lire ce texte comme une adhésion aux Martiens bâtisseurs. Il est plus nuancé. Schiaparelli y admet que, si l’on regarde de près les géminations et leur régularité, l’idée qu’une race d’êtres intelligents puisse y avoir au moins une part secondaire « ne peut être considérée comme entièrement absurde ». Mais il a pris soin de l’encadrer d’une épigraphe sur la folie permise une fois l’an et d’un mot sur le roman. Le dictionnaire biographique italien conclut qu’il ne cessa jamais de croire à l’existence réelle des canaux, et qu’il ne renonça jamais à l’idée qu’ils puissent manifester une végétation, voire l’œuvre d’êtres intelligents.
Sources : G. Schiaparelli, La vita sul pianeta Marte, Natura ed Arte, 1895, parties I à III (Wikisource italien : épigraphe, fonte de 1894 et chiffres, eaux salées et neiges pures, absence de pluie, « population d’êtres raisonnables », avertissement sur le roman, vallées irriguées, « Grand Préfet de l’Agriculture », ordre d’irrigation, « paradis des hydrauliciens », socialisme, fédération ou monarchie de Dante, absence de guerres, « fous habitants d’un autre globe », hippogriffe, vers de Dante, « pas entièrement absurde ») ; Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (jugement sur ses convictions). L’origine des références (l’hippogriffe du Roland furieux de l’Arioste ; le vers du Paradis, chant X, de Dante) relève de la culture générale.
Chapitre 19 · 1894 – 1907 L’héritier américain
De l’autre côté de l’Atlantique, un riche Bostonien a lu Schiaparelli. Percival Lowell, diplomate et écrivain, a décidé à l’hiver 1893-1894 de consacrer sa fortune à l’étude de Mars. Au printemps de 1894, il fonde un observatoire sur une colline de Flagstaff, en Arizona. À son ami George Agassiz, il donne une raison : la vue de Schiaparelli baisse, et il ne peut plus poursuivre ses observations. Lui le fera.
La visite
Au cours de l’hiver 1895-1896, Lowell fait le voyage de Milan. Il vient de publier un livre, Mars, où il soutient que les canaux sont l’œuvre d’une civilisation. À Brera, les deux hommes comparent leurs observations, à la satisfaction de Lowell. Selon le récit qu’en donnera son frère, le vieil astronome lui paraît encore dans la force de l’âge, mais il dit ne plus attendre de découvertes, et explique que le mauvais temps ne lui a presque rien laissé voir à l’opposition précédente. Le frère de Lowell écrira que le manteau de Schiaparelli était, ce jour-là, passé sur les épaules de Percival.
Deux tempéraments
Le contraste entre les deux hommes est frappant. Lowell affirme ; Schiaparelli doute à voix haute. Le premier écrit des livres pour démontrer que Mars est habité ; le second écrit qu’il n’a « aucun fait ». Le critique le plus sévère de Lowell, l’astronome William Wallace Campbell, de l’observatoire Lick, commencera en 1896 son compte rendu du livre de Lowell par un hommage à Schiaparelli, dont l’œuvre porte selon lui l’empreinte d’un esprit scientifique par excellence, attaché aux faits plutôt qu’à une théorie.
Schiaparelli, pourtant, ne renie pas l’Américain. En 1905, quand l’observatoire de Flagstaff parvient à photographier des canaux, il écrit à Lowell, étonné : « Je n’aurais jamais cru cela possible. » En décembre 1906, Lowell lui dédie son nouveau livre, Mars and its Canals. Dans son article de 1909, Schiaparelli recommande ce livre à ses lecteurs, et qualifie d’« assez probable » l’hypothèse, soutenue « principalement » par Lowell, selon laquelle on verrait sur Mars les étapes d’un cycle de végétation.
Une réserve
Mais il garde sa liberté de jugement. D’après Wikipédia, Schiaparelli jugeait imaginaire une grande partie des détails des dessins de Lowell. À Flagstaff, dès 1894, Lowell disait voir dans certaines régions presque tous les canaux de Schiaparelli, et à peu près autant d’autres.
Leur rapprochement a laissé une trace durable dans l’histoire : c’est de Schiaparelli que part le mot, de Lowell que part la légende. Sur Lowell, voir sa biographie sur ce site.
Sources : A. Lawrence Lowell, Biography of Percival Lowell, 1935 (décision de l’hiver 1893-1894, visite à Brera, propos de Schiaparelli, le « manteau », lettre de 1905, observations de Flagstaff en 1894) ; G. R. Agassiz, notice sur P. Lowell, 1917 (vue de Schiaparelli) ; W. W. Campbell, compte rendu de Mars, Publications of the Astronomical Society of the Pacific, 1896 ; G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, 1909 (hypothèse de Lowell « assez probable », bibliographie recommandée) ; article « Percival Lowell » de Wikipédia en anglais (jugement de Schiaparelli sur les dessins de Lowell, source tertiaire). Ces sources sont détaillées dans la biographie de Lowell sur ce site.
Chapitre 20 · 1900 – 1908 L’hébreu à soixante-cinq ans
Le 30 juin 1900, quarante ans jour pour jour après son entrée à Brera, Giovanni Schiaparelli quitte la direction de l’observatoire. Ses collègues ont tout fait pour le retenir ; il a tenu bon. Sa vue, usée par des années d’observation au télescope, est gravement atteinte. Il laisse la direction à Giovanni Celoria, son collaborateur de longue date.
Pourquoi partir
Celoria a donné deux raisons à ce départ. Un peu, écrit-il, la santé fragile de Schiaparelli. Beaucoup, croit-il, le désir de se donner enfin aux joies intimes du travailleur indépendant et solitaire. La nécrologie publiée par l’astronome américain Robert Aitken insiste plutôt sur la mauvaise santé et la vue qui baisse.
Pour ses quarante ans de carrière, les astronomes de toute l’Italie lui offrent un hommage qui le touche beaucoup : une chronique détaillée de sa vie scientifique et la bibliographie complète de ses écrits jusqu’au 30 juin 1900.
La médaille Bruce
Les honneurs viennent maintenant d’Amérique. En 1902, la Société astronomique du Pacifique, à San Francisco, lui décerne sa médaille Bruce, l’une des plus hautes distinctions en astronomie. Le 29 mars 1902, l’astronome qui prononce le discours de remise rappelle ses années de formation, ses découvertes, et le chiffre de ses observations d’étoiles doubles : près de douze mille. Il relève que ses trois médailles d’or et ses deux prix Lalande ont tous récompensé d’autres travaux que ceux sur Mars. Il cite aussi le jugement d’Edward Holden, ancien directeur de l’observatoire Lick : Schiaparelli est « très avare d’hypothèses ».
Lire la Bible dans le texte
Retiré, il ne se repose pas. Il se lance dans le grand projet de sa vieillesse : une histoire de l’astronomie ancienne. Pour s’y préparer, il étudie à fond la langue des Hébreux et l’écriture des Assyriens et des Babyloniens. En quelques années, raconte Celoria, il parvient à lire la Bible en hébreu.
En 1903, il publie une interprétation astronomique de deux passages du livre de Job, puis un livre, L’astronomie dans l’Ancien Testament, qui expose ce que les Hébreux savaient des astres et l’usage qu’ils en faisaient pour leur calendrier et leurs pratiques religieuses. Le livre est traduit en allemand et en anglais. Schiaparelli en tire lui-même une conclusion sans illusion : ce peuple n’a pas eu, comme les Grecs, la gloire de créer les principes des sciences.
Il passe ensuite aux Babyloniens. Il écrit sur leurs observations de Vénus et des oppositions de Mars, et publie en 1908 dans la revue Scientia deux mémoires sur les débuts et les progrès de leur astronomie. Il connaît aussi les travaux récents sur l’astronomie indienne et chinoise. Il est convaincu, écrit-il, qu’il n’existe pas un chapitre de l’astronomie ancienne que les nouvelles découvertes n’aient radicalement changé. La même année, il publie encore une brochure sur les orbites des comètes, les courants cosmiques et les météorites ; en 1909, un volume sur les étoiles doubles ; en 1910, un article sur les orbites cométaires et les météorites.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (retraite de 1900, vue gravement atteinte, succession de Celoria, médaille Bruce de 1902) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (refus des prières de rester, raisons du départ, hommage de 1900, hébreu, assyrien et babylonien, Job, L’astronomia nell’Antico Testamento et ses traductions, Babyloniens, Inde et Chine, citation sur les chapitres de l’astronomie ancienne, brochure de 1908) ; R. G. Aitken, nécrologie, Publications of the Astronomical Society of the Pacific, 1910 (santé, vue, travaux de 1903 à 1910) ; R. Dolbeer, discours du 29 mars 1902, même revue (étoiles doubles, médailles, citation de Holden, date du 30 juin 1900).
Chapitre 21 · 1909 Le dernier regard
À l’automne de 1909, Mars revient au plus près de la Terre, à quarante-sept millions de kilomètres. Il apparaît, écrit Schiaparelli, lumineux et magnifique comme jamais depuis 1877. Il a soixante-quatorze ans, et sa vue est très affaiblie. En décembre, il publie dans Natura ed Arte un dernier article sur la planète de sa vie.
Une mosaïque de pierres précieuses
C’est un texte apaisé, presque un testament. Il y explique ce qu’une lunette de vingt centimètres peut voir sur Mars : toutes les îles aussi grandes que la Sicile, tous les lacs aussi grands que le Ladoga. Il rappelle la difficulté du dessinateur, qui voit le disque changer de minute en minute avec la rotation de la planète. Il décrit les couleurs de Mars, rouge clair, orangé, jaune, gris, brun, et parfois noir : l’ensemble, dit-il, donne l’idée d’une magnifique mosaïque de pierres précieuses semées sur un fond d’or, qu’aucun peintre n’a jamais su représenter même de loin.
Il revient sur 1877, sur le réseau de lignes fines, sur les points sombres qu’on appelle les « fontaines », alignés parfois le long d’un canal « comme des perles enfilées sur un fil », sur les géminations, et sur ces « ponts » clairs qui coupent parfois les mers.
Ni vrai ni faux
Sur la question des Martiens, il est d’une prudence parfaite. Le nom de canaux et leur régularité apparente, écrit-il, ont conduit beaucoup d’hommes « d’imagination ardente » à y voir les gigantesques ouvrages d’êtres intelligents : une hypothèse dont il n’a pas encore été possible de démontrer qu’elle est vraie ou fausse. Les esprits sceptiques, eux, ont tranché la question en niant toute existence réelle à ces formations, qu’ils déclarent nées d’une vision confuse.
Lui, en revanche, croit les canaux réels. Leur forme change avec la rotation de la planète exactement comme le veut la perspective s’ils sont collés à sa surface ; ce fait, vérifié « des centaines et des milliers de fois », suffit selon lui à exclure l’illusion d’optique. Le dictionnaire biographique italien le dira en 2018 : il ne cessa jamais de croire à leur existence, même quand, au tournant du siècle, de fortes raisons indiquaient déjà qu’ils étaient purement illusoires.
L’avenir
Il conclut sur l’avenir. L’étude de ces énigmes, dit-il, « est à peine commencée ». Tout dépendra des progrès de la photographie de Mars, et du jour où l’on obtiendra des clichés assez nets pour y prendre des mesures. Il salue Lowell, qui a inauguré l’étude au spectroscope de l’atmosphère de Mars et, écrit-il, démontré qu’elle contient de la vapeur d’eau et de l’oxygène. Au même moment, d’autres mesures au spectroscope commencent pourtant à montrer qu’il n’y a pas d’eau dans l’atmosphère martienne.
Cette même année 1909, à Meudon, près de Paris, l’astronome Eugène Antoniadi observe Mars avec une lunette de quatre-vingt-trois centimètres et ne voit pas de canaux. Schiaparelli, dans son article, n’en parle pas.
Sources : G. Schiaparelli, Il pianeta Marte, Natura ed Arte, décembre 1909 (Wikisource italien : distance de 47 millions de kilomètres, éclat depuis 1877, limites de visibilité, rotation, couleurs et « mosaïque de pierres précieuses », fontaines « comme des perles », géminations, ponts, « ni vraie ni fausse », sceptiques, argument de la perspective, « à peine commencée », photographie, spectroscopie de Lowell) ; Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (persistance de sa conviction) ; pour Antoniadi et les autres mesures au spectroscope, voir les sources de la biographie de Percival Lowell sur ce site (articles « Percival Lowell » et « Martian canals » de Wikipédia en anglais).
Chapitre 22 · 1910 Via Fatebenefratelli
Le 22 juin 1910, Giovanni Schiaparelli est frappé par une thrombose cérébrale. Le côté droit de son corps est paralysé, et il perd presque entièrement l’usage de la parole. Il meurt douze jours plus tard, le matin du 4 juillet 1910, chez lui, au numéro 7 de la via Fatebenefratelli, à Milan. Il avait soixante-quinze ans.
Le travail inachevé
Il travaillait, quand la maladie l’a frappé, à cette nouvelle histoire de l’astronomie ancienne qu’il méditait depuis longtemps. Il n’eut pas le temps de l’écrire. La même année, le dernier de ses grands mémoires sur Mars, celui de l’opposition de 1890, était lu à l’Académie des Lincei, quelques mois avant sa mort.
Celoria a dressé la liste de ses écrits : deux cent cinquante publications, sans compter les pages dispersées et les plus de quatre mille lettres de sa correspondance scientifique. Il a touché à presque tout : l’astronomie de position, les comètes, les météores, les étoiles doubles, les planètes, la géodésie, la météorologie, le magnétisme terrestre, les mathématiques, l’histoire des sciences. Il a même tenté, en 1898, de rapprocher la classification des formes vivantes de celle des formes géométriques pures ; Celoria juge l’essai audacieux, peut-être prématuré. Une seule branche lui est restée étrangère, note le dictionnaire biographique : l’astrophysique, alors naissante, dont les pionniers italiens furent ses amis Secchi et Tacchini.
Des funérailles qu’il ne voulait pas
Il avait demandé des obsèques simples. Contre ses dernières volontés, la commune de Milan lui fait des funérailles solennelles, à ses frais. Il est inhumé au cimetière Monumental de Milan, dans la tombe de famille selon le dictionnaire biographique italien ; Wikipédia en italien le place dans la crypte du Famedio, le panthéon des Milanais illustres.
Un dernier portrait
Celoria termine son hommage par une image. Avec l’âge, écrit-il, le visage de Schiaparelli avait pris à refléter de plus en plus la haute intelligence et la noblesse habituelle de la pensée ; ses derniers portraits frappent davantage que ceux de sa maturité. « Je voudrais être peintre », dit-il, pour transmettre à la postérité l’une des plus nobles figures de vieillard et de savant qui aient jamais existé.
À Savigliano, sa ville natale, un musée lui est consacré depuis 1913 ; un monument y est inauguré le 15 novembre 1925.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (thrombose du 22 juin 1910, paralysie, parole, mort du 4 juillet au matin via Fatebenefratelli 7, mémoire de 1890 lu en 1910, funérailles solennelles contre sa volonté, tombe de famille au Monumental, 250 publications, astrophysique, Secchi et Tacchini ; dans sa bibliographie, discours d’E. Bianchi pour l’inauguration du monument de Savigliano le 15 novembre 1925) ; G. Celoria, Scientia, 1911 (histoire inachevée, liste des écrits, 4000 lettres, étendue des travaux, essai de 1898, portrait final) ; R. G. Aitken, nécrologie, 1910 (date et âge) ; Wikipédia en italien (Famedio, musée de Savigliano depuis 1913, source tertiaire).
Épilogue
Schiaparelli et Mars
Chapitre 23 · Après 1910 Ce qui reste
Le dictionnaire biographique italien écrit en 2018 que, des « canaux » de Schiaparelli, balayés par l’œil impitoyable des sondes spatiales, il ne reste aujourd’hui que le souvenir. Et il ajoute aussitôt qu’il faut néanmoins compter Schiaparelli parmi les plus grands astronomes de la seconde moitié du XIXe siècle. Les deux phrases sont vraies ensemble.
Les canaux
Après sa mort, les astronomes se mettent peu à peu d’accord contre l’hypothèse des canaux. Selon Wikipédia, c’est notamment grâce aux observations de l’astronome italien Vincenzo Cerulli, celui-là même dont Schiaparelli saluait l’observatoire privé en 1893, que l’on conclut que les célèbres lignes étaient des illusions d’optique : l’œil, à la limite de ce qu’il peut distinguer, relie en traits continus des détails épars.
Le 15 juillet 1965, la sonde américaine Mariner 4 passe près de Mars et prend les premières photographies rapprochées de la planète. Elles montrent des cratères, et aucun canal. Les sondes suivantes le confirment. Les « mers » sombres ne sont pas de l’eau. Les changements de teinte que Schiaparelli voyait au fil des saisons sont aujourd’hui expliqués par la poussière, que les vents déplacent et que les sondes en orbite surveillent depuis des décennies.
Ce qui a tenu
Beaucoup de son œuvre, pourtant, est restée. Sa théorie des étoiles filantes, nées de la poussière des comètes, est toujours celle qu’on enseigne. Son travail sur les sphères d’Eudoxe reste, selon le dictionnaire biographique italien, l’ouvrage de référence.
Ses noms, surtout, sont toujours là. Quand on parle aujourd’hui de Hellas, d’Argyre, d’Elysium, de la Grande Syrte, d’Utopia ou de Tharsis, on parle la langue que Schiaparelli a donnée à Mars. Pour Mercure, il s’était trompé ; pour Vénus, il avait vu juste en écartant la rotation de vingt-quatre heures.
Le nom sur Mars
Son propre nom est inscrit dans le ciel : sur un astéroïde, le n° 4062, sur un cratère de la Lune, sur un cratère de Mars, sur une crête de Mercure. L’Italie lui a consacré un timbre en 2010, pour le centenaire de sa mort ; la Hongrie l’avait fait dès 1974.
En 2016, l’Agence spatiale européenne et l’agence spatiale russe lancent vers Mars la mission ExoMars. Elle emporte un petit module construit en Italie, destiné à tester les techniques d’atterrissage. Il s’appelle Schiaparelli. Le 19 octobre 2016, pendant la descente, le contact est perdu environ une minute avant le sol ; deux jours plus tard, une sonde de la NASA photographie ce qui semble être son point d’impact. Le module qui portait son nom s’est écrasé sur la planète qu’il avait cartographiée. Les données transmises pendant la descente ont servi à comprendre les causes de l’échec.
Sources : Dizionario Biografico degli Italiani, 2018 (jugement final, sphères d’Eudoxe, astéroïde 4062, cratères, dorsum, module ExoMars, timbres de 1974 et 2010) ; articles « Giovanni Schiaparelli », « Martian canals » et « Schiaparelli EDM » de Wikipédia en anglais (Cerulli, illusion d’optique, Mariner 4, albédo lié à la poussière, lancement de 2016, perte du contact le 19 octobre 2016, image du 21 octobre, usage des données ; source tertiaire). La date de Mariner 4 et ses images sont rapportées dans la biographie de Percival Lowell sur ce site, avec leurs sources. Les noms de régions martiennes encore en usage (Hellas, Argyre, Elysium, Utopia, Tharsis) relèvent de la nomenclature actuelle de l’Union astronomique internationale.
Chapitre 24 · La leçon Ce que Schiaparelli laisse à Mars
Giovanni Schiaparelli n’est jamais allé plus loin que Poulkovo. Il n’a jamais vu de fusée. Pourtant, chaque mission vers Mars voyage, d’une certaine façon, sur sa carte. Son histoire laisse à ceux qui préparent le voyage plusieurs leçons, et elles ne sont pas toutes celles qu’on attend.
Mesurer d’abord
La première est une méthode. Avant de dessiner Mars, Schiaparelli a mesuré : l’axe, le pôle, des points de repère, puis un réseau. Sa carte était une œuvre d’ingénieur avant d’être une œuvre d’artiste. Toute exploration commence ainsi : on ne choisit pas un lieu d’atterrissage, et encore moins le site d’une base, sur une impression. On le choisit sur des mesures.
Nommer
La deuxième tient aux mots. En donnant à Mars des noms tirés de la mémoire humaine la plus ancienne, Schiaparelli a fait de la planète un lieu, et non plus une tache. Ses noms ont survécu à ses erreurs. Ceux qui marcheront un jour près de Hellas ou d’Elysium parleront encore sa langue. Les mots, pourtant, engagent : un seul, canali, mal compris en traduction, a nourri pendant un demi-siècle le rêve d’une civilisation martienne. Celui qui nomme un monde doit choisir ses mots avec soin, et dire ce qu’ils ne veulent pas dire. Lui l’avait fait ; on ne l’a pas toujours écouté.
Distinguer le fait du roman
La troisième est la plus précieuse. Schiaparelli a vu des choses qui n’existaient pas : son œil, à la limite de ce qu’il pouvait distinguer, a tracé des lignes. Mais il a toujours su séparer ce qu’il observait de ce qu’il imaginait. En 1893, il écrivait qu’il n’avait « aucun fait » sur la vie ailleurs. En 1895, quand il a rêvé des ingénieurs martiens, il a prévenu le lecteur qu’il entrait dans le roman, et il en est sorti en descendant de l’hippogriffe. Son erreur sur les canaux était une erreur d’instrument et d’œil ; elle n’était pas une erreur de méthode. Pour une expédition martienne, où l’on devra sans cesse décider à partir de données incomplètes, cette discipline vaut plus qu’un bon télescope : savoir dire ce qu’on sait, ce qu’on croit, et ce qu’on rêve.
Rester ouvert
La dernière leçon tient en une phrase de sa lettre de 1893 à Holden : il se disait tout prêt à modifier ses idées. Et en une autre, qui clôt son article de la même année : « Espérons donc, et étudions. » Le module qui portait son nom s’est écrasé sur Mars en 2016 ; les ingénieurs ont étudié les données de sa chute pour comprendre ce qui avait manqué. C’est ainsi, par l’erreur reconnue et étudiée, que l’on finit par se poser.
Cette leçon est une réflexion de l’auteur de ce livre, appuyée sur les faits rapportés dans les chapitres précédents, où leurs sources sont indiquées.
Annexes
Pour aller plus loin
Annexe Comprendre l’astronomie de Schiaparelli
Quelques notions, expliquées simplement, pour suivre ce livre.
L’opposition et la grande opposition
La Terre fait le tour du Soleil en 365 jours, Mars en 687. Environ tous les vingt-six mois, la Terre rattrape Mars : les deux planètes sont alignées avec le Soleil, du même côté. Mars se trouve alors à l’opposé du Soleil dans notre ciel ; on dit qu’il est « en opposition ». C’est le moment où il est le plus proche et le mieux éclairé. Comme l’orbite de Mars est nettement ovale, certaines oppositions le rapprochent bien plus que d’autres. Les plus favorables, les « grandes oppositions », reviennent tous les quinze ou dix-sept ans : 1877, 1892, 1909.
La lunette et son ouverture
Une lunette astronomique est un long tube muni, à l’avant, d’une grande lentille, l’objectif. Le diamètre de cet objectif, l’« ouverture », compte plus que le grossissement : plus il est grand, plus l’image est lumineuse et plus on distingue de petits détails. Schiaparelli a découvert les canaux avec un objectif de vingt-deux centimètres, et a poursuivi avec un de quarante-neuf centimètres.
Le micromètre
C’est un instrument placé à l’oculaire, avec des fils très fins que l’on déplace par une vis graduée. Il permet de mesurer de très petits angles : l’écart entre deux étoiles d’un couple, ou la position d’une tache sur le disque d’une planète. C’est avec lui que Schiaparelli a mesuré ses douze mille couples d’étoiles et les points de repère de sa carte de Mars.
Les étoiles doubles
Beaucoup d’étoiles, vues de près au télescope, se révèlent doubles : deux étoiles tournent l’une autour de l’autre. En mesurant année après année leur écart et leur direction, on peut calculer leur orbite, et donc leur masse.
Les étoiles filantes et les comètes
Une comète est un petit corps de glace et de poussière qui tourne autour du Soleil sur une orbite très allongée. En s’approchant du Soleil, elle perd de la matière, qui s’étale le long de sa route. Quand la Terre traverse cette traînée, les grains entrent dans l’atmosphère à grande vitesse et brûlent : ce sont des étoiles filantes. Comme la Terre passe chaque année au même endroit à la même date, la pluie revient chaque année : les Perséides vers le 10 août, les Léonides à la mi-novembre. C’est le lien que Schiaparelli a établi en 1866.
Les canali et l’illusion
En italien, canale désigne aussi bien un chenal naturel qu’un canal creusé. Schiaparelli a toujours dit que le mot était conventionnel. Les lignes qu’il voyait n’existent pas : quand l’œil regarde des détails trop petits pour être distingués un à un, il a tendance à les relier en traits continus. Les sondes spatiales ont montré, à partir de 1965, une surface faite de cratères, de volcans, de canyons et de poussière.
La gémination
C’est le nom que Schiaparelli donna en 1882 au dédoublement apparent d’un canal en deux lignes parallèles. Comme les canaux eux-mêmes, ce phénomène n’a pas d’existence réelle.
La rotation synchrone
Un astre a une rotation synchrone quand il tourne sur lui-même dans le même temps qu’il met à tourner autour d’un autre : il lui présente donc toujours la même face. C’est le cas de la Lune avec la Terre. Schiaparelli croyait qu’il en allait de même pour Mercure et Vénus avec le Soleil. Le radar a montré, dans les années 1960, qu’il se trompait.
Les sphères homocentriques
Pour les astronomes grecs, la Terre était au centre du monde. Eudoxe de Cnide imagina que chaque planète était portée par plusieurs sphères emboîtées, toutes centrées sur la Terre, tournant chacune autour d’un axe différent. La combinaison de ces mouvements simples pouvait reproduire, en partie, les mouvements compliqués des planètes dans le ciel. Schiaparelli fut le premier, au XIXe siècle, à reconstruire complètement ce système.
Ces explications sont des notions d’astronomie générale. Les faits propres à Schiaparelli sont sourcés dans les chapitres correspondants.
Annexe Chronologie
Les dates de la vie de Giovanni Schiaparelli, dans l’ordre. Quand les sources se contredisent, les deux versions sont données.
14 mars 1835. Naissance à Savigliano (Piémont).
Juillet 1850. Fin des études secondaires ; entrée à l’Université de Turin.
11 août 1854. Diplôme d’ingénieur hydraulicien et d’architecte civil.
Novembre 1856. Professeur de mathématiques élémentaires à Turin.
Février 1857. Départ pour Berlin, auprès d’Encke.
Juin ou juillet 1859. Observatoire de Poulkovo, près de Saint-Pétersbourg.
6 novembre 1859. Nommé second astronome à Brera.
Fin juin 1860 (30 juin selon l’hommage de 1900 ; juillet selon Celoria). Prise de service à Brera.
29 avril 1861. Découverte de l’astéroïde Hesperia.
8 septembre 1862. Directeur de l’observatoire de Brera.
1864. Conférence géodésique de Berlin.
1865. Mariage avec Maria Comotti.
Août 1866 – février 1867. Cinq lettres à Angelo Secchi : les Perséides suivent l’orbite de la comète de 1862.
1868. Médaille d’or des Quarante ; prix Lalande.
1871. Théorie des étoiles filantes publiée en allemand.
1872. Médaille d’or de la Société royale d’astronomie. 27 novembre : pluie d’étoiles filantes de la comète de Biela.
1873. Le stelle cadenti ; Les précurseurs de Copernic.
1874 (1875 selon Celoria). Les sphères homocentriques.
Février 1875. La lunette Merz de 22 cm entre en service. Début des mesures d’étoiles doubles.
1876. Médaille Cothenius.
Septembre – octobre 1877. Grande opposition de Mars ; première carte ; les canali.
5 mai 1878. Premier mémoire sur Mars présenté aux Lincei. 10 juin : crédit de 250 000 lires pour la grande lunette.
1879. Presque deux fois plus de canaux observés.
1882. Première observation des géminations. Début de l’étude de Mercure.
1885. La grande lunette Merz-Repsold de 49 cm entre en service (Mars à partir de 1886).
26 janvier 1889. Sénateur du royaume. 8 décembre : rotation de Mercure présentée aux Lincei.
1890. Rotation de Vénus ; second prix Lalande. Dernière des sept oppositions étudiées.
1892. Grande opposition ; fonte de la calotte sud observée.
Février 1893. Il pianeta Marte dans Natura ed Arte. 5 avril : lettre à E. Holden. Juin : mort de sa femme.
1895. La vita sul pianeta Marte.
Hiver 1895 – 1896. Visite de Percival Lowell à Brera.
30 juin 1900. Quitte la direction de Brera ; G. Celoria lui succède.
1902. Médaille Bruce (discours du 29 mars).
1903. L’astronomie dans l’Ancien Testament.
1908. Mémoires sur l’astronomie babylonienne dans Scientia.
Décembre 1909. Dernier article sur Mars.
22 juin 1910. Thrombose cérébrale.
4 juillet 1910. Mort à Milan.
Années 1960. Le radar mesure la rotation de Mercure et de Vénus.
1965. Mariner 4 photographie Mars : pas de canaux.
19 octobre 2016. Le module européen Schiaparelli s’écrase sur Mars.
Annexe Les personnages
Les personnes rencontrées dans ce livre, par ordre alphabétique.
Aitken, Robert Grant. Astronome de l’observatoire Lick ; auteur d’une nécrologie de Schiaparelli en 1910.
Antoniadi, Eugène. Astronome qui, en 1909, ne voit pas de canaux avec la grande lunette de Meudon.
Brioschi, Francesco. Mathématicien ; appuie la nomination de Schiaparelli à Brera en 1859.
Campbell, William Wallace. Astronome de Lick ; critique de Lowell, admirateur de la méthode de Schiaparelli.
Carlini, Francesco. Directeur de Brera jusqu’à sa mort en 1862.
Celoria, Giovanni. Astronome de Brera, successeur de Schiaparelli en 1900 ; auteur d’un hommage publié en 1911.
Cerulli, Vincenzo. Astronome italien ; observatoire privé près de Teramo ; ses observations contribuent à faire des canaux une illusion d’optique.
Comotti, Maria. Épouse de Schiaparelli (1865), morte en juin 1893.
Dovo, Paolo. Curé de Santa Maria della Pieve à Savigliano, astronome amateur ; initie le jeune Schiaparelli.
Encke, Johann Franz. Astronome, élève de Gauss ; maître de Schiaparelli à Berlin.
Flammarion, Camille. Astronome et écrivain français, apôtre de la pluralité des mondes habités.
Frisiani, Paolo. Second astronome de Brera jusqu’en 1860, remplacé par Schiaparelli.
Giulio, Carlo Ignazio. Professeur de mécanique à Turin, sénateur ; obtient la bourse de Schiaparelli.
Holden, Edward S. Directeur de l’observatoire Lick ; correspondant de Schiaparelli.
Lanza, Giovanni. Ministre de l’Instruction publique ; accorde la bourse de 1857.
Lassell, William. Astronome anglais ; prononce en 1872 le discours de la médaille d’or de la Société royale d’astronomie.
Lowell, Percival. Bostonien, fondateur de l’observatoire de Flagstaff (1894) ; voir sa biographie sur ce site.
Menabrea, Luigi Federico. Professeur à Turin ; soutient le départ de Schiaparelli pour Berlin.
Miglietti, Giovanni Battista. Ouvrier du père de Schiaparelli, astronome amateur.
Peters. Astronome ; relie les Léonides à la comète de 1866.
Pickering, William Henry. Astronome américain ; traduit Schiaparelli pour Nature en 1894.
Plana, Giovanni. Directeur de l’observatoire de Turin ; refuse Schiaparelli comme assistant.
Schiaparelli, Antonino et Caterina. Ses parents.
Schiaparelli, Ernesto. Égyptologue, son cousin, fils de son oncle Luigi.
Schiaparelli, Elsa. Créatrice de mode, sa nièce, fille de son frère Celestino, arabisant.
Secchi, Angelo. Astronome jésuite de Rome ; destinataire des lettres de 1866-1867 sur les étoiles filantes.
Sella, Quintino. Homme d’État et savant ; artisan de sa carrière et de la grande lunette de Brera.
Struve, Otto Wilhelm von. Directeur de l’observatoire de Poulkovo.
Vignoli, Tito. Professeur, ami de Schiaparelli ; destinataire du poème latin sur Mars.
Winnecke, Friedrich August. Astronome à Poulkovo.
Annexe Sources et méthode
Ce livre ne contient aucun dialogue imaginé, ni aucune pensée prêtée à quelqu’un sans texte pour l’appuyer. Cette annexe indique d’où viennent les faits, ce qui est solide, ce qui l’est moins, et les points où les sources se contredisent.
Les sources principales
La trame biographique repose sur la notice de Paolo Del Santo dans le Dizionario Biografico degli Italiani (volume 91, 2018), publiée par l’Institut de l’Encyclopédie italienne Treccani. C’est la notice la plus récente et la plus précise, établie à partir des archives de l’observatoire de Brera. Elle est protégée par le droit d’auteur : nous l’avons résumée, sans la recopier.
Le portrait de l’homme vient surtout de l’hommage publié en 1911 dans la revue Scientia par Giovanni Celoria, son collaborateur et successeur à Brera, qui l’a connu pendant des décennies. C’est un texte d’admiration ; nous l’avons signalé chaque fois que nous lui empruntions un jugement.
Surtout, nous avons lu Schiaparelli lui-même. Ses écrits les plus importants pour cette histoire sont dans le domaine public et disponibles sur Wikisource en italien : Le stelle cadenti (1873), la notice sur l’observatoire de Brera (vers 1880), et ses trois articles de vulgarisation sur Mars parus dans la revue milanaise Natura ed Arte : Il pianeta Marte (février 1893), La vita sul pianeta Marte (1895) et Il pianeta Marte (décembre 1909). Les citations de ces textes sont traduites de l’italien par nos soins.
Les autres sources
Les textes anglo-saxons de l’époque : le discours de William Lassell pour la médaille d’or de la Société royale d’astronomie (1872), le compte rendu d’Edward Holden sur Mercure (1890), la lettre de Schiaparelli à Holden du 5 avril 1893, la traduction publiée par Nature en 1894, le discours de la médaille Bruce (1902) et la nécrologie de Robert Aitken (1910), parus pour la plupart dans les Publications of the Astronomical Society of the Pacific. Pour la visite de Lowell et leurs relations, la biographie de Percival Lowell par son frère (1935). Pour ce qui s’est passé après sa mort, les articles de Wikipédia en anglais et en italien, source tertiaire, que nous signalons à chaque fois.
Les points où les sources se contredisent
L’arrivée à Brera. Fin juin 1860 selon le Dizionario ; le 30 juin 1860 selon le discours de la médaille Bruce et le titre de l’hommage de 1900 ; juillet 1860 selon Celoria.
La date de la direction. Le 8 septembre 1862 selon le Dizionario, Celoria et Wikipédia. Le discours de la médaille Bruce semble faire commencer sa direction dès 1860. Nous avons suivi la majorité des sources.
Le départ pour Poulkovo. Juin 1859 selon Celoria ; juillet 1859 selon le Dizionario.
La lunette Merz de 22 cm. Accordée par le gouvernement en 1862 selon Schiaparelli lui-même ; arrivée à Brera en 1865 selon le Dizionario ; en service en février 1875. Ces dates ne s’excluent pas.
Les sphères d’Eudoxe. Publiées en 1874 selon le Dizionario, en 1875 selon Celoria.
Les étoiles doubles. Près de douze mille observations selon le Dizionario et le discours de la médaille Bruce ; onze mille mesures selon Celoria.
Les Léonides. Wikipédia en anglais attribue à Schiaparelli le lien entre les Léonides et leur comète. Schiaparelli lui-même, en 1873, attribue ce lien à Peters et ne revendique que celui des Perséides avec la comète de 1862. Nous avons suivi Schiaparelli.
Les premières leçons d’astronomie. Pour Celoria, don Paolo Dovo montra le ciel à l’enfant depuis le clocher de son église ; pour le Dizionario, la rencontre date des années d’université. Les deux versions sont données dans le texte.
La sépulture. Tombe de famille au cimetière Monumental selon le Dizionario ; crypte du Famedio du même cimetière selon Wikipédia en italien.
Ce que ce livre ne dit pas
Wikipédia en italien rapporte qu’en octobre 1892 Schiaparelli fit partie, à Milan, d’une commission de savants chargée d’examiner les séances du médium Eusapia Palladino, et qu’il aurait déclaré les phénomènes authentiques ; elle évoque aussi un intérêt privé pour le spiritisme. Le Dizionario de 2018 n’en dit rien, et dans son article de 1893 Schiaparelli écarte lui-même les « prétendues révélations des spirites ». Faute de source de première main que nous ayons pu consulter, nous n’avons pas fait entrer cet épisode dans le récit.
Nous ne prétendons pas savoir ce que Schiaparelli voyait vraiment à l’oculaire. Nous rapportons ce qu’il a dessiné, écrit et cru, et ce que les sondes ont montré.
La longueur
Ce livre compte environ treize mille cinq cents mots. L’objectif fixé pour cette collection était de cent mille. Nous ne l’avons pas atteint, et nous préférons le dire. Pour aller plus loin sans répéter ni inventer, il faudrait consulter les onze volumes de ses Œuvres publiés par l’observatoire de Brera (1929-1943), sa correspondance avec Secchi éditée en 1991, les archives du fonds Schiaparelli à Brera et à Savigliano, et les études modernes italiennes, qui ne sont pas librement accessibles. En l’état, le texte ne contient que des faits que nous avons pu rattacher à une source.
Le portrait
L’image en tête de ce livre est une illustration, et non une photographie d’archive.
Sources en ligne
- P. Del Santo, « Schiaparelli, Virginio Giovanni Battista », Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 91 (2018)
- G. Celoria, « L’opera di Giovanni Schiaparelli », Scientia, 1911 (Wikisource)
- G. Schiaparelli, La vita sul pianeta Marte : articles de 1893, 1895 et 1909 (Wikisource)
- G. Schiaparelli, Le stelle cadenti, tre letture (1873 ; Wikisource)
- G. Schiaparelli, Notizie sull’osservatorio di Brera in Milano (Wikisource)
- A. Lawrence Lowell, Biography of Percival Lowell (1935 ; Project Gutenberg)
- Wikipédia (en anglais) — Giovanni Schiaparelli (source tertiaire)
- Wikipédia (en italien) — Giovanni Schiaparelli (source tertiaire)
- Wikipédia (en anglais) — Schiaparelli EDM (source tertiaire)
Faits vérifiés auprès de ces sources et des articles d’époque cités en annexe, le 10 octobre 2026.
Pour aller plus loin
Bibliothèque Mars
Ce livre prolonge la page par une architecture complète de colonie martienne. Le dossier ci-dessus reste volontairement autonome : Arcadia est un approfondissement facultatif, pas un préalable à la compréhension.
Arcadia — Manuel de la première cité martienne
