Bible Mars — Personnalités
Wernher von Braun
L’ingénieur qui construisit la V-2 pour Hitler, avec des déportés, puis la Saturn V qui porta les hommes sur la Lune, et qui calcula, dès 1948, le premier plan complet d’une expédition humaine vers Mars.
1912 – 1977
- Naissance
- 23 mars 1912, Wirsitz (Posnanie, aujourd’hui en Pologne)
- Mort
- 16 juin 1977, Alexandria (Virginie)
- Rôle
- Directeur technique de Peenemünde ; premier directeur du centre Marshall de la NASA (1960-1970)
- Formation
- École technique supérieure de Berlin ; doctorat de physique, université de Berlin (1934)
- Réalisations
- Fusée A4 (V-2), Redstone, Jupiter-C et Explorer I (1958), Saturn I et Saturn V
- Lien avec Mars
- Das Marsprojekt (1952), articles de Collier’s (1954), plan d’expédition martienne présenté à la Maison-Blanche (1969)
31 chapitres et 5 annexes : environ 25 000 mots, soit près de 2 heures de lecture. Chaque fait vient de sources vérifiées, indiquées à la fin de chaque chapitre.
Première partie
Le baron et les fusées
1912 – 1937
Chapitre 1 · 1912 – 1930 Le télescope
Vers 1928, un adolescent attache à un chariot d’enfant les plus grosses fusées de feu d’artifice qu’il a pu acheter. Il vient de voir rouler l’une des voitures-fusées que le constructeur Opel montre alors au public allemand, et il veut la sienne. Il le lance sur un trottoir plein de monde et y sème le désordre. La police emmène le garçon, l’interroge, puis le remet à son père pour qu’il le punisse. Le père est baron et haut fonctionnaire. Le fils s’appelle Wernher von Braun. Il a décidé qu’il consacrerait sa vie au voyage dans l’espace.
Un baron prussien
Wernher Magnus Maximilian von Braun naît le 23 mars 1912 à Wirsitz, une petite ville de la province de Posnanie, dans le royaume de Prusse. La ville est aujourd’hui en Pologne. Il est le deuxième de trois fils.
Son père, le baron Magnus von Braun, né en 1878, est fonctionnaire et homme politique conservateur. Il sera ministre de l’Agriculture sous la république de Weimar. Sa mère, Emmy von Quistorp, née en 1886, vient elle aussi de la noblesse. Le frère aîné, Sigismund, deviendra diplomate. Le cadet porte le prénom du père, Magnus. Il suivra Wernher dans les fusées, et jusqu’en Amérique.
L’historien Michael Neufeld, du musée de l’Air et de l’Espace de Washington, qui a consacré à von Braun une biographie de référence, décrit cette famille en trois mots : aristocrate, très conservatrice, nationaliste. Il ajoute que, pour un baron prussien, le métier d’ingénieur était un choix inhabituel.
En 1915, la famille s’installe à Berlin, où le père travaille au ministère de l’Intérieur.
Le cadeau de la confirmation
Tout commence par un cadeau. Pour sa confirmation, l’enfant reçoit de sa mère un télescope. Il se prend de passion pour l’astronomie. L’histoire officielle de la fusée Saturn, publiée par la NASA, précise qu’il écrit alors un article sur un voyage imaginaire vers la Lune.
Il n’oubliera jamais ce cadeau. Des dizaines d’années plus tard, Thomas Paine, qui dirigeait la NASA au moment des premiers pas sur la Lune, rapportera une confidence de von Braun : c’est un télescope, lui avait-il dit, qui avait tourné ses yeux d’enfant vers le ciel.
Le garçon a d’autres dons. Il apprend très tôt le violoncelle et le piano. Il veut un temps devenir compositeur et prend des leçons auprès du musicien Paul Hindemith. Il joue de mémoire des pièces de Bach et de Beethoven.
Le livre d’Oberth
À partir de 1925, il est pensionnaire au château d’Ettersburg, près de Weimar. Il n’y brille ni en physique ni en mathématiques.
C’est là qu’il se procure un petit livre paru en 1923 : La Fusée dans l’espace interplanétaire, de Hermann Oberth. L’auteur, né en Transylvanie, y démontre par le calcul qu’une fusée à carburants liquides peut quitter la Terre. Le livre est rempli d’équations.
La NASA, dans la notice qu’elle consacre à von Braun, résume ce qui suit en une phrase : ce livre l’a poussé à maîtriser le calcul et la trigonométrie, pour comprendre la physique des fusées. Le mauvais élève en mathématiques se met au travail.
En 1928, ses parents le changent d’internat. Il part pour l’île de Spiekeroog, en mer du Nord, dans une école de la fondation Hermann Lietz. C’est l’époque des voitures-fusées d’Opel et du chariot lancé sur le trottoir.
Un rêve précis
Ce que veut l’adolescent, Neufeld le dit sans détour : il est « obsédé » par le voyage spatial et poussé par un rêve, celui de conduire un jour une expédition vers la Lune.
Ce rêve va le mener loin. Il le conduira à construire, pour l’armée de Hitler, la première grande fusée de l’histoire, fabriquée par des déportés. Puis, pour les États-Unis, la fusée qui a porté des hommes sur la Lune. Et, entre les deux, dans un fort du désert texan, à calculer à la règle le premier plan complet d’un voyage humain vers Mars.
Ce livre raconte ces trois histoires. Elles n’en font qu’une.
Sources : R. Bilstein, Stages to Saturn, NASA SP-4206, chap. 1 (naissance à Wirsitz, deuxième de trois fils, télescope de la confirmation, article sur un voyage vers la Lune) ; NASA, notice « Wernher von Braun » (lecture d’Oberth, apprentissage du calcul) ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project, éd. 1991 (confidence sur le télescope) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (milieu familial, rêve d’une expédition lunaire). Les dates et les noms des parents et des frères, le déménagement à Berlin, la musique et les leçons de Hindemith, les deux internats et l’épisode du chariot à fusées viennent de l’article « Wernher von Braun » de Wikipédia en anglais, source tertiaire qui renvoie notamment à la biographie de Neufeld.
Chapitre 2 · 1930 – 1932 La société des fusées
Il existe une photographie prise à Berlin en août 1930. Elle montre une fusée et un groupe d’hommes, à l’Institut impérial de chimie et de technique, où l’on fait ce jour-là une démonstration. À droite de l’engin se tient Hermann Oberth, l’auteur du livre aux équations. Le deuxième à partir de la droite est un étudiant de dix-huit ans. La NASA a reproduit ce cliché dans l’histoire de la fusée Saturn, avec cette légende : « le jeune Wernher von Braun ».
La Société pour la navigation spatiale
En 1927, des passionnés allemands ont fondé une association, la Verein für Raumschiffahrt, la Société pour la navigation spatiale. On l’appelle par ses initiales, la VfR. Oberth en sera le président. Elle échange des lettres avec les sociétés du même genre nées en Angleterre et aux États-Unis.
Von Braun la rejoint. Les sources ne s’accordent pas sur l’année : 1928 selon la notice de la NASA, 1929 selon l’histoire du centre Marshall, 1930 selon l’histoire de la fusée Saturn. Ce qui est sûr, c’est qu’en 1930 il est à Berlin, inscrit à l’École technique supérieure de Charlottenburg, et qu’il fait en même temps un apprentissage dans une usine de machines de la ville.
La fusée du film
C’est autour d’une fusée de cinéma qu’il travaille pour la première fois aux côtés d’Oberth. Le réalisateur Fritz Lang tourne un film sur un voyage vers la Lune, La Femme sur la Lune. Oberth en est le conseiller scientifique. Le scénario contient une invention promise à un grand avenir : le compte à rebours.
Pour la publicité du film, Oberth et ses aides doivent construire une petite fusée et la lancer. Elle ne volera jamais. On réussit seulement à faire fonctionner son moteur au banc d’essai. Mais l’histoire de la fusée Saturn note que l’expérience a été stimulante pour l’équipe, « dont un étudiant de dix-huit ans nommé Wernher von Braun ».
De cette rencontre, von Braun a parlé toute sa vie. Oberth, disait-il, avait été le premier, en pensant aux vaisseaux de l’espace, à saisir une règle à calcul et à présenter des idées et des plans analysés par les mathématiques. Il ajoutait qu’il lui devait « l’étoile qui a guidé sa vie », et son premier contact avec la théorie et la pratique des fusées.
Un mot à Piccard
La même année 1930, l’étudiant assiste à une conférence du professeur Auguste Piccard, le pionnier des ascensions en ballon à très haute altitude. À la fin, il va le trouver et lui dit : « Vous savez, j’ai l’intention d’aller un jour sur la Lune. » Piccard, rapporte-t-on, lui aurait répondu par des paroles d’encouragement.
Étudiant, pilote
De juin à octobre 1931, il passe un semestre à l’École polytechnique fédérale de Zurich. Au printemps de 1932, il obtient à Berlin son diplôme de génie mécanique.
Il veut aussi voler. Pour être admis à l’école de pilotage de Berlin-Staaken, il adhère pendant ses études à un club, la Fédération allemande des sports aériens. Il passe son brevet de pilote à l’été de 1933. Il a raconté lui-même la suite, quatorze ans plus tard, dans une déclaration sous serment remise à l’armée américaine : le club fut absorbé cette année-là par le corps aérien national-socialiste, et tous ses membres y furent versés d’office. Il dit en être resté membre jusque vers l’été de 1935.
Entre-temps, l’Allemagne a changé de régime. Et lui a changé d’employeur.
Des officiers aux essais
Les moteurs des amateurs de la VfR explosent souvent. Thomas Paine, résumant ce que von Braun lui en avait dit, parle d’explosions « spectaculaires et répétées ».
Or quelqu’un les observe. L’armée allemande s’intéresse aux fusées. On a longtemps expliqué cet intérêt par une lacune du traité de Versailles : signé en 1919, il interdisait à l’Allemagne les canons à longue portée, mais ne disait rien des fusées. Michael Neufeld juge cette explication exagérée, car l’armée travaillait aussi à des armes que le traité interdisait bel et bien. Elle cherchait surtout une arme nouvelle, de longue portée.
L’homme chargé du dossier est un capitaine d’artillerie de trente-cinq ans, ingénieur diplômé : Walter Dornberger. Avant même d’avoir son diplôme, von Braun est entré en contact avec des officiers du service du matériel. Ce contact va décider de tout.
Sources : R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (photographie d’août 1930 et sa légende, fondation de la VfR en 1927, film et fusée d’Oberth, études à Charlottenburg, apprentissage, contacts avec les officiers) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, NASA SP-4313, chap. I (sociétés d’amateurs, traité de Versailles et réserve de M. Neufeld, note 8) ; NASA, notice « Wernher von Braun » ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (explosions, âge de Dornberger) ; W. von Braun, déclaration sous serment du 16 juin 1947, rapport du FBI d’El Paso, 1948 (club de vol, brevet de pilote, corps aérien). Le semestre à Zurich, le mot à Piccard et l’hommage à Oberth viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire). Sur le film de Fritz Lang, voir la biographie de Hermann Oberth sur ce site. Bilstein date le film de 1928 ; il est sorti en 1929.
Chapitre 3 · 1932 – 1937 Un seul mécanicien
À l’automne de 1932, Wernher von Braun a vingt ans et un diplôme d’ingénieur. Il signe avec l’armée allemande. Il n’est pas soldat : il est employé civil du service du matériel, chargé de mettre au point des fusées à carburants liquides. Pour commencer, il dispose d’un seul mécanicien. En décembre, sur le champ de tir de Kummersdorf, au sud de Berlin, le petit groupe du capitaine Dornberger fait fonctionner au banc d’essai un moteur à carburants liquides.
Le marché
Le marché que l’armée lui propose est simple. Michael Neufeld le résume ainsi : elle finance sa thèse de doctorat, à condition qu’il travaille en secret sur les fusées à liquides.
Quelques semaines plus tard, le 30 janvier 1933, Hitler devient chancelier. Von Braun, écrit Neufeld, était par son éducation un nationaliste de droite, mais il semble s’être peu intéressé à l’idéologie nazie et à l’antisémitisme. À mesure que l’argent du réarmement afflue, et qu’il finit par arriver jusqu’aux fusées, il devient plus favorable au régime.
L’école d’équitation
À l’automne de 1933, il s’inscrit à une école d’équitation de la SS, à Berlin-Halensee. C’est lui qui l’a déclaré sous serment en 1947. Il y allait deux fois par semaine prendre des leçons. L’unité, dit-il, n’a pris part à aucune activité en dehors du manège pendant qu’il y était. Il en sort à l’été de 1934.
Neufeld donne le contexte : à cette époque, les organisations nazies pressaient les étudiants qui n’étaient membres de rien de participer à des activités paramilitaires. La NASA, dans sa notice, mentionne le fait sans commentaire : von Braun « a été membre d’une unité équestre de la SS en 1933-1934 ».
Le docteur de vingt-deux ans
Sa thèse avance vite. Il la soutient en deux ans. Le 27 juillet 1934, l’université Friedrich-Wilhelm de Berlin le fait docteur en physique. Il a vingt-deux ans.
Le titre public de son travail est anodin : il y est question d’« essais de combustion ». Le vrai texte porte un autre titre, qui parle de la solution théorique et expérimentale du problème de la fusée à carburants liquides. L’armée le classe secret. Il ne sera publié qu’en 1960.
Avant la fin de 1934, son groupe lance deux fusées à liquides du type A2. Elles montent à 2,2 et 3,5 kilomètres. La lettre A vient du mot allemand Aggregat, « ensemble ». La série ira jusqu’à l’A4. Le monde la connaîtra sous un autre nom.
L’avion-fusée
En 1936, l’équipe de Kummersdorf essaie de monter ses moteurs sur des avions. Le constructeur Ernst Heinkel lui prête des appareils. Un pilote d’essai, Erich Warsitz, est détaché auprès d’elle. Warsitz a raconté ce que von Braun lui dit après lui avoir montré un essai au banc : « Êtes-vous des nôtres, et voulez-vous essayer la fusée en vol ? Alors, Warsitz, vous serez un homme célèbre. Et plus tard nous volerons vers la Lune, avec vous aux commandes ! »
En juin 1937, sur un terrain situé à soixante-dix kilomètres à l’est de Berlin, Warsitz coupe en vol le moteur à hélice de son Heinkel et continue sur la seule poussée de la fusée. Il se pose sur le ventre, le fuselage en feu. L’essai prouve pourtant qu’un avion peut voler poussé par l’arrière.
Trop petit
Kummersdorf ne suffit plus. Dès 1935, il est clair que ses installations sont trop petites pour les engins que l’on prépare. Il faut un endroit d’où tirer loin, sans rien toucher, et sans être vu.
Thomas Paine a rapporté d’où vint l’idée. C’est von Braun qui proposa le site : une île de la mer Baltique, où son père avait chassé le canard. L’endroit s’appelle Peenemünde.
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (employé civil en 1932, un seul mécanicien, Kummersdorf) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (entrée dans l’organisation en octobre 1932, essai de décembre 1932, thèse en deux ans, insuffisance de Kummersdorf) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (financement de la thèse, attitude envers le régime, contexte de l’école d’équitation) ; W. von Braun, déclaration sous serment du 16 juin 1947 (école d’équitation de la SS) ; NASA, notice « Wernher von Braun » (doctorat du 27 juillet 1934, unité équestre) ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (choix de Peenemünde). Les titres de la thèse, les deux tirs d’A2 et les essais d’avion-fusée avec E. Warsitz viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire). La date du 30 janvier 1933 relève de l’histoire générale.
Deuxième partie
Peenemünde
1937 – 1945
Chapitre 4 · 1937 – 1942 Tout sous un même toit
Le centre de Peenemünde occupe une cinquantaine de kilomètres carrés sur l’île d’Usedom, au bord de la Baltique. Il doit son nom à la Peene, la rivière voisine. L’armée de terre et l’armée de l’air se le partagent. On y trouve des bancs d’essai, des laboratoires, des ateliers, des logements, et la mer devant soi pour y faire retomber les fusées. En 1936, on y compte environ quatre-vingts chercheurs. Six ans plus tard, près de cinq mille personnes y travaillent. Leur directeur technique a vingt-cinq ans quand il s’y installe.
La formule de Dornberger
Dornberger a une formule pour décrire ce qu’il construit : « tout sous un même toit ». La recherche, les essais et la fabrication sont réunis au même endroit. Les pas de tir sont à trois kilomètres des ateliers. Si un problème apparaît pendant la fabrication, les chercheurs sont là.
Von Braun, d’abord, résiste à l’idée. Il n’a, dit-il, aucune expérience de la production. Puis il s’y rallie. Dornberger comparera plus tard l’ensemble à « un grand institut de recherche privé combiné à une usine ».
Cette méthode a une raison simple, qu’Ernst Stuhlinger, l’un des physiciens de l’équipe, a donnée bien des années après : « Personne ne savait construire des fusées à cette époque en Allemagne. Personne ne savait construire un moteur-fusée. Il fallait l’inventer, et von Braun avait rassemblé l’équipe. » L’industrie, elle, n’en voulait pas : les contrats d’armes classiques rapportaient davantage.
Une organisation en quadrillage
Le jeune directeur recrute dans les sociétés d’amateurs, les universités, l’industrie. Peu de ses recrues ont déjà touché à une fusée. Ce sont des physiciens, des chimistes, des mécaniciens, des électriciens. Les grands professeurs deviennent ses chefs de laboratoire. Aux universités, raconte l’un de ses ingénieurs, « nous donnions la liste des problèmes, et elles devaient les résoudre ».
Il imagine une organisation que l’on peut dessiner comme un quadrillage. Sur un axe, les grands projets. Sur l’autre, les laboratoires techniques. Chaque chef de projet a un accès direct à tous les laboratoires. Aucun laboratoire ne dépend du sort d’un seul projet. On le retrouvera, vingt ans plus tard, en Alabama.
Les essais, eux, se font à tâtons. De 1938 à 1942, des centaines de mises à feu améliorent peu à peu la stabilité, la propulsion, les gouvernails placés dans le jet du moteur, le guidage par radio. Von Braun en a tiré une de ses phrases les plus citées : « Notre objectif principal, pendant longtemps, a été de rendre plus dangereux de se trouver dans la zone de la cible qu’avec l’équipe de lancement. »
La carte du parti
C’est à Peenemünde que le régime le rattrape.
En 1937, quelques mois après son installation, il reçoit une lettre lui demandant d’adhérer au parti national-socialiste. Neufeld donne les faits : la demande d’adhésion est datée du 12 novembre 1937, et il reçoit le numéro 5 738 692. Comme cela n’exigeait guère d’engagement, écrit l’historien, et qu’un refus pouvait nuire à sa carrière, « il a suivi ». Sur une photographie d’août 1938, il porte au revers l’insigne à croix gammée.
Lui-même a présenté les choses autrement. Dans sa déclaration sous serment de 1947, il écrit : « En 1939, on m’a officiellement demandé d’adhérer au parti national-socialiste. » Il explique qu’il était déjà directeur technique, que le travail du centre attirait l’attention en haut lieu, et qu’un refus aurait signifié « abandonner l’œuvre de ma vie ». Il conclut : « Mon adhésion au parti n’a comporté aucune activité politique. »
Deux ans séparent les deux dates. 1939 est l’année de la guerre. 1937 ne l’est pas. On ne sait pas, note Neufeld, si l’erreur était voulue. Il ajoute qu’aucune pièce ne montre que von Braun ait fait autre chose, dans le parti, que payer sa cotisation mensuelle.
L’uniforme noir
Au printemps de 1940, un colonel de la SS venu de Greifswald, la ville voisine, se présente à son bureau. Il s’appelle Müller. Il apporte, dit-il, un ordre de Heinrich Himmler, le chef de la SS : presser von Braun d’y entrer. On lui donnera le grade de sous-lieutenant.
Von Braun a raconté la scène en 1947. Il répond qu’il est trop pris par ses fusées pour avoir du temps à donner à la politique. Müller réplique que cela ne lui coûtera aucun temps, et que c’est un désir très net de Himmler. Von Braun demande à réfléchir.
Il va aussitôt voir Dornberger. Celui-ci lui apprend que la SS cherche depuis longtemps à « mettre le doigt dans le gâteau » des fusées. Que faire ? La réponse, selon von Braun, vient sur-le-champ : s’il veut continuer le travail, il n’a pas d’autre choix que d’accepter.
Après deux lettres de relance, il donne son accord. Deux semaines plus tard, un courrier lui apprend que Himmler l’a nommé sous-lieutenant. Il reçoit ensuite, écrit-il, une promotion par la poste chaque année. En 1943, il est commandant. Il affirme que personne, dans la SS, ne lui a jamais demandé de rendre compte ni de faire quoi que ce soit.
Neufeld ne conteste pas ce récit, mais il en tire une autre leçon. Faute de convictions qui l’auraient fait dire non, écrit-il, von Braun a une fois de plus suivi, « alors qu’il aurait probablement pu trouver des excuses pour y échapper ».
Les auteurs de l’histoire officielle du centre Marshall, publiée par la NASA en 1999, ont pesé leurs mots : « Il n’était pas un nazi ardent, mais il avait rang d’officier SS. »
Sources : R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (site, superficie, effectifs) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (formule de Dornberger, résistance de von Braun, témoignages d’E. Stuhlinger et de G. von Tiesenhausen, organisation, essais de 1938 à 1942, phrase sur la zone de la cible, jugement sur le « nazi ardent ») ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (lettre de 1937, photographie d’août 1938, jugement sur l’entrée dans la SS) ; W. von Braun, déclaration sous serment du 16 juin 1947 (récit de l’adhésion au parti et de l’entrée dans la SS). La date du 12 novembre 1937, le numéro de membre et les remarques de Neufeld sur l’écart des dates sont cités d’après l’article de Wikipédia en anglais, qui renvoie à sa biographie de 2007.
Chapitre 5 · 1942 – 1943 Le 3 octobre 1942
Le 3 octobre 1942, à Peenemünde, une fusée de quatorze mètres s’élève au-dessus de la Baltique et, pour la première fois, réussit son vol. C’est l’A4. Elle pèse environ treize tonnes. Son moteur brûle de l’alcool et de l’oxygène liquide et pousse vingt-cinq tonnes. Elle peut dépasser cinq mille kilomètres à l’heure, monter à cent kilomètres et porter une charge d’une tonne à plus de trois cents kilomètres. Aucune armée au monde ne possède rien de semblable.
Ce que l’on fêtait ce jour-là
La légende veut que Dornberger ait proclamé, ce jour-là, la naissance de l’ère spatiale. L’histoire a été racontée bien des fois après la guerre. Des anciens de Peenemünde s’en sont servis pour répondre aux critiques : ils s’intéressaient, disaient-ils, à la science plus qu’aux armes, et passaient leurs soirées à parler de voyages dans l’espace.
Les historiens du centre Marshall rangent ce récit parmi ceux qui sont devenus, à force d’être répétés, « une partie de la légende ». Ils lui opposent le témoignage d’un homme qui y était : Eberhard Rees, l’adjoint le plus proche de von Braun, à Peenemünde comme plus tard en Alabama. « Soyons très honnêtes, a dit Rees en 1985. À Peenemünde, nous ne travaillions pas du tout sur le vol spatial. Nous travaillions directement sur des fusées et des missiles guidés, et ce n’est qu’en privé, le soir, que nous parlions de vol spatial. Beaucoup de gens ont raconté que nous travaillions ferme sur le vol spatial, et ce n’est tout simplement pas vrai. »
L’A4 est une arme. Elle a été payée comme telle.
Hitler
La guerre tourne mal pour l’Allemagne. Hitler, écrit Neufeld, approuve bientôt la fabrication en série de la fusée, alors qu’elle est loin d’être au point. L’ordre est du 22 décembre 1942.
Le 7 juillet 1943, von Braun lui présente un film en couleurs montrant le décollage d’une A4. Hitler est enthousiaste. Peu après, il lui confère en personne le titre de professeur. L’ingénieur a trente et un ans.
Il aura rencontré Hitler quatre ou cinq fois. Il sera décoré deux fois, notamment de la croix du Mérite de guerre.
Qu’en pensait-il ? Il s’en est expliqué en 1952, dans un article de souvenirs. Il y reconnaît qu’à cette époque il s’en « tirait relativement plutôt bien sous le totalitarisme ». Il écrit aussi que Hitler n’était encore, pour lui et les siens, qu’« un imbécile pompeux avec une moustache à la Charlie Chaplin », puis qu’il vit en lui « un autre Napoléon », « entièrement dépourvu de scrupules, un homme sans dieu qui se prenait pour le seul dieu ». Ces lignes ont été écrites sept ans après la chute du régime, aux États-Unis.
Une demande de mariage
Un document de janvier 1943 montre ce que voulait dire, en pratique, le grade qu’il avait accepté. Von Braun vient de se fiancer avec une enseignante de Berlin, Dorothee Brill. En tant qu’officier de la SS, il demande l’autorisation de se marier au Bureau de la race et du peuplement, qui relève de Himmler. La pièce existe : elle est conservée aux Archives nationales des États-Unis.
Le mariage ne se fera pas. Les fiançailles sont rompues, parce que sa mère s’y oppose.
Et Goddard ?
Une question a souvent été posée : la fusée allemande devait-elle quelque chose à l’Américain Robert Goddard, qui avait fait voler en 1926 la première fusée à liquides ? Goddard lui-même en était persuadé. Von Braun l’a toujours nié. « À aucun moment, en Allemagne, ni moi ni aucun de mes associés n’avons vu un brevet de Goddard », a-t-il déclaré. Il a rendu hommage à son devancier en 1963 : ses fusées, disait-il, étaient peut-être rudimentaires au regard de celles d’aujourd’hui, mais elles avaient ouvert la voie.
Le problème de la main-d’œuvre
Une fois la série décidée, une question domine toutes les autres : qui va fabriquer les fusées ? Le front de l’Est, écrit Neufeld, dévore les hommes. La main-d’œuvre allemande manque partout.
La réponse du régime est la même que dans le reste de son économie de guerre. Neufeld la nomme : l’exploitation brutale des travailleurs étrangers et des détenus des camps de concentration.
Sources : R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (dimensions et performances de la fusée) ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (date du 3 octobre 1942, poussée, charge) ; NASA, notice « Wernher von Braun » (masse, portée) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (récit devenu légende, témoignage d’E. Rees de 1985) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (décision de Hitler, rencontres avec Hitler, demande d’autorisation de mariage et sa légende, main-d’œuvre). L’ordre du 22 décembre 1942, la présentation du 7 juillet 1943 et le titre de professeur, la décoration, les citations de l’article de 1952, le nom de la fiancée et la rupture, les propos sur Goddard viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire). Sur Goddard, voir sa biographie sur ce site.
Chapitre 6 · 1943 Les détenus et les bombes
Dans la nuit du 17 au 18 août 1943, près de six cents bombardiers britanniques survolent l’île d’Usedom et lâchent mille huit cents tonnes de bombes sur Peenemünde. Le raid tue huit cent quinze personnes. Il détruit des bancs d’essai et coupe les voies de communication. Parmi les morts se trouve Walter Thiel, l’ingénieur qui a conçu le moteur de l’A4. Von Braun en réchappe, comme la plupart de ses ingénieurs.
Avant le raid : avril et juin
Ce bombardement est resté dans les mémoires. Une autre date de la même année compte davantage pour ce récit, et elle a été longtemps passée sous silence.
En avril 1943, l’ingénieur en chef de l’usine de Peenemünde, Arthur Rudolph, apprend qu’il est possible d’obtenir des détenus des camps de concentration pour la fabrication. Les historiens du centre Marshall écrivent qu’il en approuve l’emploi « avec enthousiasme » et aide à faire accepter leur transfert. Les premiers détenus se mettent au travail en juin. Un camp de la SS est ouvert à Peenemünde même. D’autres détenus sont envoyés, au même moment, sur deux autres sites prévus pour la fabrication.
L’idée venait de plus haut. Elle est attribuée à un général de la SS, Hans Kammler, ingénieur de formation, qui avait construit plusieurs camps.
Rudolph est l’un des plus proches collaborateurs de von Braun. Vingt ans plus tard, en Alabama, il dirigera pour lui le programme de la fusée lunaire.
Et von Braun lui-même ? Sur ce point précis, Neufeld est net : à ce stade, il était resté en dehors de la chaîne des décisions concernant les détenus. Mais ce qui va suivre, ajoute l’historien, va le mettre en contact direct avec eux, et avec les décisions sur leur emploi.
Ce que le raid a changé
Les services britanniques avaient compris dès le mois de mai 1943 que l’on travaillait aux fusées à Peenemünde. Le raid d’août, écrivent les historiens du centre Marshall, n’a guère dérangé les plans de fabrication de la fusée. Mais il a précipité une décision : on ne produirait rien à Peenemünde.
Hitler et Himmler choisissent de regrouper la fabrication dans une usine souterraine. Le lieu retenu est au centre de l’Allemagne, dans le massif du Harz, près de la ville de Nordhausen. Il y a là une ancienne mine de gypse. L’usine s’appellera Mittelwerk, « l’usine du centre ». Pour lui fournir ses ouvriers, on ouvre à côté un camp de concentration. Il s’appelle Dora.
Peenemünde reste le centre d’essais. Von Braun y demeurera presque jusqu’à la fin de la guerre.
L’ombre de Himmler
Depuis juillet 1943, l’intérêt de Hitler pour la fusée a éveillé celui de Himmler. Le chef de la SS voit dans le programme un moyen d’élargir son pouvoir. La fabrication, désormais, est entre ses mains : c’est Kammler qui fixe les cadences de l’usine souterraine et qui répartit les fusées entre les essais et les unités de tir.
Ni Dornberger ni von Braun, précisent les historiens du centre Marshall, n’ont d’autorité directe sur le Mittelwerk. Ils ne peuvent peser sur la production que de manière indirecte. Mais tous deux, ajoutent-ils, ont visité l’usine plusieurs fois et en ont vu les conditions.
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (raid du 17 août 1943 et son bilan, renseignement britannique, rôle d’A. Rudolph en avril 1943, premiers détenus en juin, ambitions de Himmler, autorité de la SS sur le Mittelwerk, visites de Dornberger et de von Braun) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (camp de Peenemünde, autres sites, place de von Braun dans les décisions, décision de Hitler et de Himmler après le raid) ; NASA, notice « Wernher von Braun » (transfert de la production, von Braun resté à Peenemünde). Le nombre d’avions, le tonnage de bombes, la mort de W. Thiel et le rôle de H. Kammler viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire).
Chapitre 7 · 1943 – 1945 Dora
L’usine s’enfonce d’un kilomètre et demi dans la colline. C’était une mine de gypse abandonnée. Ce sont les détenus du camp de Dora qui l’ont agrandie et aménagée, sous terre. Ensuite, ils y assemblent les fusées, sous les ordres de techniciens allemands. Sur les dix mille ouvriers du Mittelwerk, neuf sur dix ne sont pas allemands. Environ vingt mille personnes sont mortes dans cet ensemble d’usines et de camps : exécutées, ou tuées par la faim et la maladie. Ce chiffre figure dans l’histoire officielle du centre Marshall de la NASA, le centre que von Braun a dirigé.
Plus de morts à la fabrication qu’à l’arrivée
La fabrication démarre péniblement à l’automne de 1943. Elle monte au début de 1944 et atteint son sommet à la fin de l’année et au début de 1945 : entre six cent cinquante et huit cent cinquante fusées par mois.
On cite souvent, à propos de cette arme, un rapprochement de chiffres. Sa fabrication aurait tué environ douze mille personnes ; ses tirs, environ neuf mille. Elle aurait donc fait plus de morts parmi ceux qui la construisaient que parmi ceux qu’elle visait. Les nombres varient d’une source à l’autre ; ceux-ci viennent d’une encyclopédie en ligne.
La NASA, dans la notice qu’elle consacre aujourd’hui à son ancien directeur, emploie ces mots : l’usine utilisait une main-d’œuvre « réduite en esclavage », et les conditions « brutales » du souterrain ont entraîné une forte mortalité.
Ce que von Braun a reconnu
Il y est allé. Lui-même l’a dit.
Au milieu des années 1960, d’anciens détenus de Dora et d’Ellrich portent des accusations contre lui. Il donne alors sa réponse la plus détaillée. Il reconnaît s’être rendu au Mittelwerk à plusieurs reprises, appelé par la direction de l’usine qui voulait hâter la mise en fabrication. Il assure que ses visites duraient quelques heures, au plus un jour ou deux. Il affirme n’avoir jamais vu un détenu battu, pendu ou tué d’une autre manière. Il admet avoir appris, en 1944, que beaucoup de détenus avaient été tués, et que d’autres étaient morts de mauvais traitements et de faim. Il qualifie de « répugnant » ce qu’il a vu dans l’usine.
En février 1969, il témoigne devant un juge allemand, dans un procès dont il sera question plus loin. Il y déclare, selon la NASA, s’être rendu dans la région de Nordhausen environ quinze fois entre la fin de 1943 et février 1945. C’étaient le plus souvent des visites d’une journée. Il venait transmettre les modifications de la fusée décidées à Peenemünde et les critères de réception. Neufeld parle, lui, d’une douzaine de visites à l’usine. Von Braun, écrit-il, a admis devant ce tribunal avoir vu sous terre des conditions terribles ; il n’a jamais admis avoir vu des cadavres, ni avoir reçu les rapports de sabotage qui conduisaient à des pendaisons de détenus.
Il a nié s’être jamais rendu dans le camp lui-même.
Ce que disent d’anciens détenus
Des survivants ont dit autre chose. Guy Morand, résistant français déporté à Dora, a témoigné en 1995 qu’après une tentative apparente de sabotage, von Braun avait ordonné qu’un détenu soit fouetté. Un autre Français, Robert Cazabonne, a déclaré que von Braun était présent pendant que des détenus étaient pendus à des chaînes accrochées à des ponts roulants. La source qui rapporte ces deux témoignages ajoute qu’il a pu s’agir d’une erreur sur la personne.
Un ancien détenu de Buchenwald, Adam Cabala, a écrit que les savants allemands conduits par le professeur von Braun voyaient tout, chaque jour : l’épuisement des détenus, leur travail, leur douleur. Pas une fois, dit-il, von Braun n’a protesté. Il serait passé tout près des corps que l’on entassait chaque jour près de la baraque de l’infirmerie.
Ce livre ne peut pas trancher entre ces récits et les dénégations de von Braun. Il les rapporte.
L’affaire Sadron
Un autre épisode est rapporté par Neufeld.
À l’été de 1944, von Braun essaie d’aider un détenu : le physicien français Charles Sadron. Mais, dans le même temps, il s’entretient avec le commandant du camp de Buchenwald. Il voudrait faire transférer à Dora des détenus qualifiés, pour un laboratoire dont il espère que Sadron prendra la tête. Sadron refuse. Des hommes ont apparemment été transférés.
Cela, écrit Neufeld, « pourrait l’impliquer davantage dans des crimes contre l’humanité ». La NASA va dans le même sens, en une phrase : von Braun « connaissait parfaitement les conditions terribles » et il « a pris part aux décisions sur l’emploi de la main-d’œuvre esclave ».
Pouvait-il protester ?
Von Braun a dit plus tard qu’il savait comment les détenus étaient traités, mais qu’il se sentait impuissant à y changer quoi que ce soit.
L’un de ses ingénieurs, Konrad Dannenberg, a répondu un jour à un journal de Huntsville qui lui posait la question. S’il avait protesté, dit-il, « à mon avis, il aurait été fusillé sur-le-champ ». Dannenberg était lui-même membre du parti nazi depuis 1932.
Les historiens du centre Marshall ont cherché une phrase juste. La voici : la distance qui séparait von Braun de la responsabilité directe du travail forcé « doit être mise en balance avec le fait qu’il en connaissait l’usage, et les conditions dans lesquelles les détenus travaillaient ».
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (usine souterraine, proportion d’ouvriers étrangers, environ 20 000 morts, cadences, réponse de von Braun aux anciens détenus de Dora-Ellrich d’après E. Stuhlinger et F. Ordway, jugement final) ; NASA, notice « Wernher von Braun » (main-d’œuvre réduite en esclavage, témoignage de 1969 sur une quinzaine de visites, connaissance des conditions et participation aux décisions) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (une douzaine de visites, ce qu’il a admis et n’a pas admis, affaire Sadron et Buchenwald). Les nombres de 12 000 et 9 000 morts, la dénégation concernant le camp, les témoignages de G. Morand, R. Cazabonne et A. Cabala, la réserve sur une erreur possible de personne, le sentiment d’impuissance et la réponse de K. Dannenberg viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire), qui renvoie aux travaux de Neufeld et d’A. Sellier.
Chapitre 8 · 1944 Deux heures du matin
Une nuit de mars 1944, à deux heures du matin, trois agents de la Gestapo réveillent Wernher von Braun. Ils l’emmènent à Stettin et l’enferment dans la prison de la police secrète. Pendant douze jours, a-t-il raconté, on ne lui dit même pas pourquoi. Puis on lui apprend qu’il est soupçonné de propos hostiles au régime. Le directeur technique du programme de la fusée est en cellule.
Une demi-heure chez Himmler
L’affaire a commencé quelques semaines plus tôt. Von Braun est convoqué au quartier général de Himmler, en Prusse-Orientale. Un historien français, André Sellier, lui-même ancien déporté de Dora, situe cette entrevue en février 1944.
L’entretien dure environ une demi-heure. Von Braun en a donné sa version en 1947. Himmler lui dit vouloir hâter la mise en service de la fusée. Il sait, ajoute-t-il, que l’armée est « pleine de paperasse », et ce qu’un « pauvre inventeur » doit en souffrir. Lui, Himmler, a « la porte du Führer ouverte à tout moment ». Il peut aider mieux que personne.
Von Braun répond qu’il a toute l’aide dont il peut rêver, que le général Dornberger est le meilleur chef possible, et que changer quoi que ce soit à l’organisation de Peenemünde ne ferait que retarder le travail. Il est congédié sans qu’aucune décision soit prise. Himmler, écrit-il, était visiblement déçu. Il prévient Dornberger aussitôt.
Une soirée chez un ingénieur
Il était surveillé depuis octobre 1943 par le service de sécurité de la SS. Un rapport secret rapporte qu’un soir du début de mars 1944, chez un ingénieur, von Braun et deux de ses collègues, Klaus Riedel et Helmut Gröttrup, ont regretté de ne pas travailler à un vaisseau spatial, et dit que la guerre tournait mal. Une jeune dentiste, qui renseignait la SS, a répété leurs propos.
Cela s’appelle alors du « défaitisme ». S’y ajoute un autre soupçon. Von Braun pilote régulièrement un avion mis à sa disposition par l’État. Il pourrait s’en servir pour passer en Angleterre.
Neufeld résume les mêmes faits avec moins de ménagement : von Braun aurait tenu, dans une soirée, des propos d’homme ivre sur la défaite probable de l’Allemagne et sur sa préférence pour un « vaisseau spatial ».
Qui l’a fait sortir
Sur sa libération, les récits concordent en gros et diffèrent dans le détail.
Selon von Braun, deux jours après qu’on lui eut signifié le motif, Dornberger entre dans la prison et lui annonce qu’il est libre. Sur la route du retour, le général lui confie qu’il a eu du mal. Il a fini par déclarer au quartier général de Hitler que, si la Gestapo ne le relâchait pas, il ne fallait plus compter sur la fusée.
L’histoire de la fusée Saturn, publiée par la NASA, parle de deux semaines de prison, d’une comparution devant un tribunal de la SS, et d’une intervention de Dornberger auprès de Hitler lui-même. Neufeld écrit dix jours, et nomme deux sauveurs : Dornberger et le ministre de l’Armement, Albert Speer, qui attestèrent tous deux qu’il était indispensable. Speer, dans ses Mémoires, rapporte la décision de Hitler : von Braun serait protégé de toute poursuite « aussi longtemps qu’il serait indispensable ».
Gröttrup, arrêté avec lui, dirigera après la guerre les ingénieurs allemands emmenés en Union soviétique. On le croise dans la vie de Sergueï Korolev.
Victime, ou protégé ?
Cette arrestation est le seul épisode de ses années nazies dont von Braun ait volontiers parlé par la suite. Neufeld en donne la raison : elle le faisait paraître victime des nazis, plutôt que complice.
L’historien ne nie pas pour autant le danger couru. L’arrestation, pense-t-il, a cristallisé chez von Braun une rupture intérieure avec le régime et avec Hitler. Il a une formule pour décrire le chemin parcouru jusque-là : von Braun était entré « en somnambule » dans un pacte faustien avec les nazis. Ils lui promettaient tout l’argent et tout le pouvoir qu’il voulait pour construire des fusées, à condition qu’il les construise à leur manière et pour leurs fins. Il comprit trop tard qu’il était pris au piège.
Le piège ne s’ouvre pas. Quelques mois après, Kammler, le général de la SS, reçoit la haute main sur tout le programme des armes V. Himmler a obtenu ce qu’il voulait. Et von Braun, note Neufeld, est vu plus souvent en uniforme de la SS dans les derniers temps de la guerre : l’uniforme le protégeait des fanatiques.
Sur ce point aussi, sa parole a été contredite. Devant une photographie où il se tient derrière Himmler, il a soutenu n’avoir porté cet uniforme qu’une seule fois. En 2002, un ancien officier de la SS en poste à Peenemünde a déclaré à la BBC qu’il le portait régulièrement aux réunions officielles.
Sources : W. von Braun, déclaration sous serment du 16 juin 1947 (entrevue avec Himmler, arrestation à deux heures du matin, douze jours, libération par Dornberger, nomination de Kammler ; l’année de l’entrevue est illisible sur la copie consultée, et le texte place l’arrestation « environ huit semaines » après) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (trois agents, deux semaines, tribunal SS, intervention auprès de Hitler) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (ambitions de Himmler, accusation de sabotage) ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (mars 1944) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (propos tenus, dix jours, Dornberger et Speer, interprétation, uniforme). L’entrevue de février 1944 d’après A. Sellier, la surveillance depuis octobre 1943, la soirée et la dentiste, l’avion, la date du 14 ou du 15 mars, la phrase de Speer, la photographie et le témoignage de 2002 viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire). Le même article affirme ailleurs, sans source, que von Braun aurait été arrêté en juillet 1943 pour s’être opposé à l’emploi des détenus : aucune des autres sources ne confirme cette version, que nous écartons.
Chapitre 9 · 1944 – 1945 L’arme de représailles
En septembre 1944, la fusée A4 est tirée pour la première fois sur des villes. La propagande lui a donné un nouveau nom : V-2, pour Vergeltungswaffe 2, « arme de représailles numéro deux ». Entre le 8 septembre 1944 et le 27 mars 1945, mille cinquante-quatre de ces engins tombent sur l’Angleterre. D’autres frappent Paris et Anvers. En tout, l’Allemagne en lance près de trois mille.
Une arme sans équivalent, et un échec
La V-2 vole à plus de cinq mille kilomètres à l’heure. Les Alliés n’ont rien de comparable. Un officier américain, Lee James, se trouvait à Londres quand elles tombaient. Il l’a raconté bien plus tard aux historiens du centre Marshall. Entre-temps, il avait dirigé en Alabama, sous les ordres de von Braun, des programmes de fusées Saturn.
Pourtant, comme arme, la V-2 est un échec. Les historiens du centre Marshall parlent d’une « déception militaire ». Jusqu’à deux fusées sur trois, écrivent-ils, explosaient en l’air avant d’atteindre leur cible. La campagne contre l’Angleterre a peut-être davantage soudé les Britanniques qu’elle ne leur a fait de mal. Des dirigeants nazis en vinrent à regretter d’avoir tout misé sur elle, au détriment des fusées antiaériennes.
Elle avait été mise en fabrication avant d’être au point, et montée par des hommes que l’on affamait.
Le premier objet dans l’espace
L’engin n’en est pas moins une première. Le 20 juin 1944, au cours d’un essai tiré à la verticale, une A4 dépasse cent kilomètres d’altitude. C’est la limite que l’on retient d’ordinaire pour le début de l’espace. Aucun objet fabriqué par l’homme n’était monté aussi haut.
Ce qu’il en a dit
Von Braun a parlé des morts de Londres. « J’ai un regret très profond et très sincère pour les victimes des fusées V-2, a-t-il déclaré, mais il y a eu des victimes des deux côtés. Une guerre est une guerre, et quand mon pays est en guerre, mon devoir est d’aider à gagner cette guerre. »
C’est la ligne qu’il a tenue toute sa vie, et que Neufeld résume ainsi : un savant sans politique, qui ne voulait qu’aller dans l’espace, et qui avait construit des missiles parce que c’était son devoir national en temps de guerre.
D’autres l’ont jugée à leur façon. Au début des années 1960, un film a raconté sa vie sous le titre I Aim at the Stars, « Je vise les étoiles ». Des critiques lui ont ajouté un sous-titre : « Mais parfois je touche Londres ».
La fin de 1944
À la fin de 1944, selon la NASA, il est évident pour von Braun que l’Allemagne sera vaincue et occupée. Il commence à penser à l’après-guerre.
Sources : T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (1 054 fusées sur l’Angleterre, dates) ; NASA, notice « Wernher von Braun » (Londres, Paris, Anvers ; vitesse ; fin de 1944) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (nom de l’arme, près de 3 000 tirs) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I et V (déception militaire, explosions en vol, regrets des dirigeants, souvenir de L. James, film et sous-titre) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (ligne de défense). Le tir du 20 juin 1944 et la déclaration sur les victimes viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire) ; cet article date du 7 septembre 1944 le premier tir de guerre.
Chapitre 10 · 1945 Le frère à bicyclette
Le 2 mai 1945, deux jours après le suicide de Hitler, un jeune homme descend à bicyclette une route des Alpes, près de Reutte, en Autriche. Il cherche des soldats américains. Il en trouve un, un simple soldat de la 44e division d’infanterie, et l’aborde dans un anglais hésitant : « Je m’appelle Magnus von Braun. Mon frère a inventé la V-2. Nous voulons nous rendre. » Magnus a été choisi pour cette mission parce qu’il est, de tout le groupe, celui qui parle le mieux l’anglais.
Rester ou partir
La décision remonte au début de l’année. L’Armée rouge avance en Poméranie. Elle n’est plus qu’à cent soixante kilomètres de Peenemünde. Von Braun réunit en secret ses principaux collaborateurs et leur pose la question : rester et attendre les Russes, ou partir vers le sud et se rendre aux Américains ? Personne ne plaide pour rester.
Un des membres du groupe a résumé plus tard le raisonnement, avec une franchise qui n’épargne personne : « Nous méprisions les Français, nous avions une peur mortelle des Soviétiques, nous ne pensions pas que les Britanniques avaient les moyens de nous payer. Restaient les Américains. » Les historiens du centre Marshall disent la même chose plus sobrement : les Américains étaient ceux qui avaient le moins souffert de la guerre, et les seuls, peut-être, à pouvoir s’offrir des recherches sur les fusées.
Le convoi
Encore faut-il pouvoir partir. Les ordres se contredisent. Kammler commande de replier l’équipe vers le centre de l’Allemagne. Un chef de l’armée ordonne au contraire de rester et de se battre. Von Braun choisit l’ordre de Kammler : c’est celui qui le rapproche des Américains.
L’évacuation commence à la fin de janvier. Des trains, des camions et des voitures emportent vers le sud des tonnes de documents et des centaines de personnes, avec leurs familles. Les véhicules portent des pancartes rouges et blanches marquées d’une formule vague : « Projet à affectation spéciale ». Elle suffit à franchir les barrages de l’armée et de la Gestapo. Von Braun a reconnu en 1947 que c’est la seule fois où il s’est servi de son grade dans la SS : pour signer les ordres de transport. À Peenemünde, on détruit les archives qu’on ne peut pas emporter et l’on fait sauter les installations.
L’équipe se réinstalle à Bleicherode, dans le Harz, tout près de l’usine souterraine. On y travaille encore, pendant quelques semaines, à rendre la fusée plus précise.
En mars, la voiture qui transporte von Braun quitte la route : le chauffeur s’est endormi au volant. Il a le bras gauche et l’épaule cassés. Il exige d’être plâtré pour quitter l’hôpital. Un mois plus tard, il faudra lui casser de nouveau les os pour les remettre en place. C’est le bras dans un plâtre qu’il finira la guerre.
Quatorze tonnes de papier
Les plans de la fusée sont le seul bien de ces hommes. Von Braun ordonne de les mettre à l’abri. Quatorze tonnes de caisses numérotées sont descendues dans une mine abandonnée du Harz. On en fait sauter l’entrée à la dynamite.
Au début d’avril, alors que les Alliés s’enfoncent en Allemagne, Kammler fait transporter par train les spécialistes les plus importants, quatre cents à quatre cent cinquante hommes, jusqu’à Oberammergau, dans les Alpes bavaroises. Ils y sont gardés par la SS. Von Braun obtient d’un commandant de la SS qu’on les disperse dans les villages voisins, en faisant valoir qu’ils seraient une cible trop facile pour les bombardiers.
Le travail s’est arrêté. On attend.
« Une décision morale »
Après la démarche de Magnus, le groupe se rend. Il y a là Wernher von Braun, le général Dornberger et plusieurs chefs de l’équipe.
Devant les journalistes, von Braun donne aussitôt à ce choix un sens élevé. « Nous savions que nous avions créé un nouveau moyen de faire la guerre, dit-il, et la question de savoir à quelle nation victorieuse nous étions prêts à confier cet enfant de notre esprit était une décision morale plus que toute autre chose. » Il ajoute que seul un peuple « guidé par la Bible » pouvait donner au monde l’assurance qu’il ne connaîtrait pas un autre conflit.
Il a trente-trois ans. Un mois plus tôt, les soldats américains ont libéré le camp de Dora.
Sources : R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (réunion secrète, convoi et pancartes, mission de Magnus à bicyclette et raison de ce choix ; Bilstein écrit par erreur « 2 mai 1944 » et place le Harz en Bavière) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (avance soviétique, raisons du choix, évacuation fin janvier, destruction des installations, travail près du Mittelwerk, 400 hommes à Oberammergau, 14 tonnes de documents, date du 2 mai, citation sur les Français, les Soviétiques et les Britanniques) ; W. von Braun, déclaration sous serment du 16 juin 1947 (usage du grade SS, Bleicherode) ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (Reutte) ; NASA, notice « Wernher von Braun » (reddition dans les Alpes autrichiennes, libération du camp en avril 1945). La distance de 160 km, les ordres contradictoires, l’accident de voiture, la dispersion obtenue à Oberammergau, les paroles de Magnus, l’unité du soldat et la déclaration à la presse viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire).
Troisième partie
Le désert
1945 – 1953
Chapitre 11 · 1945 Le trombone
Avant même la fin de la guerre, un major américain, Robert Staver, a travaillé à Londres avec les services britanniques à dresser une liste. Elle recense les techniciens allemands des fusées, classés par ordre d’importance. Le premier nom de la liste est celui de Wernher von Braun.
Cent fusées et quatorze tonnes
Du côté américain, un colonel du service du matériel, Gervais Trichel, a été l’un des rares à penser d’avance au sort des ingénieurs allemands. Il a passé à la fin de 1944 un contrat avec la société General Electric pour développer des missiles à longue portée : c’est le projet Hermes. En mars 1945, il charge le colonel Holger Toftoy de trouver cent fusées V-2 en état de marche et de les expédier vers un champ de tir de l’armée, à White Sands, au Nouveau-Mexique.
Quand les Américains découvrent l’usine souterraine du Harz, Staver y est envoyé. Il trouve des rangées de fusées à demi assemblées. Le temps presse : les accords entre Alliés donnent la région de Nordhausen aux Soviétiques. Le major James Hamill fait partir en neuf jours trois cent quarante et un wagons, chargés de quoi faire cent V-2, vers le port d’Anvers. Staver, lui, convainc les Allemands de lui montrer la mine où dorment les archives. Il fait sortir les quatorze tonnes de documents au moment même où les Britanniques, qui doivent occuper ce secteur, dressent leurs barrages.
Morale et guerre froide
Que faire des hommes ? La question, écrivent les historiens du centre Marshall, est chargée d’enjeux politiques, militaires et moraux. Certains craignent qu’on ne fasse renaître le militarisme allemand. Le ministre des Finances, Henry Morgenthau, veut une politique sévère. Et l’argument moral le plus fort porte sur le parti nazi et sur le travail forcé du Mittelwerk.
Mais une autre peur l’emporte : celle de l’Union soviétique. Les Russes et les Britanniques s’intéressent eux aussi aux savants allemands. Le 6 juillet 1945, l’état-major américain lance un programme secret, le projet Overcast, bientôt rebaptisé Paperclip, « trombone ». Il autorise le recrutement de trois cent cinquante spécialistes.
Toftoy demande à faire venir trois cents spécialistes des fusées. On lui en accorde cent. Von Braun, lui, soutient que le plus petit groupe utile compte cinq cent vingt personnes. Il aide pourtant à réduire la liste à cent vingt-sept noms, en veillant à ce qu’ils représentent toutes les parties de son organisation. On discute de tout : les contrats seront-ils définitifs ? les femmes pourront-elles suivre ? quels salaires ? Personne n’a de réponse ferme.
Ce que l’on a caché
Les dossiers ont été arrangés. Neufeld l’écrit sans détour : avec la guerre froide, Paperclip devient un programme d’immigration définitive, ce qui oblige à « couvrir » le passé nazi douteux de certains, dont von Braun. L’armée classe secrets son grade dans la SS et les dossiers nazis des quelque cent associés venus avec lui.
Le voyage
En septembre 1945, sept Allemands, dont von Braun, arrivent aux États-Unis. L’histoire de la fusée Saturn les fait débarquer le 29 septembre à Fort Strong, un poste de l’armée dans le port de Boston. Six d’entre eux partent pour le terrain d’essais d’Aberdeen, dans le Maryland, trier et traduire les documents de Peenemünde.
Von Braun traverse le pays en train avec le major Hamill. Sa destination est Fort Bliss, une grande base de l’armée près d’El Paso, au Texas. Toftoy veut y reconstituer ce qu’il appelle « la seule équipe expérimentée au monde en missiles balistiques supersoniques ».
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (liste de R. Staver, G. Trichel et Hermes, mission de H. Toftoy, wagons de J. Hamill, documents, débat moral, H. Morgenthau, projet Overcast-Paperclip du 6 juillet 1945, chiffres de 300, 100, 520 et 127, voyage de septembre 1945, Aberdeen, train vers Fort Bliss, formule de Toftoy) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (Fort Strong, 29 septembre 1945) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (dossiers couverts, grade SS classé secret). L’article de Wikipédia en anglais situe l’arrivée des sept premiers le 20 septembre 1945, à New Castle, dans le Delaware, avant leur passage à Fort Strong.
Chapitre 12 · 1945 – 1950 Les prisonniers de la paix
Le 7 février 1946, le major Hamill adresse à Wernher von Braun une note de service. Le mur de la chambre de M. Wiesman a été percé, constate-t-il. L’incident n’a pas été signalé. Et les morceaux du mur ont été, de toute évidence, distribués entre plusieurs occupants de la baraque numéro 1. Les historiens du centre Marshall ont retrouvé ce papier dans les archives. Il dit l’atmosphère de pensionnat qui règne, au fond du Texas, parmi les constructeurs de la V-2.
Derrière la clôture
Au printemps de 1946, la plupart des Allemands choisis sont arrivés à Fort Bliss. Ils ne connaissent du Sud-Ouest américain que ce qu’en racontent les westerns de Karl May, un romancier populaire allemand qui a situé certaines de ses histoires à El Paso.
Ils sont encore les pupilles de l’armée. Ils logent dans des baraquements transformés, derrière une clôture. Ils ne peuvent sortir de la base qu’avec une escorte américaine. Ils finissent par s’appeler eux-mêmes, à moitié pour rire, les « PoP », Prisoners of Peace, les prisonniers de la paix.
Loin de leurs familles, mal à l’aise dans la langue, regardés avec méfiance par les habitants d’El Paso, ils se serrent les coudes. Ils marchent dans les monts Organ, tout proches, jouent aux échecs, lisent, tapent dans un ballon sur un terrain de fortune entre les baraques. C’est là, pensent les historiens du centre Marshall, que ces hommes ont commencé à se voir comme une équipe.
Un Américain les a décrits d’une formule : « un président et cent vingt-quatre vice-présidents ». Le président, c’est von Braun. Les autres l’acceptent sans discussion pour chef, et lui tient à ses prérogatives. Avec Hamill, les relations sont souvent épineuses. Von Braun n’admet pas que le major interroge ses subordonnés, leur donne des ordres ou les déplace sans passer par lui. Il menace plusieurs fois de démissionner. Hamill ne relève pas, mais lui laisse la direction de l’équipe.
À Peenemünde, il commandait à des milliers d’ingénieurs. Ici, il dépend d’un major de vingt-six ans. L’argent manque. « À Peenemünde, on nous dorlotait, aurait-il dit ; ici, on compte les sous. »
Les V-2 du désert
Le travail consiste à faire voler les fusées rapportées d’Allemagne. Les pièces sont arrivées en désordre : emballées par des soldats, débarquées à La Nouvelle-Orléans, rechargées sur des wagons, puis sur des camions, et enfin laissées en plein désert à White Sands. Avec General Electric, les Allemands les remontent. Le 16 avril 1946, la première V-2 américaine décolle.
Sur soixante-huit tirs, quarante-cinq réussissent. Les fusées rapportent des données sur l’aérodynamique et sur la haute atmosphère. L’une d’elles s’égare vers le Mexique et retombe sur une colline près de Ciudad Juárez, sans faire de victime. Les Allemands plaisanteront plus tard d’avoir tiré le premier missile américain contre une nation étrangère. Au cours de ces années, une V-2 surmontée d’une petite fusée, la WAC Corporal, monte à près de quatre cents kilomètres d’altitude.
Juárez, aller et retour
Avec le colonel Toftoy, les relations sont meilleures. Il exerce sur le groupe une influence apaisante et s’occupe de ses besoins. En moins d’un an, il obtient que les familles puissent venir. Reste une difficulté juridique : ces hommes sont entrés aux États-Unis sans passeport ni visa. Au printemps de 1948, Toftoy et Hamill trouvent un expédient. Les Allemands passent la frontière, entrent au Mexique, et reviennent le même jour avec des papiers indiquant Ciudad Juárez comme port de départ et El Paso comme port d’arrivée. Leur situation est régularisée.
Maria
Von Braun, lui, s’est marié entre-temps. Depuis Fort Bliss, il a demandé par lettre à son père la main de Maria von Quistorp, sa cousine germaine du côté maternel. On l’autorise à retourner en Allemagne. Le mariage a lieu le 1er mars 1947, dans une église luthérienne de Landshut, en Bavière. Il a trente-quatre ans, elle en a dix-huit. Il revient avec sa femme et ses parents. En 1948, le FBI note que ses parents et son frère Magnus vivent à Fort Bliss, où Magnus travaille comme chimiste. Leur première fille, Iris, naît à l’hôpital militaire de Fort Bliss le 8 décembre 1948.
La petite église blanche
Ses amis l’appelaient un « joyeux païen ». Il n’avait jamais montré d’intérêt pour la religion. Au Texas, il change.
Il l’a raconté lui-même. Un jour, un voisin lui propose de l’accompagner à l’office. Il accepte, pour voir si l’église américaine n’est qu’un club, comme on le lui a dit. Il trouve une petite construction de bois blanc, sous le soleil, sur un terrain à l’herbe brûlée, et une communauté vivante. Pour la première fois, dit-il, il comprend que la religion n’est pas une cathédrale héritée du passé, ni une prière dite à la dernière minute.
Neufeld pense qu’il s’est tourné vers la religion pour apaiser sa conscience. D’autres historiens y voient le besoin d’une direction nouvelle, après le chaos moral de ses années au service du Troisième Reich.
La déclaration de juin 1947
C’est aussi à Fort Bliss, en juin 1947, qu’il signe devant une notaire d’El Paso la déclaration sous serment citée dans ce livre. La notaire la date du 15 juin ; le FBI la dit remise le 16. Il y raconte son entrée au parti et dans la SS, l’arrestation de 1944, l’évacuation de Peenemünde. Il y énumère les autres organisations du régime dont il a été membre. Il n’y dit pas un mot du Mittelwerk ni des détenus.
Le rapport du FBI qui reproduit ce texte conclut, selon une source plus tardive, que son adhésion au parti visait à servir sa carrière, ou à se protéger.
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (note de J. Hamill du 7 février 1946 et ses termes, arrivée au printemps de 1946, Karl May, restrictions, loisirs, naissance d’une équipe, « un président et 124 vice-présidents », relations avec Hamill, rôle de H. Toftoy, familles, passage par Ciudad Juárez en 1948, état des pièces, premier tir du 16 avril 1946, 45 réussites sur 68, fusée égarée, note 38) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (série Bumper, 393 km) ; W. von Braun, déclaration sous serment du 16 juin 1947 et rapport du FBI d’El Paso, 1948 (contenu de la déclaration, famille à Fort Bliss). Le surnom de « PoP », l’âge de Hamill, la phrase sur l’argent, la demande en mariage, la date et le lieu du mariage, la naissance d’Iris, le récit de la conversion, l’expression « joyeux païen », les jugements de Neufeld et de K. Oliver et la conclusion du FBI viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire). Pour l’altitude de la fusée Bumper, Dunar et Waring donnent 250 miles, Bilstein 393 km. Wikipédia lui donne trente-cinq ans au mariage ; né le 23 mars 1912, il en avait trente-quatre.
Chapitre 13 · 1947 – 1953 Un roman et une règle à calcul
En 1947 et 1948, à Fort Bliss, pour tromper l’ennui, Wernher von Braun écrit un roman. Il raconte une expédition vers Mars. Il est ingénieur, pas romancier : deux historiens, Frederick Ordway et Mitchell Sharpe, jugeront dans leur livre The Rocket Team que le manuscrit prouve « sans aucun doute » que son auteur était un savant plein d’imagination, mais un « exécrable » fabricant d’intrigues et de dialogues. Dix-huit éditeurs le refusent. Le roman ne paraîtra qu’en 2006. Mais il a une annexe.
L’annexe
L’annexe du roman est un recueil de démonstrations mathématiques. Elles justifient, calcul après calcul, les vaisseaux et le plan de l’expédition.
Il a raconté plus tard comment il l’avait faite. La plupart des calculs datent de 1948. Il y travaillait pendant son temps libre, et son seul instrument de calcul était une règle à calcul.
C’est cette annexe, et non le roman, qui sera publiée. Elle paraît d’abord en 1952 dans un numéro spécial d’une revue allemande, Weltraumfahrt, puis la même année en un petit volume : Das Marsprojekt, étude d’une expédition interplanétaire. Les presses de l’université de l’Illinois la traduisent en anglais en 1953 sous le titre The Mars Project.
L’historien David Portree, dans l’étude qu’il a écrite pour la NASA sur cinquante ans de projets martiens, la place au point de départ de tout : au commencement de la préparation sérieuse d’expéditions vers Mars aux États-Unis, écrit-il, se tient Wernher von Braun.
Contre l’inventeur solitaire
Le livre s’ouvre sur une charge. Von Braun y moque les récits que les premiers écrits sur le voyage spatial ont fait naître : un inventeur héroïque, entouré d’une petite bande de fidèles, construit en secret au fond de son jardin un vaisseau aux formes mystérieuses, et s’envole à minuit vers le système solaire.
Depuis les grandes fusées à liquides, répond-il, il est clair que nul inventeur de jardin n’ira dans l’espace. Il y faut la puissance coordonnée de savants, de techniciens et d’organisateurs de presque toutes les branches de la science et de l’industrie : des astronomes, des médecins, des mathématiciens, des ingénieurs, des chimistes, des pilotes d’essai, mais aussi des économistes, des hommes d’affaires, des diplomates. Ce qu’il a appris en faisant monter des fusées à quatre cents kilomètres, ajoute-t-il, c’est qu’un incident ridicule peut ruiner des années de préparation.
Et à supposer qu’une poignée d’hommes atteigne Mars, que pourraient-ils y faire ? Un homme qui marche, l’air important, autour de son vaisseau dans un scaphandre encombrant fait une belle image de cinéma. Il est peu probable qu’il rapporte grand-chose.
Les trois navires de Colomb
Il prend alors un exemple. En 1492, Christophe Colomb en savait moins sur l’Atlantique lointain que nous sur le ciel. Pourtant, il n’a pas voulu partir avec moins de trois navires, et l’histoire tend à prouver qu’il ne serait peut-être jamais revenu s’il s’était confié à un seul. De même, conclut von Braun, l’exploration interplanétaire « doit se faire à grande échelle ».
Cela veut dire un grand nombre de professionnels, entraînés pendant des années à coopérer sans faille. Des tonnes de vivres, d’eau, d’oxygène, d’instruments, de véhicules. Une flottille de vaisseaux voyageant de conserve, pour que l’un puisse secourir l’autre. Des pièces de rechange.
Sans l’atome
Beaucoup de passionnés croient qu’on n’ira jamais sur Mars sans énergie atomique. Von Braun ne nie pas qu’elle puisse un jour propulser des vaisseaux : il faut, écrit-il, se garder de dire « impossible » quand on parle de techniques. Mais toutes les théories sur la propulsion atomique sont alors spéculatives, et il doute qu’avant vingt-cinq ans elle puisse rivaliser en coût avec la chimie.
Il veut donc prouver que l’on peut aller sur Mars avec les carburants chimiques ordinaires de 1948. Il choisit l’hydrazine et l’acide nitrique, qui restent liquides à température ordinaire. Il écarte volontairement l’hydrogène et l’oxygène liquides, pourtant plus performants : leur froid extrême compliquerait trop l’approvisionnement, et interdirait les réservoirs souples en matière synthétique qu’il veut employer.
Le prix de ce choix, c’est la taille. Le livre l’assume par une phrase qui a fait date : les besoins logistiques d’une grande expédition vers Mars « ne sont pas plus grands que ceux d’une opération militaire mineure, sur un théâtre de guerre limité ».
Ce qu’il ne sait pas
L’introduction se termine sur ce qu’il ignore, et c’est peut-être sa partie la plus moderne.
On sait, écrit-il, fournir aux voyageurs de l’air, de l’eau, de la nourriture, une bonne température. On ignore si un homme peut rester près de trois ans loin de la Terre et revenir sain de corps et d’esprit. On ignore si l’on peut entraîner des équipages à supporter les épreuves morales d’un tel voyage. On ignore si le rayonnement cosmique, loin de la Terre, provoquera le mal des rayons ou la cécité. On ignore ce que fera l’apesanteur prolongée. Faudra-t-il relier deux vaisseaux par un câble et les faire tourner l’un autour de l’autre pour recréer une pesanteur ? Emporter des « cellules de gravité » tournantes, où chacun viendrait, quelques heures par jour, « sentir son poids » ?
Ces questions sont encore, trois quarts de siècle plus tard, celles des ingénieurs qui préparent Mars.
Sources : D. S. F. Portree, Humans to Mars: Fifty Years of Mission Planning, 1950-2000, NASA, Monographs in Aerospace History 21, 2001, chap. 1 (roman de 1947-1948, jugement d’Ordway et Sharpe, publication de l’annexe, place de von Braun) ; W. von Braun, The Mars Project, University of Illinois Press, préface de 1962 (calculs de 1948 à la règle à calcul) et introduction (inventeur solitaire, Colomb, grande échelle, atome, ergols, opération militaire mineure, inconnues) ; T. O. Paine, avant-propos à l’édition de 1991 (revue Weltraumfahrt, titre allemand). Les dix-huit refus et la publication du roman en 2006 viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire). The Mars Project est un ouvrage protégé : nous le résumons et n’en citons que de courts passages.
Chapitre 14 · 1948 – 1953 Dix vaisseaux, soixante-dix hommes
Dix vaisseaux de près de quatre mille tonnes chacun, assemblés en orbite autour de la Terre. Soixante-dix hommes à bord. Neuf cent cinquante vols de fusées-navettes pour monter les pièces et le carburant. Un voyage aller de huit mois, un séjour de plus d’un an, un retour de huit mois encore : près de trois ans en tout. Voilà, en chiffres, l’expédition que von Braun a calculée à Fort Bliss. Tout est chiffré, de la première navette au dernier jour.
Les navettes
Tout commence au sol. Pour monter des pièces en orbite, von Braun dessine une fusée-navette à trois étages, dont le dernier porte des ailes. Une fois sa charge livrée, cet étage redescend en planant et se pose comme un avion. Les deux premiers sont récupérés. La navette est donc réutilisable.
Chacune décolle avec plus de cinq mille tonnes de carburant pour placer en orbite une quarantaine de tonnes. Il en faut une flotte de quarante-six. Chacune revoler dix jours après son retour, si bien qu’en huit mois elles accomplissent neuf cent cinquante vols. L’ensemble consomme 5,32 millions de tonnes de carburant, pour un coût que von Braun estime à cinq cents millions de dollars.
Pour donner une idée de cette masse, il fait une comparaison qui parle aux lecteurs de 1952 : pendant les six mois du pont aérien de Berlin, en 1948-1949, les avions alliés ont brûlé environ le dixième de cette quantité d’essence.
L’orbite de départ
Les vaisseaux sont montés sur une orbite qui fait le tour de la Terre en deux heures. Ils n’ont rien de profilé, puisqu’ils ne traverseront jamais d’atmosphère : ce sont des assemblages de poutrelles et de sphères. Les réservoirs sont des enveloppes souples, gonflées une fois en place. Les hommes vivent dans des sphères habitables.
Sept vaisseaux sont faits pour l’aller et le retour. Les trois autres ne reviendront pas : ils portent chacun, à la place d’une sphère habitable, un planeur d’atterrissage ailé.
Le voyage
À l’heure dite, les moteurs s’allument. La flottille quitte l’orbite terrestre et s’engage sur une trajectoire en ellipse autour du Soleil, qui touche l’orbite de Mars à son point le plus éloigné. C’est le chemin qui coûte le moins de carburant. Les équipages larguent les réservoirs vides et s’installent pour deux cent soixante jours sans pesanteur.
Aucune sonde automatique ne les a précédés. Von Braun n’imagine pas, en 1948, les machines qui feront ce travail à la place des hommes. Les premiers humains à voir Mars de près seront donc ces soixante-dix-là.
À l’arrivée, les moteurs freinent les vaisseaux, qui se placent en orbite autour de la planète. On braque alors les télescopes vers l’équateur pour choisir le site d’un camp de base.
Atterrir sur la glace
Le premier site d’atterrissage, en revanche, est fixé avant même le départ. Un des planeurs se détache, freine dans l’atmosphère et se pose sur des patins, sur l’une des calottes polaires. Von Braun pense que ce sont les seuls endroits de Mars où l’on soit sûr de trouver un terrain lisse.
Commence alors l’épisode le plus extraordinaire du plan. L’équipage abandonne son planeur sur la glace et entreprend un voyage par voie de terre de six mille quatre cents kilomètres, jusqu’au site choisi à l’équateur. Là, il construit une piste d’atterrissage. Les deux autres planeurs, équipés de roues, s’y posent avec le reste de l’équipe d’exploration. Une équipe réduite reste en orbite pour garder les vaisseaux. Portree note que cette façon d’aborder Mars n’appartient qu’à von Braun.
Dès que les roues s’arrêtent, on déboulonne les ailes des planeurs et l’on dresse leurs fuselages, qui ont la forme d’une V-2, debout sur leurs empennages : ils pourront redécoller en cas d’urgence. On gonfle un habitat. Pendant quatre cents jours, on explore les déserts de Mars. On recueille des échantillons de la flore et de la faune martiennes, et l’on étudie les mystérieux « canaux » que les astronomes croient voir depuis la fin du XIXe siècle.
Puis les deux fuselages redécollent, rejoignent l’orbite, et l’on rentre dans les sept vaisseaux restants. Près de la Terre, les hommes redescendent au sol dans les étages ailés des navettes.
L’Antarctique comme modèle
Pourquoi tant d’hommes et de vaisseaux ? Portree avance une explication. Von Braun pense à la manière des grandes expéditions polaires de son temps. L’opération américaine Highjump, en Antarctique, en 1946-1947, comptait quatre mille hommes, treize navires et vingt-trois avions. Avant les satellites, les explorateurs polaires étaient coupés du monde : il fallait emporter avec soi tous les spécialistes capables de faire face à l’imprévu. Sans automatismes, il fallait aussi des équipages nombreux pour piloter les vaisseaux à la main.
Sur un point, il s’est trompé de façon frappante. En 1952, il juge impossible de transmettre la télévision entre la Terre et une expédition sur la Lune. Dix-sept ans plus tard, les premiers pas de Neil Armstrong sont vus en direct par cinq cents millions de personnes. Son dernier chapitre, consacré à la radio, prévoit que la voix se perdra après environ cent soixante jours de route ; on passera alors au télégraphe automatique, qui restera possible à toute distance entre la Terre et Mars.
Ce qui reste
Ses vaisseaux n’ont jamais été construits. Mais Portree souligne que son principe a traversé le demi-siècle suivant : dans presque tous les plans martiens, le carburant est l’élément le plus lourd, et von Braun a cherché à l’économiser en choisissant la trajectoire la moins coûteuse, quitte à attendre longtemps sur place que les planètes se replacent pour le retour. Les spécialistes appellent ce schéma, à long séjour, une mission « de classe conjonction ». Le plan tenait aussi compte de la sécurité : si un vaisseau tombait en panne, son équipage pouvait passer dans les autres, au prix d’un peu plus d’entassement.
Sources : D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 1 (« On the Grand Scale » : dix vaisseaux, 70 hommes, 950 vols, propergols, comparaison avec le pont aérien, coût, vaisseaux et planeurs, absence de sondes, calotte polaire, traversée de 4 000 miles, fuselages dressés, 400 jours, canaux, durée totale, trajectoire de conjonction, opération Highjump, télévision) ; W. von Braun, The Mars Project, introduction (orbite de deux heures, organisation de la flottille, retour par les navettes) et chap. F (radio) ; T. O. Paine, avant-propos à l’édition de 1991 (46 navettes, rotation de dix jours, 260 jours de voyage, 3 720 tonnes par vaisseau). Portree indique des ergols « acide nitrique et alcool » pour les navettes ; le livre de von Braun indique hydrazine et acide nitrique.
Quatrième partie
Huntsville
1950 – 1960
Chapitre 15 · 1950 – 1955 La capitale du cresson
Huntsville, dans le nord de l’Alabama, a longtemps été une petite ville du coton. Sa chambre de commerce l’a proclamée « capitale mondiale du cresson » et « plus grande ville de la Terre pour sa taille ». Un homme d’affaires a fait inscrire sur son immeuble une devise : « Grande est la puissance de l’argent comptant. » C’est là que l’armée envoie l’équipe de von Braun. Elle y restera vingt ans.
Deux arsenaux à vendre
La guerre avait sauvé Huntsville de la crise. En 1941, l’armée y a installé deux usines : un arsenal d’armes chimiques et une fabrique de munitions, Redstone. Plus de onze mille personnes y ont travaillé. La paix revenue, les emplois disparaissent, et l’armée met en vente les terrains de l’arsenal chimique.
En 1949, le général Toftoy cherche un nouveau lieu pour les recherches de l’armée sur les fusées. Le commandant de Fort Bliss refuse qu’il s’agrandisse, et l’argent manque. En août, Toftoy visite Redstone. Le site lui plaît. Un sénateur de l’Alabama, John Sparkman, habitant de Huntsville, le soutient. En octobre 1949, il obtient l’accord de l’armée.
Les premiers Allemands arrivent en avril 1950, avec quelque appréhension. On les a prévenus que l’Alabama est presque au dernier rang des États pour les dépenses d’éducation. Mais, après la clôture de Fort Bliss, c’est une délivrance. « Notre liberté a commencé, a raconté Ernst Stuhlinger. Nous pouvions habiter où nous voulions, acheter ou louer des maisons, acheter du terrain, envoyer nos enfants dans l’école de notre choix. Nous pouvions aller à l’église. » Hertha Heller, l’épouse d’un ingénieur, se souvenait : « Nous aimions Huntsville parce que c’était vert, et que cela nous rappelait l’Allemagne. »
Ils se mêlent à la vie de la ville. Ils soutiennent la construction d’une bibliothèque publique, aident à fonder un orchestre symphonique, où plusieurs jouent. Von Braun et quelques autres créent une société d’astronomie. Quand la maison des Heller brûle, les voisins apportent vêtements, meubles et argent. « La générosité était incroyable », disait Hertha Heller.
Le 15 avril 1955, au lycée de Huntsville, Wernher von Braun et quarante membres de son équipe, avec leurs familles, prêtent serment comme citoyens des États-Unis.
La Redstone
Quelques mois après l’arrivée, l’équipe reçoit un vrai projet : un missile sol-sol, la Redstone. Certains Allemands n’y voient qu’une V-2 redessinée, et l’histoire de la NASA parle de la Redstone comme de la V-2 « américanisée ». Mais elle devient une fusée sûre. En 1952, von Braun prend la tête de la division de développement des missiles guidés de l’arsenal. La première Redstone décolle de Cap Canaveral le 20 août 1953. Trente-six autres tirs d’essai suivent avant sa mise en service, en 1958.
« Quand la Redstone nous est tombée dessus, nous étions prêts », dira Stuhlinger.
Le système de l’arsenal
Von Braun y applique une méthode que l’on appellera le « système de l’arsenal ». Les ingénieurs du gouvernement ne se contentent pas de dessiner et de surveiller des entreprises : ils conçoivent, fabriquent, essaient eux-mêmes. Ils ont construit eux-mêmes les dix-sept premières Redstone avant de former le personnel de Chrysler et de lui confier la suite. La guerre de Corée a réduit les crédits, et le travail fait sur place coûte moins cher. Karl Heimburg, le chef des essais, s’est vu proposer un banc d’essai pour soixante-quinze mille dollars. Ses hommes en ont construit un « du pauvre » pour mille dollars de matériaux.
Avec la Redstone arrivent aussi de jeunes Américains. Beaucoup sont des appelés de la guerre de Corée, ingénieurs de formation, que l’armée affecte à Huntsville. L’un d’eux, Henry Pohl, a raconté son premier tir au banc : « Cet énorme bâtiment massif où nous étions, on le sentait trembler sous la puissance de cette chose. J’étais conquis. J’aurais donné mes soixante-quinze dollars par mois pour travailler là ! » Après avoir fait leur apprentissage auprès des Allemands, ils deviendront plus tard les dirigeants du centre.
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (Huntsville avant l’espace, arsenaux de 1941, choix de Redstone par H. Toftoy, J. Sparkman, arrivée des Allemands, témoignages d’E. Stuhlinger et de H. Heller, vie locale, société d’astronomie, naturalisation du 15 avril 1955, Redstone, système de l’arsenal, banc de K. Heimburg, ingénieurs appelés, témoignage d’H. Pohl) et chap. II (dix-sept premières Redstone) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (premier tir du 20 août 1953, 36 essais, mise en service en 1958) ; D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 2 (V-2 « américanisée »). Dunar et Waring datent l’arrivée des premiers Allemands de mars ou d’avril 1950.
Chapitre 16 · 1952 – 1957 Monsieur Espace
Le 22 mars 1952, un magazine tiré à trois millions d’exemplaires présente à ses lecteurs des fusées ailées et une station spatiale en forme de roue, qui tourne sur elle-même au-dessus de la Terre. Le magazine s’appelle Collier’s. Le titre de la série promet : « L’homme va bientôt conquérir l’espace ! » L’auteur principal est un ingénieur allemand de trente-neuf ans qui, sept ans plus tôt, construisait des fusées pour Hitler.
Le livre que personne n’avait lu
Le petit livre de calculs sur Mars a été peu diffusé. Mais il a convaincu les rédacteurs de Collier’s, un hebdomadaire illustré parmi les plus populaires du pays. Ils commandent à von Braun une série d’articles sur l’exploration de l’espace. Le rédacteur chargé du projet, Cornelius Ryan, sollicite aussi l’astronome Fred Whipple, le physicien Joseph Kaplan, le physiologiste Heinz Haber, le juriste des Nations unies Oscar Schachter, et l’écrivain scientifique Willy Ley, un ancien de la société des fusées de Berlin. Les peintres Chesley Bonestell, Rolf Klep et Fred Freeman donnent vie aux descriptions.
Huit articles paraissent. Ils forment un programme logique : d’abord les navettes ailées et la station en orbite ; puis, en octobre 1952, la Lune ; enfin, dans le numéro du 30 avril 1954, Mars. Chaque étape construit les moyens et l’expérience de la suivante. Les lecteurs y apprennent qu’un alunissage est possible dans le quart de siècle.
Mars dans Collier’s
L’expédition martienne de Collier’s reprend celle du livre, à une différence près : la flottille est assemblée près de la station spatiale, dont les télescopes, au-dessus de l’atmosphère, auront aidé à choisir les sites d’atterrissage.
Von Braun y reste prudent : l’homme ira sur Mars, il en est sûr, mais il faudra un siècle ou plus avant qu’il soit prêt.
Et il aborde un sujet que les plans martiens ignorent d’ordinaire : l’esprit de l’équipage. « Au bout de quelques mois, écrit-il, quelqu’un risque de devenir fou furieux. » Les petites manies, la façon dont un homme fait craquer ses doigts, se mouche, sourit, parle, finissent par créer des tensions et une haine qui pourraient mener au meurtre. Et si quelqu’un craque, on ne peut pas faire demi-tour : il faudra l’emmener avec soi. Il propose même de censurer les nouvelles transmises par radio, pour épargner à l’équipage les mauvaises nouvelles du pays.
Le Mars de 1956
Les articles deviennent des livres. Le dernier, The Exploration of Mars, écrit avec Willy Ley, paraît en 1956, l’année où Mars passe au plus près de la Terre. Le portrait de la planète qu’il donne est celui de l’époque : une petite planète faite aux trois quarts d’un désert froid, le reste couvert d’une sorte de vie végétale que la biologie ne sait pas expliquer. Pour von Braun, note Portree, la vie sur Mars allait de soi.
Le plan, lui, a maigri : douze hommes et deux vaisseaux seulement, assemblés en sept mois par quatre cents lancements, à raison de deux par jour. Un seul planeur de cent soixante-dix-sept tonnes descend, avec neuf hommes ; trois restent en orbite. Le site proposé est une région sombre visible au télescope, Margaritifer Sinus, près de deux des fameux canaux. On y reste un an. Les auteurs concèdent que la propulsion nucléaire pourrait être essayée « d’ici une dizaine d’années », mais ils jugent « passionnant autant qu’instructif » de montrer qu’on peut aller sur Mars avec les techniques du moment.
Walt Disney
Walt Disney a lu Collier’s. Il prend contact avec von Braun. Il en sort trois émissions de télévision, de 1955 à 1957. La première, L’Homme dans l’espace, diffusée le 9 mars 1955, aurait réuni quarante millions de spectateurs. La troisième, Mars et au-delà, passe le 4 décembre 1957. Ironie de l’histoire, elle montre les vaisseaux martiens à propulsion électrique de son collègue Ernst Stuhlinger, en forme de parapluie, et non ceux de von Braun.
Le savant en blouse blanche
Ces années font de lui une figure nationale. Portree écrit qu’à travers Collier’s, le charismatique von Braun s’est identifié au vol spatial dans l’esprit des Américains : le savant des fusées par excellence, en blouse blanche. Plus tard, l’un de ses rédacteurs l’appellera « Monsieur Espace ». Les historiens du centre Marshall relèvent son talent pour rendre simples des idées complexes, et son attrait comme orateur.
Le passé ne s’efface pas pour autant. Neufeld note qu’il le désamorce : dans ses articles autobiographiques, il se présente comme un savant sans politique qui ne voulait qu’aller dans l’espace. Et l’armée, qui l’emploie, garde secrets les dossiers.
Sources : D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 1 (Collier’s : C. Ryan, contributeurs, illustrateurs, tirage, huit articles, dates, plan martien de 1954, épigraphe, psychologie de l’équipage, censure de la radio, The Exploration of Mars, vie sur Mars, plan à douze hommes, Margaritifer Sinus, propulsion nucléaire, image du savant) et chap. 2 (Disney, Mars and Beyond du 4 décembre 1957, vaisseaux de Stuhlinger) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I et II (alunissage dans le quart de siècle, talents d’orateur, « Mister Space » d’après A. Crisp) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019. Le titre de la série de 1952, la date et l’audience de Man in Space viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire).
Chapitre 17 · 1953 – 1957 Le satellite interdit
Le 20 septembre 1956, une fusée de l’armée, la Jupiter-C, décolle de Cap Canaveral. À son sommet se trouve un quatrième étage. Il est factice. Le ministère de la Défense a envoyé des observateurs sur place, pour s’assurer d’une chose : que l’équipe de von Braun n’allume pas ce dernier étage et ne place pas, par surprise, un objet en orbite autour de la Terre avant la marine.
Le projet Orbiter
Un satellite, von Braun y pense depuis longtemps. En 1953, il propose d’en lancer un avec le matériel existant. L’année suivante, l’armée suggère un projet commun avec la marine : c’est le projet Orbiter. L’armée de l’air et le laboratoire de recherche de la marine proposent chacun le leur.
Le ministère de la Défense réunit un comité pour choisir. En août 1955, il retient le projet du laboratoire de la marine, Vanguard. Pour Huntsville, c’est la fin d’un espoir. Les historiens du centre Marshall rapportent un soupçon qui a couru alors : certains, au ministère, n’auraient pas voulu que le premier satellite américain soit lancé par une équipe allemande.
L’agence des missiles
L’armée réorganise ses missiles. En 1956, elle crée à Redstone l’Agence des missiles balistiques de l’armée, l’ABMA. Elle doit construire un missile de portée intermédiaire, deux mille quatre cents kilomètres : la Jupiter. Son chef, à partir de février 1956, est le général John Medaris. « Il avait une main de fer », se souvenait un ingénieur, Helmut Hölzer, « mais c’était un homme excellent, remarquable ». Medaris triple les effectifs. Les visiteurs remarquent l’humeur de l’agence : optimiste, sûre d’elle.
Avec Medaris, von Braun forme un tandem audacieux. L’histoire de la fusée Saturn décrit l’ABMA comme une organisation remarquablement débrouillarde et agressive.
La « solution diplomatique »
Medaris demande à plusieurs reprises l’autorisation de lancer un satellite avec la Jupiter. On la lui refuse. « Nous savions, à Huntsville, a dit plus tard von Braun, que notre technique des fusées était entièrement capable de lancer un satellite, et que cela pouvait se faire vite. »
Alors l’équipe trouve un détour. Un ingénieur de l’ABMA l’a appelé la « solution diplomatique » de von Braun. Il faut étudier un problème réel : le retour des ogives dans l’atmosphère, où elles chauffent jusqu’à brûler. La Jupiter-C sert donc à essayer des ogives. Ses deuxième et troisième étages, à poudre, accélèrent un quatrième étage inerte relié à une ogive d’essai. On y teste l’« ablation » : un revêtement qui fond et s’arrache peu à peu, emportant la chaleur avec lui. Ce procédé l’emportera.
Un futur directeur du centre Marshall, William Lucas, l’a dit plus franchement : « Nous avons quand même développé un lanceur, et nous l’avons justifié par les essais d’ogives. »
Après les essais de l’été 1957, von Braun déclare que, avec un quatrième étage allumé et une autre trajectoire, les États-Unis auraient eu leur satellite.
L’autorisation ne vient toujours pas.
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (proposition de 1953, Orbiter, choix de Vanguard en août 1955, soupçon, ABMA, J. Medaris, témoignage d’H. Hölzer, humeur de l’agence, refus, citation de von Braun, observateurs du 20 septembre 1956, ablation, altitude de plus de 600 miles, citation de W. Lucas) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (création de l’ABMA en 1956, tandem Medaris-von Braun, « solution diplomatique », quatrième étage inerte, déclaration après les essais de l’été 1957). La portée de la Jupiter est donnée par Dunar et Waring (1 500 miles).
Chapitre 18 · 1957 – 1958 Quatre-vingt-quatre jours
Le 4 octobre 1957, Neil McElroy, qui va devenir ministre de la Défense, est en visite à l’arsenal de Redstone quand tombe la nouvelle : l’Union soviétique vient de placer en orbite le premier satellite artificiel, Spoutnik. Le soir, au dîner, von Braun est assis d’un côté de McElroy, le général Medaris de l’autre. Von Braun affirme que l’ABMA peut lancer un satellite en soixante jours. Medaris, plus prudent, dit que quatre-vingt-dix serait plus réaliste.
Il faut un deuxième Spoutnik
Trois jours plus tard, le ministre de l’Armée, Wilber Brucker, presse le ministre de la Défense de laisser l’ABMA lancer un satellite avec une Jupiter-C : il promet un tir dans les quatre mois. Le feu vert ne vient qu’après un second choc. Le 3 novembre, les Soviétiques lancent Spoutnik 2, qui emporte la chienne Laïka. L’autorisation est signée le 8 novembre. La date du tir est fixée au 29 ou au 30 janvier 1958.
Le 6 décembre, devant les caméras de la télévision, la fusée Vanguard de la marine explose et s’effondre sur son pas de tir. Désormais, l’Amérique compte sur Huntsville.
Le satellite de Pickering
Suivent quatre-vingt-quatre jours de travail fiévreux, à Huntsville et à Cap Canaveral. Le président Eisenhower, qui ne veut pas se laisser entraîner dans une course avec les Russes, exige que le satellite apporte une contribution scientifique à l’Année géophysique internationale. Le Jet Propulsion Laboratory de Pasadena, que dirige William Pickering, construit le satellite : Explorer I, un cylindre de quatre-vingt-six centimètres de long et quinze de diamètre, qui pèse un peu plus de huit kilos. James Van Allen, de l’université de l’Iowa, fournit un instrument pour mesurer le rayonnement cosmique. L’ABMA prépare la fusée, rebaptisée Juno I : une Jupiter-C surmontée de petites fusées à poudre.
Le satellite est prêt à l’heure. La météo, elle, impose deux jours de retard.
Le 31 janvier 1958
Le 31 janvier 1958, Explorer I entre en orbite. Son point le plus haut est à plus de deux mille cinq cents kilomètres de la Terre. L’instrument de Van Allen va permettre une découverte : la Terre est entourée de ceintures de particules chargées, que l’on appelle depuis les ceintures de Van Allen.
L’histoire de la fusée Saturn note que l’ABMA avait manqué sa date d’un jour seulement. Thomas Paine, qui dirigera plus tard la NASA, rappellera dans quelles conditions : l’équipe de Huntsville était prête à lancer un petit satellite depuis 1956, mais sa proposition avait été mise de côté au profit de celle de la marine.
Au début de 1958, von Braun est dans la lumière. Il témoigne devant le Congrès et plaide pour une exploration plus vaste, et pour un voyage vers la Lune. Les États-Unis ont trouvé leur ingénieur de l’espace. Il est né en Prusse, et il porte encore, dans les archives secrètes de l’armée, un grade de la SS.
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (dîner du 4 octobre 1957 avec N. McElroy, 60 et 90 jours, démarche de W. Brucker, Spoutnik 2, date du 29 janvier, Vanguard du 6 décembre, 84 jours, exigence d’Eisenhower, W. Pickering, J. Van Allen, dimensions et masse d’Explorer I, Juno I, retard dû à la météo, date et apogée de 1 594 miles) et chap. II (témoignage devant le Congrès) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 1 (autorisation du 8 novembre, date visée du 30 janvier, lancement manqué d’un jour) ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (télévision, équipe prête depuis 1956, ceintures de Van Allen) ; D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 2 (découverte des ceintures). La masse d’Explorer I varie selon les sources : un peu plus de 18 livres pour Dunar et Waring, 10,5 livres pour Paine, 31 livres pour Portree (avec le dernier étage).
Chapitre 19 · 1957 – 1960 Un Saturn nourrisson
Le premier Saturn n’a rien d’un vaisseau de l’avenir. Pour faire vite et à bas prix, l’équipe de Huntsville est allée fouiller ses propres réserves. Elle y a trouvé des réservoirs de Redstone et de Jupiter, des pièces rebutées ou inachevées. Elle en a fait un fagot : huit réservoirs de Redstone de 1,78 mètre de diamètre, rangés autour d’un réservoir de Jupiter de 2,67 mètres. Dessous, huit moteurs. « Le besoin nous a rendus plus inventifs », dira l’un des responsables, Willy Mrazek. Von Braun, lui, résumera l’engin d’une formule : « Juno V était en fait un Saturn nourrisson. »
Une poussée de sept cents tonnes
En décembre 1957, l’ABMA présente au ministère de la Défense un programme national de missiles et de véhicules spatiaux. Il repose sur une idée : grouper plusieurs moteurs existants sous un même premier étage, pour atteindre vite une poussée d’un million et demi de livres, près de sept cents tonnes.
Le 7 février 1958, le ministère crée une agence chargée de la recherche avancée, l’ARPA. Le 15 août 1958, son ordre numéro 14-59 lance l’affaire : développer un premier étage d’environ un million et demi de livres de poussée « à partir d’une grappe de moteurs disponibles ». L’essai au banc doit avoir lieu avant la fin de 1959. Le contrat des moteurs, les H-1, est signé avec Rocketdyne le 11 septembre ; l’ABMA y engage la moitié de ses crédits. Les mois suivants, l’ARPA étend la commande à des vols d’essai.
Mars pour 1977
La même année, von Braun préside un groupe de travail sur les lanceurs, au sein d’un comité du NACA, l’organisme fédéral de recherche aéronautique. Son rapport, daté du 18 juillet 1958, commence par une critique sévère de la dispersion des efforts américains et constate que l’Union soviétique est en avance.
Puis il propose un calendrier. Une station de quatre hommes en orbite en 1961. Un homme sur la Lune en 1965 ou 1966. Une station de cinquante hommes en 1967. Une base permanente sur la Lune en 1973 ou 1974. Et des « voyages interplanétaires habités » en 1977. Le tout pour dix-sept milliards de dollars et mille huit cent vingt-trois lancements.
La NASA
Le 29 juillet 1958, Eisenhower signe la loi qui crée la NASA, une agence civile. Elle ouvre ses portes le 1er octobre. Son administrateur, T. Keith Glennan, veut l’équipe de von Braun.
Von Braun refuse. Il craint qu’on ne disperse son équipe. Il doit sa loyauté à Medaris. Il redoute que la NASA ne laisse plus ses ingénieurs travailler eux-mêmes. Avec certains de ses lieutenants, il fait état d’offres alléchantes de l’industrie et menace de quitter le service de l’État si l’équipe est divisée. En décembre 1958, un compromis la laisse à l’armée.
Mais l’armée n’a pas le droit de se servir d’une fusée aussi puissante. En avril 1959, Herbert York, au ministère de la Défense, ordonne d’annuler Saturn : il n’y voit « aucune justification militaire ». Medaris décrira le dilemme dans ses Mémoires : rester dans l’armée, c’était condamner les capacités spatiales de l’équipe à « mourir sur pied » ; en sortir, c’était espérer trouver un parent adoptif riche et bienveillant. Pour Medaris et von Braun, le moins mauvais est la NASA.
Le 21 octobre 1959, Eisenhower approuve le transfert. Le 1er juillet 1960, quatre mille six cent soixante-dix personnes passent de l’armée à la NASA. Les employés reçoivent un nouveau chèque de paie, barré d’une bande verte. C’est, raconte l’un d’eux, la seule différence. Le centre portera le nom du général George Marshall, l’homme du plan Marshall et du prix Nobel de la paix.
Huit moteurs
Le 8 septembre 1960, Eisenhower vient inaugurer le centre. Avant la cérémonie, il s’arrête devant un banc d’essai où se dresse un énorme premier étage de Saturn. Il se tourne vers von Braun et lui dit qu’il n’a jamais rien vu de pareil. « Ils viennent dans mon bureau et me disent qu’il a huit moteurs. Je ne savais pas s’ils les mettaient les uns sur les autres, ou quoi. »
Vingt mille personnes assistent à l’inauguration. Wernher von Braun, quarante-huit ans, est le premier directeur du centre Marshall de vol spatial.
L’année d’attente a eu un prix. Pendant que l’équipe restait dans l’armée, un petit groupe d’ingénieurs venu du centre de Langley s’est installé au cœur des projets de vol habité de la NASA. Il deviendra le centre de Houston. Un récit de l’époque Apollo dira que les hommes de von Braun avaient « manqué leur chance de diriger toute la mission » en restant un an de plus avec l’armée.
Sources : R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 2 (proposition de décembre 1957, ARPA, ordre 14-59 du 15 août 1958, contrat Rocketdyne du 11 septembre, réservoirs, citations de W. Mrazek et de von Braun, extension aux vols, groupe de travail de von Braun et rapport du 18 juillet 1958) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (loi du 29 juillet 1958, refus de von Braun et ses raisons, compromis de décembre 1958, H. York, mémoires de Medaris, décision du 21 octobre 1959, transfert du 1er juillet 1960, chèque à bande verte d’après J. Kingsbury, nom du centre, inauguration du 8 septembre 1960 et propos d’Eisenhower, groupe de Langley et jugement cité). La conversion d’un million et demi de livres en tonnes est approximative.
Cinquième partie
La Lune
1960 – 1969
Chapitre 20 · 1960 – 1970 Les mains sales
Un jour, raconte une histoire que l’on se répète au centre Marshall, le siège de la NASA demande à von Braun un chiffre de fiabilité pour un étage de la fusée Saturn. Il répond : 0,99999. D’où vient ce chiffre ? Il a téléphoné à cinq de ses directeurs de laboratoire et leur a demandé si l’étage poserait problème. Le premier a répondu : « Nein. » Le deuxième : « Nein. » Le troisième, le quatrième, le cinquième : « Nein. »
Une agence spatiale en miniature
L’anecdote dit une méfiance : celle des ingénieurs de Huntsville envers les statistiques. Pour eux, une fusée n’est pas un produit de série dont on remplace les exemplaires défectueux. On ne peut pas dire à un homme assis au sommet : « Si elle explose et que vous êtes tué, prenez la suivante. » La qualité doit être construite dès le premier jour. Von Braun l’a dit à sa façon : mieux vaut construire une fusée à l’usine que sur le pas de tir.
Le centre Marshall ressemble à une usine plus qu’à un campus. Ses huit laboratoires peuvent concevoir, essayer et fabriquer à peu près n’importe quel matériel spatial. Les historiens de la NASA le décrivent comme « presque une agence spatiale en miniature ». On y essaie tout, jusqu’à la rupture, en grandeur réelle. Les essais représentent la moitié du coût du programme Saturn.
Avec les entreprises, Marshall pratique ce qu’il appelle la « pénétration ». Des ingénieurs du centre vivent dans les usines des fournisseurs et surveillent tout, d’ingénieur à ingénieur. Pour la fusée Centaur, l’armée de l’air avait huit agents ; Marshall en met cent quarante. Lors d’une visite de l’administrateur de la NASA, James Webb, les ingénieurs lui montrent un chiffon trouvé dans un moteur, pour lui expliquer pourquoi ils se méfient.
Le patron
Von Braun, disent ses collaborateurs, veut des chefs aux « mains sales ». Faire soi-même, à l’établi, permet aux dirigeants de garder des connaissances à jour et un jugement aiguisé. Il en est le modèle.
Ceux qui l’ont connu parlent de son charisme. Konrad Dannenberg disait que chacun avait le sentiment d’être « le deuxième homme le plus important » du monde, travaillant pour le plus important. Ruth von Saurma, de son service de presse : « Il n’y avait presque personne qui ne l’aimât et ne le regardât avec admiration, bien qu’il ne regardât jamais personne de haut. » Georg von Tiesenhausen : « Ce n’était pas un dictateur. Il n’avait pas besoin de l’être. » Stuhlinger : il ne disait jamais un mot désobligeant sur quiconque.
Les vétérans racontent une histoire. Un jeune ingénieur a fait, au dernier moment, un réglage interdit sur une Redstone, et la fusée est partie hors de contrôle. Il vient l’avouer. Von Braun, heureux de connaître enfin la cause de l’échec, et voulant récompenser la franchise, lui apporte une bouteille de champagne.
Les notes du lundi
Deux habitudes deviennent des traditions du centre. Chaque semaine, il réunit son « conseil » : les chefs de laboratoire, les chefs de projet, des spécialistes invités. On y discute librement, souvent avec chaleur. Ses collaborateurs s’émerveillent de sa capacité à résumer en quelques phrases un exposé confus, à traduire le jargon, à fondre les avis contraires en une décision que chacun accepte. « Les experts parlaient presque en langues inconnues, se souvenait l’un d’eux, et finalement von Braun reprenait et expliquait ce qui venait d’être dit en des termes que tout le monde comprenait. »
L’autre habitude, ce sont les « notes hebdomadaires ». Chaque chef lui envoie une page résumant sa semaine et ses problèmes. Von Braun griffonne ses remarques dans la marge et fait circuler les copies chez tous les dirigeants. On les appelle les « notes du lundi ». Pour les écrire, les chefs demandent à leurs subordonnés des « notes du vendredi ».
Son adjoint de toujours, Eberhard Rees, est son contrepoids. Von Braun est le visionnaire, Rees le gestionnaire pratique. « Von Braun flottait toujours les pieds au-dessus du sol », disait von Tiesenhausen ; Rees lui disait : « Allons, calme-toi. »
L’autre face
Tous n’en gardent pas le même souvenir. Un ingénieur placé plus bas dans la hiérarchie trouvait que les notes faisaient remonter surtout les problèmes, et que personne, en bas, ne se sentait libre d’agir sans l’accord de l’échelon supérieur. Une étude parlera d’une discipline de communication « presque de fer ». Le centre a une réputation de secret. « Si l’on faisait quelque chose de travers, se souvenait un jeune ingénieur, c’était comme si l’on était banni. »
Monsieur Espace
Il est aussi le meilleur publicitaire de la NASA. Il publie et prononce près de cent cinquante articles et discours par an. Deux rédacteurs travaillent pour lui à plein temps. De 1963 à 1973, il tient une chronique mensuelle dans le magazine Popular Science. Il y parle aussi d’anticommunisme et de christianisme, mais surtout d’espace. Sa devise tient en un petit poème : « Couche-toi tôt, lève-toi tôt, travaille comme un fou, et fais de la réclame ! »
L’écrivain Norman Mailer l’a décrit comme le seul dirigeant de la NASA connu du public, « le véritable ingénieur, le guide spirituel, l’inventeur, la force, le philosophe, le génie » du programme spatial américain.
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. II (anecdote des cinq « Nein », méfiance envers les statistiques, citation de D. Grau, phrase de von Braun sur l’usine et le pas de tir, aspect et laboratoires du centre, essais, pénétration, Centaur, chiffon, « mains sales », témoignages de K. Dannenberg, R. von Saurma, G. von Tiesenhausen et E. Stuhlinger, bouteille de champagne, conseil et notes hebdomadaires, E. Rees, publicité, Popular Science, devise, N. Mailer) et chap. V (critiques des notes, discipline « presque de fer », secret).
Chapitre 21 · 1961 – 1962 « Messieurs, voici la position du Centre »
Le 7 juin 1962, au centre Marshall, une longue réunion s’achève. Les ingénieurs de von Braun ont exposé toute la journée leur méthode préférée pour aller sur la Lune : assembler le vaisseau en orbite autour de la Terre, à partir de deux fusées. C’est l’idée qu’il défendait lui-même depuis les articles de Collier’s. Puis von Braun prend la parole. « Messieurs, dit-il, la journée a été très intéressante, et je crois que le travail que nous avons fait est excellent, mais je voudrais maintenant vous donner la position du Centre. » La position du Centre est l’inverse de celle que ses hommes viennent de défendre.
Gagarine, Shepard, Kennedy
Tout s’est accéléré l’année précédente. Le 12 avril 1961, le Soviétique Youri Gagarine fait le tour de la Terre. Les Américains n’ont encore envoyé personne dans l’espace.
Leur premier homme doit partir sur une fusée de von Braun, une Redstone adaptée. Un vol d’essai, en janvier 1961, a monté plus haut que prévu. Les problèmes, selon d’autres ingénieurs, sont simples et déjà réglés. Von Braun exige pourtant un tir supplémentaire, sans astronaute, en mars. Ce tir prend la place qui aurait pu envoyer Alan Shepard dans l’espace trois semaines avant Gagarine. Sa prudence, dira-t-on, a coûté aux États-Unis la première place. Shepard vole le 5 mai 1961.
Le 25 mai, le président Kennedy demande au Congrès d’engager le pays à « faire atterrir un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf sur la Terre » avant la fin de la décennie. La fusée sera celle de von Braun : la Saturn V, dont le premier étage aura cinq moteurs F-1 d’un million et demi de livres de poussée chacun.
Trois manières d’aller sur la Lune
Reste à choisir comment. Trois solutions s’affrontent. La première, la « montée directe », lancerait en une fois un gros vaisseau qui se poserait sur la Lune et en repartirait ; il y faudrait une fusée géante, la Nova, deux fois plus puissante que la Saturn V. Von Braun l’écarte : continuer la Nova, dit-il, reviendrait à « abandonner la course pour mettre un homme sur la Lune dans cette décennie avant même d’avoir commencé ».
La deuxième, la sienne, est le rendez-vous en orbite terrestre : deux Saturn V montent séparément les morceaux du vaisseau, ou le vaisseau et son carburant, qu’on réunit autour de la Terre. Elle prépare l’avenir : stations, ravitaillement en orbite, bases.
La troisième vient d’un ingénieur du centre de Langley, John Houbolt : le rendez-vous en orbite lunaire. Un vaisseau principal et un petit module d’atterrissage partent ensemble. Arrivé autour de la Lune, le module descend, remonte, retrouve le vaisseau, puis est abandonné. Il suffit d’une seule fusée. Houston s’y rallie dès janvier 1962.
Pourquoi il a changé
Pourquoi von Braun bascule-t-il ? Les témoins ne sont pas d’accord. Stuhlinger pense qu’il préférait sa solution, mais qu’il craignait que les querelles entre centres ne fassent manquer l’échéance de Kennedy ; il se serait fait conciliateur. Deux responsables du siège, Joseph Shea et Brainerd Holmes, ont raconté qu’en mai il ne cessait de leur demander ce que Marshall gagnerait au change. Ils lui ont alors fait entrevoir une part du travail à la surface de la Lune. Holmes a nié qu’il y ait eu un marché formel.
Le 7 juin, il donne ses raisons. Il reconnaît avoir été « un peu sceptique » au début. Mais le rendez-vous lunaire exige un seul lancement réussi au lieu de deux. Il sépare nettement le travail des centres et des industriels. Et le temps presse : si l’on ne choisit pas « très bientôt », les chances de réussir la première expédition lunaire dans la décennie « s’évanouiront rapidement ». La solution de Houbolt offre, conclut-il, « le plus haut facteur de confiance ».
Pour une partie de ses hommes, c’est un choc. Quand il avait annoncé sa décision à son conseil, se souvenait Stuhlinger, cela avait provoqué une « tempête ». Mais Shea dira que ce ralliement fut « un élément majeur de la consolidation de la NASA ». Marshall y gagne une étude de véhicules lunaires, d’où sortira la jeep lunaire.
« Où est Jerry ? »
En septembre 1962, Kennedy visite Marshall. Von Braun lui explique, devant un tableau, la manœuvre du rendez-vous lunaire. Le président l’interrompt : « Je crois comprendre que le Dr Wiesner n’est pas d’accord. » Il se retourne vers la foule des journalistes et des invités : « Où est Jerry ? » Jerome Wiesner, son conseiller scientifique, s’avance et expose ses objections. Une discussion animée s’engage, juste hors de portée des oreilles des journalistes. Le 7 novembre, la NASA confirme son choix.
« La route des planètes est ouverte »
Cette année-là, pour une réédition de son livre sur Mars, von Braun écrit une nouvelle préface. Il y reprend sa phrase de 1952 sur l’« opération militaire mineure », et la retire. Avec les techniques de 1962, écrit-il, une grande expédition vers Mars sera possible « dans quinze ou vingt ans », pour une fraction infime du budget annuel de la défense. Les moteurs à hydrogène et oxygène liquides, la future propulsion nucléaire, le retour direct dans l’atmosphère ont tout changé. Il reste des inconnues, comme les radiations du Soleil : il faudra peut-être des « abris anti-tempête » blindés. Mais aucune sonde n’a trouvé d’obstacle fondamental.
Il conclut : « Il y a quatorze ans, nous le pensions ; maintenant, nous le savons : la route des planètes est ouverte. »
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. II (discours de Kennedy, Saturn V et moteurs F-1, trois modes, Nova et citation de von Braun, préférence de Marshall, J. Houbolt, ralliement de Houston, interprétations d’E. Stuhlinger, de J. Shea et de B. Holmes, réunion du 7 juin 1962 et citations, « tempête », jugement de Shea, véhicule lunaire) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 2 et 3 (Gagarine, visite de Kennedy en septembre 1962 d’après R. Seamans, confirmation du 7 novembre) ; W. von Braun, The Mars Project, préface de 1962 ; NASA, notice « Wernher von Braun » (vol de Shepard). L’épisode du tir d’essai supplémentaire de mars 1961 et le jugement sur la prudence de von Braun viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire).
Chapitre 22 · 1963 – 1965 Le mur autour de l’urne
Le 8 juin 1965, le gouverneur de l’Alabama, George Wallace, vient au centre Marshall avec des membres du parlement de l’État et quarante-huit journalistes venus d’ailleurs. On doit leur montrer un essai de moteur de la fusée Saturn. Wallace est l’homme qui a promis « la ségrégation pour toujours ». Deux ans plus tôt, il s’est posté dans l’entrée de l’université de l’Alabama pour en barrer l’accès à des étudiants noirs. Ce jour-là, devant lui, von Braun appelle l’Alabama à « se défaire des chaînes du passé ».
Huntsville est en Alabama
L’Alabama du début des années 1960 est au cœur de la lutte pour les droits civiques. Birmingham, Selma, Montgomery. Huntsville est plus calme : sa prospérité dépend de l’État fédéral, et ses notables veulent éviter les histoires. Mais, comme le note un collaborateur de James Webb, l’administrateur de la NASA, « Huntsville est en Alabama ». Les écoles et les lieux publics sont séparés. Les Noirs forment dix-huit pour cent de la population de la ville, et moins d’un pour cent du personnel du centre.
En mai 1962, deux employés noirs de Marshall déposent plainte pour discrimination. En août 1963, le rapport d’enquête leur donne raison. Il relève que, sur 7 335 employés du centre, 52 seulement sont noirs, et conclut qu’« un schéma de discrimination a existé et continue d’exister à Marshall ». Von Braun accepte le constat, mais juge certaines accusations « gratuites et injustifiées ». Les chiffres sont peut-être exacts, écrit-il, mais ils ne disent rien des efforts du centre, ni du peu de candidats qualifiés dans la région.
Washington pousse
Au printemps de 1963, les violences de Birmingham poussent le gouvernement Kennedy à agir. Webb demande à von Braun de s’occuper personnellement de l’égalité des chances. Marshall ouvre un programme d’action positive et recrute un recruteur noir, Charlie Smoot. Le 13 juin 1963, deux jours après que Wallace a bloqué l’université, un mathématicien de Marshall, David McGlathery, devient sans incident le premier étudiant noir de l’antenne de l’université à Huntsville.
Un orateur inattendu
À partir de la fin de 1964, von Braun prend la parole. Le 8 décembre, devant la chambre de commerce de Huntsville, il déclare : « Nous devrions tous admettre ce fait : l’image de l’Alabama est ternie par les incidents et les déclarations sur les droits civiques. » Il demande aux hommes d’affaires d’en faire davantage pour les familles « laissées de côté par le grand boom de l’espace et des missiles ».
Dans les mois qui suivent, il revient sur le sujet. L’Alabama est « près du dernier rang » pour l’éducation. Les obstacles mis au droit de vote forment « un mur de Berlin autour de l’urne ». « L’obstruction et le défi peuvent nuire, et nuisent, à l’Alabama. » La presse nationale le décrit comme l’un des porte-parole les plus francs et les plus persistants de la modération et de la réconciliation raciale dans le Sud. Ni lui ni Webb ne nomment Wallace. Tous deux critiquent sa politique.
Le 8 juin 1965, dans un cadre plus détendu, Webb et von Braun demandent au gouverneur s’il aimerait être le premier homme sur la Lune. Wallace répond : « Eh bien, vous pourriez bien ne pas me ramener. »
Le bilan
Les historiens de la NASA ne s’en tiennent pas aux discours. Les efforts de 1963-1965, écrivent-ils, sont venus de la pression de Washington, et le programme n’a pas changé la structure de l’emploi du centre. À la fin de 1969, Marshall n’a que huit employés noirs au-dessus d’un certain grade ; Houston en a vingt et un. Dix ans après, un rapport interne réservera à Marshall ses critiques les plus dures.
L’ancien officier de la SS est devenu, dans le Sud ségrégationniste, une voix de l’intégration. Les deux phrases sont vraies.
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. IV (« The Marshall Reconstruction » : contexte, citation sur Huntsville, proportions, plaintes de 1962, rapport d’août 1963 et réponse de von Braun, consignes de J. Webb, action positive, C. Smoot, D. McGlathery, discours du 8 décembre 1964 et déclarations suivantes, jugement de la presse, visite du 8 juin 1965 et réponse de Wallace, bilan). La formule « la ségrégation pour toujours » est citée par Dunar et Waring ; le blocage de l’université (juin 1963) aussi.
Chapitre 23 · 1963 – 1967 Tout d’un coup
Le 1er novembre 1963, un télétype arrive dans les centres de la NASA. Il est signé de George Mueller, le nouveau patron des vols habités. Il ordonne que la Saturn V vole, dès son premier lancement, avec tous ses étages en fonctionnement. Et que le troisième vol, et non le septième, emporte des hommes. À Huntsville, c’est la stupeur. Un chef de laboratoire pense que Mueller a perdu la tête.
Étage par étage
Jusque-là, Marshall a toujours essayé ses fusées pas à pas. La première Saturn, le 27 octobre 1961, a volé avec un seul étage actif, les autres remplis de lest. C’était la méthode de Peenemünde : prudence, construction par étapes, marges de sécurité confortables. Les dix Saturn I ont ainsi été lancées sans qu’aucune refonte majeure soit nécessaire. Lors de l’une d’elles, on a même coupé exprès un moteur en vol pour montrer que les sept autres pouvaient finir le travail.
Mueller veut autre chose. Ingénieur des systèmes, il a appliqué au missile Titan II de l’armée de l’air ce qu’il appelle l’essai « tout d’un coup » : on lance la fusée complète du premier coup. Les essais étage par étage, dit-il, coûtent cher et font perdre du temps sans rien garantir de plus.
Tous les chefs de laboratoire et de projet de Marshall s’y opposent d’abord. Ils parlent d’une idée « impossible » et « dangereuse ». Ils s’inquiètent surtout des étages supérieurs à hydrogène liquide. Lee James se souvenait : « Tout le monde a expliqué à Mueller combien c’était compliqué, combien c’était grand, que les vannes n’avaient jamais servi, que les moteurs n’avaient jamais servi. »
Von Braun lui-même trouve que l’idée « paraît téméraire ». Rees, plus tard, dira qu’il l’a « personnellement combattue ». Puis von Braun écoute les arguments. Ses ingénieurs ne trouvent pas de raison technique décisive à opposer. Refaire les installations de lancement après chaque étape ferait manquer l’échéance de la décennie. Il annonce à ses hommes que l’on fera comme Mueller l’a dit.
Lee James ajoutait : « Je ne crois pas que quelqu’un à Marshall ait cru que cela marcherait. »
La plus grande fusée
La Saturn V sort de terre. Elle mesure cent onze mètres. Elle pèse au départ environ deux mille huit cents tonnes. Son premier étage, de dix mètres de diamètre, contient plus de deux mille tonnes de kérosène et d’oxygène liquide, que ses cinq moteurs F-1 avalent au rythme de 13,6 tonnes par seconde. Les deux étages supérieurs brûlent de l’hydrogène et de l’oxygène liquides, une technique dont von Braun saluait les progrès dans sa préface de 1962.
En novembre 1965, il cherche une image pour faire comprendre cette puissance. « Une seule Saturn V, écrit-il, emportera deux fois plus de charge que tout le programme de la NASA jusqu’à ce jour. En fait, tous les satellites, toutes les sondes, tous les Mercury et tous les Gemini qui ont jamais volé ne rempliraient la soute d’une seule Saturn V qu’à moitié. »
L’Antarctique
Pendant l’été austral de 1966-1967, von Braun part pour l’Antarctique avec d’autres dirigeants de la NASA. Le but est de savoir si l’expérience acquise dans ce désert de glace peut servir à l’exploration habitée de l’espace. Il s’intéresse à la gestion des stations scientifiques, à la logistique, à l’habitat, à la survie, et aux vallées sèches où l’on pourrait essayer les instruments qui chercheront un jour la vie sur Mars. Une quinzaine d’années plus tôt, c’est déjà sur les expéditions polaires qu’il avait modelé sa flottille martienne.
Le 9 novembre 1967
Le 27 janvier 1967, trois astronautes meurent dans l’incendie de leur cabine Apollo, au sol. Le programme est ébranlé. Puis, le 9 novembre, à sept heures du matin, la première Saturn V décolle du pas de tir 39A, en Floride, avec tous ses étages. C’est la mission Apollo 4, sans équipage. Au site de presse, à cinq kilomètres et demi, le grondement menace d’effondrer les studios provisoires des journalistes. Tout fonctionne. La cabine revient de l’espace à la vitesse d’un retour de la Lune, et amerrit dans le Pacifique à dix kilomètres du point prévu.
Von Braun déclare aux journalistes qu’il tient « ce jour heureux » pour « l’un des trois ou quatre grands moments » de sa vie professionnelle, « que seul surpassera l’atterrissage habité sur la Lune ».
Sources : A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. III (télétype du 1er novembre 1963, réactions à Marshall, W. Mrazek, citations de L. James, positions de von Braun et d’E. Rees, raisons de la décision) ; R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 2 et 10 (premier vol de Saturn du 27 octobre 1961, dix Saturn I, moteur coupé sur SA-4, Apollo 4) ; D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 5 (article de novembre 1965, caractéristiques de la Saturn V, déroulement d’Apollo 4, citation du 9 novembre 1967). L’expédition en Antarctique vient de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire). L’incendie du 27 janvier 1967 relève de l’histoire générale ; Bilstein et Portree le mentionnent.
Chapitre 24 · 1968 L’oiseau à problèmes
Le 4 avril 1968, la deuxième Saturn V décolle sans défaut. « Pendant deux minutes, a raconté von Braun, tout semblait répéter la performance exemplaire de la première. Puis un sentiment d’appréhension a parcouru la salle de contrôle quand, vers la cent vingt-cinquième seconde, les accéléromètres ont signalé une vibration apparemment légère. » La fusée se met à osciller dans le sens de sa longueur, comme un bâton sauteur. Ce n’est que le début.
Trois moteurs en panne
L’oscillation dure moins de dix secondes. Le premier étage se sépare normalement. Le deuxième s’allume. Mais au bout de quatre minutes et demie, l’un de ses cinq moteurs faiblit et s’éteint. Une seconde plus tard, un deuxième moteur s’arrête à son tour. Le calculateur de bord corrige la trajectoire et fait brûler plus longtemps les trois moteurs restants. La fusée atteint une orbite, de travers. Puis le troisième étage, qui devait se rallumer pour partir vers la Lune, refuse de repartir.
« Si le vol avait été habité, a dit von Braun, les astronautes seraient revenus sains et saufs. Mais le vol laisse beaucoup à désirer. Avec trois moteurs en panne, on ne va pas sur la Lune. »
Le mystère des soufflets
Les ingénieurs de Marshall et du motoriste Rocketdyne mènent l’enquête. Les capteurs de température montrent une fuite d’hydrogène liquide dans le haut d’un moteur. La conduite qui alimente l’allumeur s’est rompue. On la soumet au banc à des pressions, des débits et des vibrations bien supérieurs à ceux d’un vol. Elle tient.
Alors on l’essaie dans une chambre à vide, comme dans l’espace. Huit conduites sont installées. Avant cent secondes, toutes les huit se rompent, chaque fois au même endroit : dans les soufflets, ces sections en accordéon qui lui donnent de la souplesse. Au sol, l’air ambiant, liquéfié par le froid de l’hydrogène, se logeait entre les soufflets et leur gaine et amortissait les vibrations. Dans le vide, il n’y avait plus d’air. On remplace les soufflets par de simples coudes.
On découvre aussi pourquoi le deuxième moteur s’était éteint : une erreur de câblage. L’ordre de fermer la vanne du moteur défaillant était parti vers son voisin.
Quant à l’oscillation, elle vient d’une coïncidence : les moteurs du premier étage vibrent naturellement à environ 5,5 hertz, et la fusée entière vers 5,25 hertz. Quand les deux fréquences se rencontrent, l’ensemble entre en résonance. On injecte de l’hélium dans des cavités des conduites d’oxygène, qui jouent le rôle d’amortisseurs. En août 1968, les deux corrections sont démontrées au banc.
Un tour de la Lune
Pendant ce temps, le calendrier se dérègle. Le module lunaire n’est pas prêt. En août 1968, un ingénieur de Houston, George Low, propose une idée que l’on qualifie d’audacieuse : envoyer la troisième Saturn V, avec un équipage, faire le tour de la Lune sans module lunaire. Une réunion improvisée se tient à Marshall. L’idée paraît faisable. À l’automne, von Braun évoque publiquement « la lointaine possibilité d’un tour spectaculaire de la Lune ».
Avant le lancement, une longue réunion avec tous les industriels semble conclure que la fusée est prête. Un homme n’est pas tranquille : Dieter Grau, le chef de la qualité de Marshall, qui vit avec cette fusée depuis des mois. Von Braun sent sa réticence et lui demande ce qu’il faudrait faire. Grau veut encore une vérification complète. Von Braun la lui accorde. Les hommes de Grau reprennent la fusée de haut en bas. Ils trouvent quantité de petites erreurs et de défauts possibles. « Je crois que cela nous a sauvé la vie », dira Grau.
Noël 1968
Le 21 décembre 1968, à 7 h 51, Apollo 8 part de Floride avec Frank Borman, James Lovell et William Anders. La Saturn V fonctionne sans un accroc : plus d’oscillation, des moteurs qui se rallument. Pour la première fois, des hommes quittent l’attraction de la Terre. La veille de Noël, ils tournent autour de la Lune et lisent à la Terre les premiers versets de la Genèse.
La même année, de nouveau, son passé est revenu le chercher.
Sources : R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 12 (vol AS-502 du 4 avril 1968, récit et citations de von Braun, enquête sur le moteur J-2 et les soufflets, erreur de câblage, oscillations, amortisseurs à hélium, démonstrations d’août 1968, idée de G. Low, réunion à Marshall, citation de von Braun à l’automne, D. Grau et sa citation, lancement d’Apollo 8). L’image du « bâton sauteur » traduit le nom anglais de ce phénomène, l’effet pogo.
Chapitre 25 · 1960 – 1969 Le témoin de La Nouvelle-Orléans
Six semaines avant le vol d’Apollo 8, le directeur du centre Marshall reçoit une demande dont il se serait bien passé. Un tribunal d’Allemagne de l’Ouest juge trois anciens SS du camp de Mittelbau-Dora, celui qui fournissait les détenus de l’usine des V-2. Il voudrait l’entendre comme témoin. Von Braun craint la publicité, pour lui et pour la NASA. Il essaie de se dérober. Il finit par déposer, le 7 février 1969, devant le juge et la cour réunis au consulat ouest-allemand de La Nouvelle-Orléans.
Ce qu’il a dit au juge
Devant le tribunal, selon Michael Neufeld, il nie toute responsabilité personnelle. Il met autant de distance qu’il le peut entre son centre d’essais de Peenemünde et le complexe du Mittelwerk. Il reconnaît avoir vu sous terre des conditions terribles. Il n’admet pas avoir vu de cadavres. C’est à cette occasion qu’il déclare s’être rendu une quinzaine de fois dans la région de Nordhausen. Après l’audience, il répond aux journalistes.
Un passé tenu à distance
Ce genre de questions, il en a reçu peu. Son attaché de presse de longue date, Ed Buckbee, l’a confirmé. L’armée, qui l’a employé de 1945 à 1960, a désamorcé la plupart des questions gênantes, en classant secrets son grade dans la SS et les dossiers de ses compagnons. Dans ses articles et ses interviews, il tient la même ligne : un savant sans politique, qui voulait aller dans l’espace ; un membre purement nominal du parti, contraint par le régime ; et, quand il évoque les camps, il le fait de biais, en rejetant toute la faute sur la SS.
Les accusations ont pourtant surgi, de loin en loin. Au milieu des années 1960, une publication d’Allemagne de l’Est l’accuse d’activités militaristes et sanguinaires, en Allemagne comme aux États-Unis ; elle trouve un certain écho en Amérique. C’est à ce moment que d’anciens détenus de Dora et d’Ellrich l’interpellent, et qu’il donne la réponse détaillée rapportée plus haut.
Ce que l’on pensait à Washington
À Washington, le passé pèse sur lui sans qu’on le dise. Les historiens du centre Marshall parlent d’une « présence tacite » dans les discussions avec le siège. Elle contraint von Braun et ses compagnons à garder une humilité de bon aloi.
Thomas Paine, qui dirigera la NASA, a raconté que James Webb voulait tenir von Braun à l’écart de la capitale. Webb, pensait-il, se disait qu’on pouvait s’en accommoder tant que von Braun restait un technicien à Huntsville, en train de construire une fusée, mais pas s’il venait à Washington. Un membre de l’équipe de la Maison-Blanche, Charles Sheldon, se souvenait qu’on ne prenait pas au sérieux les rumeurs sur une nomination de von Braun à la tête de la NASA : il ne recevrait jamais de poste politique, disait-on, car on ne pouvait se fier à personne qui eût travaillé pour Hitler.
Webb, avec lui, se montre parfois condescendant. Il le met en garde contre les projections trop optimistes de ses discours. Il finit par limiter à quatre par an ses interventions publiques rémunérées et lui demande de soumettre au siège la liste de ses conférences. Chaque fois, von Braun s’incline, en s’excusant.
Les historiens du centre Marshall y voient l’une des raisons d’un trait de son caractère de dirigeant : il défend son centre, mais jusqu’à un certain point seulement. Il recule plutôt que de risquer la division. William Lucas, futur directeur du centre, comparait les deux grands centres de la NASA : quand le siège donnait un ordre, Houston l’ignorait ; Marshall discutait « jusqu’à en devenir bleu », puis obéissait.
Après sa mort
La vérité complète n’éclatera qu’après sa mort. Elle sera racontée à la fin de ce livre.
Sources : M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (demande du tribunal, procès des trois SS, témoignage du 7 février 1969 à La Nouvelle-Orléans, ce qu’il a nié et admis, interview, témoignage d’E. Buckbee, attitude de l’armée, ligne de défense) ; NASA, notice « Wernher von Braun » (une quinzaine de visites, témoignage de 1969) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I et V (réponse aux anciens détenus, publication est-allemande, « présence tacite », propos de T. Paine sur J. Webb, souvenir de C. Sheldon, mises en garde et limitation des conférences, attitude conciliante, comparaison de W. Lucas).
Chapitre 26 · 1969 Un vol magnifique
Le 16 juillet 1969, à 9 h 32, la Saturn V numéro 506 quitte le pas de tir 39A avec Neil Armstrong, Michael Collins et Edwin Aldrin. Autour du site, on estime la foule à un million de personnes, dont deux cents parlementaires, soixante ambassadeurs et dix-neuf gouverneurs. Le vice-président Spiro Agnew est là, avec l’ancien président Johnson. Une photographie prise dans la salle de contrôle montre quatre dirigeants de la NASA qui se réjouissent de la mise en orbite d’Apollo 11. L’un d’eux est Wernher von Braun.
La plus grande inconnue
Pour Michael Collins, la fusée était l’inconnue la plus inquiétante du programme. Il l’a expliqué : si l’on avait trouvé un défaut à la cabine ou au module lunaire, on aurait pu le corriger en quelques mois ; si l’une de ces énormes fusées avait explosé, il aurait fallu des années. La Saturn V, écrit-il, « planait dans nos esprits comme la plus grande inconnue de tout le programme d’alunissage ».
Ce matin-là, depuis le car qui l’emmenait au pas de tir, il l’avait regardée encore une fois. Dans la nuit, sous les projecteurs, elle étincelait comme « un délicat collier d’opale et d’argent ». À présent, c’était de nouveau une machine, massive, sérieuse, et grande : plus haute qu’un terrain de football dressé debout, « vraiment un monstre ».
Le vol se déroule sans faute. Au moment où le troisième étage les lance vers la Lune, Armstrong pousse un « ouf » de soulagement. Quand le moteur s’éteint, il appelle Houston : « Hé, Houston, ici Apollo 11. Ce Saturn nous a offert un vol magnifique. »
Quatre jours plus tard, le 20 juillet, Armstrong et Aldrin posent le module lunaire sur la mer de la Tranquillité.
Un rêve d’enfant
Thomas Paine a raconté ce que ce jour représentait pour von Braun. Il voyait dans l’arrivée des hommes sur la Lune une étape de l’évolution de la vie. Il la comparait au moment où les premiers êtres marins avaient appris à vivre sur la terre ferme. C’était, écrit Paine, un rêve d’enfant devenu réalité.
Six mois plus tôt, dans une note du 16 janvier 1969, von Braun avait confirmé à son personnel qu’il resterait à Huntsville. Il avait beaucoup prié, a-t-il dit, avant et pendant les vols décisifs d’Apollo.
Et après ?
Au moment de l’alunissage, il exprime publiquement son espoir : que l’on continue à développer la Saturn V, et que des hommes partent pour Mars dans les années 1980.
Le jour du départ d’Apollo 11, le vice-président Agnew a d’ailleurs parlé de son « sentiment personnel » : les États-Unis devraient se fixer « le but simple, ambitieux et optimiste d’un vol habité vers Mars avant la fin du siècle ».
Von Braun travaille déjà sur ce but. Il a quelques semaines pour le présenter à la Maison-Blanche.
Sources : R. Bilstein, Stages to Saturn, chap. 12 (heure du lancement, foule et personnalités, récit et citations de M. Collins, « ouf » d’Armstrong et sa phrase, alunissage, photographie de la salle de contrôle) ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (sens d’Apollo pour von Braun) ; D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 5 (déclaration de S. Agnew). La note du 16 janvier 1969, la prière et l’espoir exprimé lors de l’alunissage viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire).
Sixième partie
Mars, enfin
1969 – 1977
Chapitre 27 · 4 août 1969 Le 12 novembre 1981
Le 4 août 1969, quinze jours après les premiers pas sur la Lune, Wernher von Braun prend la parole devant le groupe que le président Nixon a chargé de dessiner l’avenir de l’espace américain. Il a trente minutes. Il annonce une date : le 12 novembre 1981. Ce jour-là, dit-il, deux vaisseaux américains quitteront l’orbite de la Terre pour emmener douze hommes vers Mars.
Le gros canon de la NASA
Le groupe s’appelle le Space Task Group. Il est présidé par le vice-président Agnew. Y siègent le conseiller scientifique de Nixon, le secrétaire de l’armée de l’air Robert Seamans, le président de la Commission de l’énergie atomique, un haut responsable du département d’État, et surtout le directeur du budget, Robert Mayo.
Thomas Paine, devenu administrateur de la NASA, veut obtenir un grand programme. Il a demandé à von Braun d’ajouter une expédition martienne au plan d’ensemble préparé par George Mueller, qui prévoyait déjà une navette spatiale réutilisable, des stations en orbite, une base sur la Lune et une « navette nucléaire ». Paine voit en lui le « gros canon de la NASA » : un vendeur de l’espace dont le talent a déjà façonné deux décennies de vol spatial américain. Von Braun dira que cela a été l’effort de quelques semaines, pour rassembler « une histoire cohérente, bonne et plausible ».
La présentation dure cinquante-cinq minutes. Paine parle vingt minutes du mystère et des richesses du système solaire. Puis von Braun expose son expédition. Pour l’historien David Portree, ces trente minutes forment le cœur de la démarche de la NASA. Elles marquent aussi, rétrospectivement, « l’apogée de la carrière de von Braun ».
Le plan
Il s’appuie sur les dessins accumulés par le bureau des projets futurs de son centre. Tout le matériel, sauf un engin, servirait d’abord autour de la Terre et de la Lune. La seule pièce faite uniquement pour Mars serait le module d’atterrissage. Décider de le construire, en 1974, reviendrait de fait à s’engager pour Mars.
Le calendrier est le suivant. En 1975, le premier module de station spatiale et la première navette volent. En 1978, on essaie le module d’atterrissage. En 1981, on part.
Chaque vaisseau martien est formé de trois « navettes nucléaires », des étages propulsés par un moteur nucléaire NERVA, placés côte à côte, et d’un module de mission habitable. L’ensemble mesure trente mètres de large et quatre-vingt-deux de long, et pèse huit cents tonnes, dont les trois quarts sont de l’hydrogène. Les morceaux montent sur des Saturn V améliorées. Les équipages, deux fois six hommes, arrivent par navette.
Le 12 novembre 1981, les deux navettes nucléaires latérales s’allument, lancent chaque vaisseau vers Mars, puis se détachent, font demi-tour et reviennent se garer près de la station, pour resservir.
Le voyage aller dure neuf mois. Ce ne sera « en aucun cas une phase oisive », promet von Braun : chaque vaisseau sera un laboratoire, libre des perturbations de la Terre. Avec deux points d’observation, la Terre et le vaisseau, on pourra mener des expériences nouvelles. On découvrira peut-être des comètes.
Le premier pas sur Mars
Les vaisseaux arrivent le 9 août 1982 et se placent en orbite. Pendant deux jours, les équipages choisissent les sites où descendront douze sondes automatiques. Elles se poseront, prélèveront des échantillons que nulle main humaine n’aura touchés, et les remonteront dans des laboratoires stérilisés à bord. Si ces échantillons ne présentent aucun danger, trois hommes descendront dans un module de quarante-sept tonnes et demie. Le second module restera en réserve : un seul homme, explique von Braun, pourra le piloter pour aller rechercher un équipage en détresse.
« Le premier pas de l’homme sur Mars, dit-il, ne sera pas moins exaltant que celui de Neil Armstrong sur la Lune. »
Les explorateurs resteront de trente à soixante jours. Ils étudieront la géologie d’une planète qui a sans doute suivi, à l’origine, le même chemin que la Terre. Ils chercheront la vie : les premières données, dit-il, indiquent que des formes de vie inférieures peuvent survivre dans l’environnement martien. Ils observeront comment des êtres vivants venus de la Terre se comportent là-bas. Et ils foreront pour trouver de l’eau. Sa découverte ouvrirait bien des possibilités : on pourrait peut-être, lors des missions suivantes, fabriquer sur place le carburant du retour.
Le retour par Vénus
Les hommes remontent avec quatre cents kilos d’échantillons et de matériel. Le 28 octobre 1982, après quatre-vingts jours près de Mars, les vaisseaux repartent. Le 28 février 1983, ils frôlent Vénus, dont l’attraction freine leur retour ; on en profite pour cartographier au radar sa surface cachée sous les nuages et pour y larguer quatre sondes. Le 14 août 1983, ils sont de retour en orbite autour de la Terre.
Les astronautes ne rentrent pas directement. Tant qu’on ne connaît pas mieux le risque de rapporter sur Terre des germes martiens, ils feront une quarantaine à bord de la station, où des médecins les examineront. Puis une navette les ramènera au sol.
D’autres expéditions suivront en 1983-1984, 1986-1987 et 1988-1989. En 1989, pour le vingtième anniversaire de cette présentation, une base de cinquante personnes pourrait s’installer sur Mars. Le budget de la NASA culminerait à sept milliards de dollars par an en 1975, soit environ 0,6 % de la richesse nationale, avant de redescendre à cinq milliards.
Ce qui avait changé
Ce plan n’est plus celui de 1952. Les planeurs ont disparu : la sonde Mariner 4 a montré en 1965 que l’atmosphère de Mars est bien trop mince pour eux. Les soixante-dix hommes sont devenus douze. Les sondes automatiques, qu’il n’imaginait pas à Fort Bliss, passent les premières. Et le moteur nucléaire, dont il doutait qu’il soit prêt avant vingt-cinq ans, est au cœur du projet.
Une chose n’a pas changé : la flottille. Deux vaisseaux, pour que l’un puisse sauver l’autre. Comme les trois navires de Colomb.
Sources : D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 5 (« Apogee » : composition du Space Task Group, demande de T. Paine, plan de G. Mueller, « gros canon », citation de von Braun sur les quelques semaines, durée et répartition de la présentation, jugement sur l’apogée de sa carrière, dessins du bureau des projets futurs, calendrier, description des vaisseaux, dates du voyage, citations sur la phase de croisière, sondes de retour d’échantillons, module de réserve, premier pas, objectifs scientifiques, 900 livres d’échantillons, survol de Vénus, quarantaine, expéditions suivantes, base de 1989, budget) ; le même ouvrage explique comment Mariner 4 a rendu caducs les planeurs martiens. Les mesures sont converties des pieds et des livres.
Chapitre 28 · 1969 – 1970 « Ce n’est pas le moment »
Le 5 août 1969, au lendemain de leur exposé à la Maison-Blanche, Paine et von Braun présentent leur plan martien à la commission de l’espace du Sénat. Le même jour, la sonde Mariner 7 survole Mars et photographie un sol criblé de cratères. Le président de la commission, Clinton Anderson, a déjà répondu, une semaine plus tôt, à la question qu’on va lui poser : « Ce n’est pas le moment de nous engager à envoyer un homme sur Mars. »
Le pays a d’autres soucis
Anderson soutenait la NASA depuis sa naissance, et le moteur nucléaire depuis toujours. Son refus est donc lourd de sens. D’autres sénateurs suivent. Mark Hatfield dit qu’il n’est « pas vraiment prêt » à s’engager sur une date pour envoyer un homme sur Mars. Margaret Chase Smith met en garde contre les plans à long terme décidés dans l’émotion de l’après-Apollo, qui pourraient mener à un programme d’urgence sans la justification qu’avait Apollo.
L’opinion n’est pas plus favorable. Un sondage Gallup montre que 53 % des Américains sont contre une mission vers Mars, et 39 % pour. Les plus jeunes y sont favorables ; les plus de trente ans, non. Le pays est engagé au Viêt Nam. Les villes ont brûlé en 1968. Le sénateur J. W. Fulbright rappelle que l’on est allé sur la Lune surtout pour battre les Russes ; aller sur Mars n’a rien à voir avec les Russes.
Et les nouvelles de Mars sont mauvaises. Les images de Mariner 6 et 7 confirment celles de Mariner 4 : une planète froide, cratérisée, d’apparence morte. Le New York Times écrit que ces données rendent la vie sur Mars bien moins probable qu’on ne le pensait une semaine plus tôt, et retirent ainsi au projet une grande part de sa motivation.
« Un autre homme sur un cheval blanc »
Von Braun n’est pas dupe. Peu après Apollo 11, il confie à un spécialiste des politiques spatiales, John Logsdon, que l’héritage d’Apollo a « gâté » les gens de la NASA. « Je crois qu’il y a peut-être trop de gens à la NASA qui attendent un miracle, qui attendent qu’un autre homme sur un cheval blanc vienne nous offrir une autre planète, comme le président Kennedy. »
Le rapport du Space Task Group, rendu le 15 septembre 1969, propose plusieurs rythmes, selon l’argent disponible. Les conseillers de la Maison-Blanche y ajoutent une introduction prudente : envoyer des hommes sur Mars « avant la fin de ce siècle », mais sans en faire une priorité. Le directeur du budget juge que la NASA sous-estime ses coûts.
Le 13 janvier 1970, Paine annonce l’arrêt définitif de la chaîne de fabrication de la Saturn V. Le 7 mars, Nixon publie sa politique spatiale. Elle tient en une phrase vague : « Nous enverrons un jour des hommes explorer la planète Mars. » Aucune date. L’hebdomadaire britannique The Economist écrit que les gens de la NASA avaient l’air d’enfants qui ont reçu le puzzle qu’ils attendaient, et non la bicyclette dont ils rêvaient.
Le départ de Huntsville
Entre-temps, le 27 janvier 1970, Paine a surpris Huntsville. Il annonce que von Braun quittera le centre Marshall le 1er mars pour le siège de la NASA, à Washington. Il y sera chargé de la planification. Paine veut qu’il l’aide à faire de Mars le prochain grand but de l’agence. Von Braun, lui, doute que l’on puisse vendre au Congrès un autre grand programme.
Pourquoi accepte-t-il ? Les hypothèses abondent : la lassitude devant le démantèlement de l’après-Apollo, l’espoir de peser davantage sur l’avenir, l’entente avec Paine. Ses proches pensent que sa femme a pu jouer un rôle. Lui-même dit : « J’ai passé dix ans à faire ce qui était urgent, et, hélas, pas ce qui était essentiel. »
L’annonce tombe pendant qu’il est en vacances, sept semaines aux Caraïbes. Le 2 février, il paraît devant les dirigeants du centre, avec une barbe poussée pendant le voyage. « Je quitte Marshall avec nostalgie, leur dit-il. J’ai mon cœur à Marshall. J’aime cet endroit. »
Le 24 février 1970, Huntsville célèbre le « jour de Wernher von Braun ». Cinq mille personnes bravent la bruine froide. Une banderole barre la tribune : « Dr Wernher von Braun, premier citoyen de Huntsville, prêté à Washington. » La ville annonce que son nouveau centre civique portera son nom. Le journal local conclut : « Le Dr von Braun laisse cette ville plus grande et meilleure qu’il ne l’a trouvée. »
Sources : D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 5 (audition du 5 août 1969, Mariner 6 et 7, déclaration de C. Anderson du 29 juillet, réactions de M. Hatfield et M. C. Smith, sondage Gallup, J. W. Fulbright, New York Times, propos à J. Logsdon, rapport du 15 septembre 1969 et son introduction, mémorandum de R. Mayo, arrêt de la Saturn V le 13 janvier 1970, déclaration de Nixon du 7 mars 1970, The Economist) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. V (annonce du 27 janvier 1970, rôle prévu, réserves de von Braun, raisons possibles, citation sur l’urgent et l’essentiel, vacances, barbe et déclaration du 2 février, journée du 24 février 1970). La mention des villes qui ont brûlé en 1968 résume les troubles décrits par Portree.
Chapitre 29 · 1970 – 1977 Les dernières années
Le 20 avril 1970, une photographie de la NASA montre von Braun assis à côté de l’astronaute Donald Slayton, à une séance de débriefing après le retour d’Apollo 13. Le vaisseau a failli ne pas revenir de la Lune. La légende donne le nouveau titre de von Braun : administrateur associé adjoint chargé de la planification. Il n’est plus l’homme qui construit les fusées. Il est celui qui prépare des projets.
Le planificateur
Les titres varient selon les sources. Les historiens du centre Marshall parlent d’un poste d’administrateur associé, le quatrième de l’agence par le rang ; la NASA, aujourd’hui, dit qu’on lui avait demandé de diriger l’effort de planification stratégique. Thomas Paine, qui l’avait fait venir, a écrit qu’il avait contribué à tous les plans de l’après-Apollo : une grande station en orbite, la poursuite de l’exploration lunaire, une mission lointaine vers Mars. Aucun, ajoute Paine, n’a été poursuivi. La course à la Lune était gagnée, et l’attention du pays s’était portée ailleurs.
Paine démissionne en juillet 1970. La Maison-Blanche cherche, pour lui succéder, un administrateur qui mettra fin à ce qu’elle appelle la « fièvre bâtisseuse d’empire » de la NASA. Les missions lunaires sont réduites. Les crédits baissent.
Le 26 mai 1972, von Braun quitte la NASA.
Fairchild
Le 1er juillet 1972, il devient vice-président chargé de l’ingénierie et du développement d’une entreprise aérospatiale, Fairchild Industries, à Germantown, dans le Maryland. Il continue à défendre l’espace. En 1975, il aide à fonder une association destinée à gagner le public à la cause spatiale, le National Space Institute, et en devient le premier président.
En 1973, un examen médical de routine découvre un cancer. La médecine du temps ne parvient pas à l’arrêter. Il continue à travailler quelque temps. Sa santé l’oblige à quitter Fairchild à la fin de 1976.
Au début de 1977, le président Ford lui décerne la plus haute distinction scientifique des États-Unis, la médaille nationale de la science, au titre de 1975. Il est trop malade pour assister à la cérémonie à la Maison-Blanche.
16 juin 1977
Wernher von Braun meurt le 16 juin 1977 à Alexandria, en Virginie, près de Washington. Il a soixante-cinq ans.
Il est enterré au cimetière d’Ivy Hill, à Alexandria. Sur sa pierre est gravé un verset du psaume 19 : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’étendue manifeste l’œuvre de ses mains. »
Il n’aura vu ni la navette spatiale, ni une station habitée en permanence, ni un homme sur Mars. Il a vu, en revanche, les premiers engins américains se poser sur Mars : la sonde Viking 1 y a atterri le 20 juillet 1976, moins d’un an avant sa mort. Les Viking n’ont pas apporté la preuve de la vie qu’il croyait possible.
Sources : NASA, notice « Wernher von Braun » (photographie du 20 avril 1970 et sa légende, mission de planification, départ pour Fairchild, lieu et date de la mort) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. V (titre et rang du poste) ; T. O. Paine, avant-propos à The Mars Project (contribution aux plans, abandon) ; D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 5 (démission de Paine, consigne donnée pour son successeur) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (mort d’un cancer à 65 ans). La date du départ de la NASA, le poste chez Fairchild, le cancer découvert en 1973, le National Space Institute, la médaille, la tombe et le psaume viennent de l’article de Wikipédia en anglais (source tertiaire), qui parle d’un cancer du rein en 1973 et d’un cancer du pancréas à sa mort. La date d’atterrissage de Viking 1 et les résultats de ces sondes relèvent de l’histoire générale ; voir aussi, sur ce site, l’histoire de la NASA.
Épilogue
Von Braun et Mars
Chapitre 30 · Après 1977 Ce qui est sorti des archives
En 1984, sept ans après la mort de von Braun, Arthur Rudolph quitte les États-Unis. L’homme qui avait dirigé pour la NASA le programme de la fusée Saturn V rentre volontairement en Allemagne, plutôt que d’affronter une procédure qui lui aurait retiré la nationalité américaine. On lui reproche son rôle de directeur de la production dans l’usine souterraine des V-2. C’est lui qui, en avril 1943, avait approuvé « avec enthousiasme » l’emploi des détenus.
Les dossiers
Le ministère de la Justice publie alors des documents sur Rudolph, sur von Braun et sur le camp de Mittelbau-Dora. L’appartenance de von Braun à la SS devient largement connue. L’Allemagne de l’Est avait essayé de la faire savoir dans les années 1960, sans grand succès à l’Ouest. Puis, écrit Neufeld, grâce aux journalistes d’investigation des années 1980 et aux historiens des années 1990, « tout » est sorti sur son passé nazi et sur celui de ses compagnons. Beaucoup ont appris, avec retard, la mort de milliers de détenus dans le programme des V-2, et l’implication possible de von Braun et de quelques-uns de ses proches dans ces crimes.
La NASA elle-même a changé de langage. Dans la notice qu’elle lui consacre aujourd’hui, elle écrit qu’il connaissait « parfaitement » les conditions terribles du Mittelwerk et qu’il a pris part aux décisions sur l’emploi de la main-d’œuvre esclave.
Ce que disent les historiens
Les auteurs de l’histoire officielle du centre Marshall, en 1999, ont cherché l’équilibre. Ils écrivent que sa relation au parti nazi était « complexe » : il n’était pas un nazi ardent, mais il avait rang d’officier dans la SS. Et que sa relation au travail forcé était « compliquée » : sa distance d’avec la responsabilité directe doit être mise en balance avec le fait qu’il en connaissait l’usage et les conditions.
Neufeld, son biographe, conclut son article de 2019 par un jugement en deux temps. Von Braun, écrit-il, était bien poussé par un rêve de vol spatial, mais il était aussi un nationaliste allemand devenu presque sans effort un patriote américain, et dans les deux cas il n’a eu aucun mal à construire des missiles pour son pays. C’était sans aucun doute un opportuniste, mais pas un homme entièrement dépourvu de principes. C’était, à ses yeux, « l’ingénieur des fusées et le promoteur de l’espace le plus important du XXe siècle ». Mais son héritage restera « à jamais terni » par le service d’un régime meurtrier.
Ce que ce livre retient
Ce livre n’a pas cherché à absoudre ni à condamner. Il a rapporté ce que disent les documents, ce que von Braun a dit lui-même, et ce que d’autres ont dit contre lui. Il a signalé les points où ces récits ne s’accordent pas.
Il retient deux faits, qui ne s’annulent pas. Les fusées de von Braun ont tué des milliers d’hommes, d’abord ceux qui les construisaient, puis ceux qu’elles visaient. Et ses fusées ont porté les premiers hommes sur la Lune. Il faut garder les deux en tête pour comprendre ce qu’il a laissé à ceux qui préparent aujourd’hui Mars.
Sources : M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019 (départ d’A. Rudolph en 1984, documents du ministère de la Justice, tentative est-allemande, révélations des années 1980 et 1990, jugement final) ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. I (rôle d’A. Rudolph en 1943 et dans le programme Saturn, note 28 ; jugements sur le parti et le travail forcé) ; NASA, notice « Wernher von Braun ».
Chapitre 31 · La leçon Ce que von Braun laisse à Mars
Wernher von Braun n’est jamais allé sur Mars, et aucun de ses vaisseaux martiens n’a été construit. Mais il est le premier à avoir fait de ce voyage un problème d’ingénieur, chiffré de bout en bout. L’historien de la NASA David Portree le place au commencement de toute la préparation sérieuse des expéditions humaines vers Mars. Que reste-t-il de lui pour ceux qui reprennent aujourd’hui le chantier ?
Une affaire de logistique
La première leçon est dans la phrase qui ouvre son livre de 1952 : il n’y aura pas d’inventeur solitaire. Aller sur Mars est une entreprise collective, à l’échelle d’un pays, qui demande des savants, des ingénieurs, des organisateurs, des économistes et des diplomates. Il l’a comparée à une opération militaire, puis à une expédition polaire. Il s’est trompé sur l’ampleur de la flottille. Il ne s’est pas trompé sur la nature du problème : avant d’être une prouesse, Mars est une affaire de logistique.
Le carburant d’abord
La deuxième leçon est un principe de calcul. Dans presque tous les plans martiens, de 1952 à aujourd’hui, le carburant est l’élément le plus lourd. Von Braun l’a vu le premier, et il a choisi en conséquence la trajectoire la plus économe, quitte à rester plus d’un an sur place en attendant que les planètes se replacent. En 1969, il a ajouté une idée qui est devenue centrale : chercher de l’eau sur Mars, pour y fabriquer un jour le carburant du retour.
Se protéger soi-même
La troisième leçon tient à la prudence. Sa flottille de dix vaisseaux, puis de deux, était conçue pour qu’un équipage puisse passer chez l’autre en cas de panne. Son module de réserve, en 1969, devait permettre à un homme seul d’aller chercher des camarades en détresse. Ses ingénieurs de Huntsville essayaient tout au sol, jusqu’à la rupture, parce qu’un détail ridicule peut ruiner des années de travail. Il a écrit en 1962 qu’il faudrait peut-être aux vaisseaux martiens des « abris anti-tempête » contre les éruptions du Soleil. C’est encore l’une des questions de la médecine spatiale.
Avouer ce qu’on ne sait pas
La quatrième leçon est la plus actuelle. En 1952, von Braun ne savait pas si un homme pouvait rester près de trois ans loin de la Terre et revenir sain de corps et d’esprit, ni ce que lui feraient les rayons cosmiques et l’apesanteur prolongée. En 1954, il écrivait qu’au bout de quelques mois un équipage enfermé pouvait en venir à la haine, et qu’on ne pourrait pas faire demi-tour. Ces questions n’ont pas encore toutes leur réponse.
Le prix politique
La cinquième leçon est amère. En 1969, il a présenté à la Maison-Blanche un plan détaillé pour envoyer des hommes sur Mars en 1981. Le Congrès a répondu que ce n’était pas le moment, l’opinion était contre, et les images de Mariner avaient enlevé à la planète son mystère. Von Braun lui-même avait prévenu ses collègues : on ne pouvait pas attendre un nouveau Kennedy « sur un cheval blanc ». Les techniques étaient prêtes, ou presque. La volonté ne l’était pas. Aucun projet martien n’aboutira sans un but que le pays partage, une date et de l’argent, comme le disait un de ses ingénieurs à propos d’Apollo.
À quel prix
La dernière leçon ne concerne pas les fusées. Le rêve de von Braun l’a conduit à accepter l’argent d’un régime criminel, et à fermer les yeux, au moins, sur le sort des hommes qui fabriquaient ses machines. Neufeld parle d’un pacte faustien conclu en somnambule. L’histoire de Mars commence, aussi, dans un tunnel du Harz. Ceux qui reprennent le rêve martien ne peuvent pas l’ignorer : un grand but ne justifie pas les moyens. La conquête de l’espace n’a de sens que si elle respecte ceux qui la rendent possible.
Sources : D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 1 et 5 (place de von Braun, poids du carburant, mission de conjonction, plan de 1969, recherche d’eau, module de réserve, réactions du Congrès et de l’opinion, propos à J. Logsdon) ; W. von Braun, The Mars Project, introduction et préface de 1962 ; A. Dunar et S. Waring, Power to Explore, chap. II (essais, citation de W. Lucas sur l’engagement national, le but, le calendrier et les moyens) ; M. J. Neufeld, « Wernher von Braun and the Nazis », PBS, 2019. Les conclusions de ce chapitre sont celles de l’auteur du livre.
Annexes
Pour aller plus loin
Annexe Comprendre les fusées de von Braun
Quelques notions suffisent pour suivre ce livre. Elles sont expliquées ici simplement, sans formule.
Pourquoi une fusée avance
Une fusée avance en rejetant de la matière vers l’arrière, très vite. C’est le même principe que le recul d’un fusil. Elle n’a pas besoin d’air pour s’appuyer : elle fonctionne aussi dans le vide. Elle emporte donc à la fois son carburant et ce qui le fait brûler, le « comburant ». L’ensemble s’appelle les ergols.
La force qui pousse la fusée s’appelle la poussée. On la mesure en tonnes ou, chez les Américains, en livres : une poussée d’un million et demi de livres équivaut à près de sept cents tonnes.
Carburants liquides
Les premières fusées, depuis des siècles, brûlaient de la poudre. Oberth et Goddard ont montré qu’on irait beaucoup plus loin avec des carburants liquides, pompés vers une chambre de combustion. L’A4 brûlait de l’alcool avec de l’oxygène liquide. Le premier étage de la Saturn V, du kérosène avec de l’oxygène liquide. Ses étages supérieurs, de l’hydrogène liquide avec de l’oxygène liquide, le mélange le plus efficace mais le plus difficile : l’hydrogène ne reste liquide qu’à environ deux cent cinquante degrés sous zéro.
Pour comparer des moteurs, on regarde la vitesse à laquelle ils rejettent leurs gaz. Dans sa préface de 1962, von Braun donne trois chiffres : environ 2 800 mètres par seconde pour le mélange hydrazine-acide nitrique de son plan de 1952, 4 200 pour l’hydrogène et l’oxygène liquides, et 9 000 espérés pour un moteur nucléaire. Plus cette vitesse est grande, moins il faut emporter de carburant.
Les étages
Une fusée est surtout un grand réservoir. Une fois vide, ce réservoir devient un poids mort. On empile donc plusieurs fusées : quand la première est vide, on la largue, et la deuxième s’allume. Ce sont les étages. La Saturn V en avait trois.
L’orbite
Un objet en orbite tombe sans cesse vers la Terre, mais il va si vite de côté qu’il la manque toujours. Près de la Terre, il faut environ vingt-huit mille kilomètres à l’heure. Une fois en orbite, plus besoin de moteur. Von Braun voulait assembler ses vaisseaux martiens sur une « orbite de départ » parcourue en deux heures.
Le chemin le plus économe vers Mars
On ne va pas vers Mars en ligne droite. On se place sur une ellipse autour du Soleil, qui part de l’orbite de la Terre et touche celle de Mars. C’est le trajet qui coûte le moins de carburant ; il dure huit à neuf mois. Pour rentrer, il faut attendre que les planètes se retrouvent dans la bonne position, ce qui impose un long séjour. Les spécialistes parlent de mission « de classe conjonction ». C’est celle de von Braun en 1952. En 1969, il choisit un trajet plus court sur place, avec un retour qui passe près de Vénus pour se servir de son attraction.
Le rendez-vous
Faire se rejoindre deux engins en orbite s’appelle un rendez-vous. Pour aller sur la Lune, on pouvait faire ce rendez-vous autour de la Terre, avant de partir, ou autour de la Lune, pour y abandonner le petit module d’atterrissage : c’est cette seconde solution qui a été choisie en 1962.
Le moteur nucléaire
Dans un moteur nucléaire thermique comme le NERVA, on ne brûle rien. Un réacteur chauffe de l’hydrogène, qui s’échappe par une tuyère. Le gaz sort deux fois plus vite que dans le meilleur moteur chimique. C’est pourquoi le plan de 1969 en dépendait. Le NERVA a été essayé au sol pendant des années, mais n’a jamais volé.
Sources : W. von Braun, The Mars Project, préface de 1962 et introduction ; D. S. F. Portree, Humans to Mars, chap. 1 et 5 ; R. Bilstein, Stages to Saturn. Les notions générales (principe de la réaction, vitesse orbitale, température de l’hydrogène liquide) relèvent de la physique élémentaire.
Annexe Chronologie
Les dates de la vie de Wernher von Braun, dans l’ordre. Quand les sources se contredisent, les deux versions sont données ; l’annexe « Sources et méthode » revient sur ces désaccords.
23 mars 1912. Naissance à Wirsitz, en Posnanie (aujourd’hui en Pologne).
1915. La famille s’installe à Berlin.
1925-1928. Internat d’Ettersburg ; lecture d’Oberth. Puis internat de Spiekeroog.
1928, 1929 ou 1930. Entrée dans la Société pour la navigation spatiale (VfR).
Août 1930. Démonstration d’une fusée d’Oberth à Berlin.
Printemps 1932. Diplôme d’ingénieur en génie mécanique.
Octobre ou novembre 1932. Employé civil de l’armée ; décembre : premier essai au banc à Kummersdorf.
Automne 1933 – été 1934. École d’équitation de la SS à Berlin.
27 juillet 1934. Docteur en physique de l’université de Berlin. Fin 1934 : deux fusées A2 lancées.
1936-1937. Installation à Peenemünde ; directeur technique à vingt-cinq ans.
12 novembre 1937. Demande d’adhésion au parti nazi (il écrira « 1939 » en 1947).
Printemps 1940. Entre dans la SS comme sous-lieutenant ; commandant en 1943.
3 octobre 1942. Premier vol réussi de l’A4.
22 décembre 1942. Hitler ordonne la fabrication en série.
Avril-juin 1943. Emploi de détenus des camps décidé pour la fabrication.
7 juillet 1943. Film présenté à Hitler ; titre de professeur.
17-18 août 1943. Bombardement de Peenemünde. Fabrication transférée au Mittelwerk (camp de Dora).
Fin 1943 – février 1945. Une douzaine à une quinzaine de visites dans la région de Nordhausen.
Février 1944. Entrevue avec Himmler.
Mars 1944. Arrêté par la Gestapo (le 14 ou le 15) ; dix jours à deux semaines de prison à Stettin.
20 juin 1944. Une A4 dépasse cent kilomètres d’altitude.
Été 1944. Affaire Sadron et demande de détenus à Buchenwald.
7 ou 8 septembre 1944. Premiers tirs de V-2 sur des villes.
Fin janvier – février 1945. Évacuation de Peenemünde vers le Harz.
Mars 1945. Accident de voiture, bras gauche cassé.
Avril 1945. Transfert à Oberammergau ; libération du camp de Dora.
2 mai 1945. Reddition aux Américains près de Reutte (Autriche).
Septembre 1945. Arrivée aux États-Unis (le 20 ou le 29) ; Fort Bliss, Texas.
16 avril 1946. Première V-2 lancée à White Sands.
1er mars 1947. Mariage avec Maria von Quistorp à Landshut.
15-16 juin 1947. Déclaration sous serment sur son passé.
1947-1948. Roman sur Mars et calculs de l’expédition.
8 décembre 1948. Naissance d’Iris. Margrit naîtra en 1952, Peter en 1960.
Avril 1950. Installation à Huntsville (Alabama).
1952. Das Marsprojekt. 22 mars : premier article de Collier’s.
1953. The Mars Project ; 20 août : premier tir de la Redstone.
30 avril 1954. Mars dans Collier’s.
9 mars 1955. Première émission avec Walt Disney.
15 avril 1955. Citoyen des États-Unis.
Août 1955. Vanguard préféré au projet Orbiter.
1956. The Exploration of Mars, avec Willy Ley ; 20 septembre : Jupiter-C au quatrième étage factice.
4 octobre 1957. Spoutnik ; dîner avec N. McElroy.
31 janvier 1958. Explorer I en orbite.
18 juillet 1958. Rapport prévoyant des voyages interplanétaires habités en 1977.
15 août 1958. Ordre de l’ARPA lançant le futur Saturn.
1er juillet 1960. L’équipe passe à la NASA ; von Braun dirige le centre Marshall.
8 septembre 1960. Inauguration par Eisenhower.
5 mai 1961. Vol d’Alan Shepard. 25 mai : discours de Kennedy.
27 octobre 1961. Premier vol de la Saturn I.
7 juin 1962. Se rallie au rendez-vous en orbite lunaire.
Septembre 1962. Visite de Kennedy à Huntsville.
1er novembre 1963. Ordre de G. Mueller : essais « tout d’un coup ».
8 décembre 1964. Discours sur l’image de l’Alabama et les droits civiques.
8 juin 1965. Visite du gouverneur Wallace à Marshall.
1966-1967. Voyage en Antarctique.
9 novembre 1967. Premier vol de la Saturn V (Apollo 4).
4 avril 1968. Apollo 6, vol à problèmes.
21 décembre 1968. Apollo 8 part pour la Lune.
7 février 1969. Témoigne à La Nouvelle-Orléans dans le procès de trois anciens SS de Dora.
16-20 juillet 1969. Apollo 11.
4 août 1969. Présente au Space Task Group une expédition martienne pour 1981-1983.
27 janvier 1970. Nommé au siège de la NASA ; arrive le 1er mars. 24 février : journée von Braun à Huntsville.
26 mai 1972. Quitte la NASA ; 1er juillet : Fairchild Industries.
1973. Cancer découvert.
1975. Premier président du National Space Institute.
Fin 1976. Quitte Fairchild.
Début 1977. Médaille nationale de la science.
16 juin 1977. Mort à Alexandria (Virginie), à soixante-cinq ans.
1984. Départ d’A. Rudolph ; publication de dossiers sur le passé nazi de l’équipe.
Annexe Les personnages
Les personnes rencontrées dans ce livre, par ordre alphabétique, avec le rôle qu’elles ont joué dans la vie de Wernher von Braun.
Agnew, Spiro. Vice-président des États-Unis ; préside en 1969 le Space Task Group et parle d’un homme sur Mars avant la fin du siècle.
Anderson, Clinton. Sénateur du Nouveau-Mexique, président de la commission de l’espace ; déclare en juillet 1969 que « ce n’est pas le moment » de s’engager pour Mars.
Braun, Magnus von (père). Baron, fonctionnaire, ministre de l’Agriculture sous la république de Weimar (1878-1972).
Braun, Magnus von (frère). Frère cadet ; chimiste de l’équipe ; part à bicyclette chercher les Américains le 2 mai 1945.
Braun, Maria von, née von Quistorp. Sa cousine, épousée le 1er mars 1947 ; mère d’Iris, de Margrit et de Peter.
Cabala, Adam ; Cazabonne, Robert ; Morand, Guy. Anciens détenus, dont les témoignages mettent en cause von Braun.
Collins, Michael. Astronaute d’Apollo 11 ; a décrit la Saturn V.
Dannenberg, Konrad. Ingénieur de l’équipe depuis Peenemünde ; membre du parti nazi depuis 1932.
Dornberger, Walter. Officier d’artillerie, chef du programme de fusées de l’armée allemande ; le supérieur et le protecteur de von Braun.
Eisenhower, Dwight. Président des États-Unis (1953-1961) ; inaugure le centre Marshall le 8 septembre 1960.
Glennan, T. Keith. Premier administrateur de la NASA (1958-1961).
Grau, Dieter. Chef de la qualité à Marshall ; obtient une vérification supplémentaire avant Apollo 8.
Gröttrup, Helmut. Ingénieur de Peenemünde arrêté avec von Braun en 1944 ; dirige ensuite les Allemands emmenés en Union soviétique.
Hamill, James. Major américain ; organise l’envoi des V-2 et encadre l’équipe à Fort Bliss.
Heimburg, Karl. Chef du laboratoire d’essais de Huntsville.
Himmler, Heinrich. Chef de la SS ; fait entrer von Braun dans la SS en 1940 et cherche à prendre le contrôle des fusées.
Hitler, Adolf. Ordonne la fabrication de la V-2 ; von Braun l’a rencontré quatre ou cinq fois.
Houbolt, John. Ingénieur du centre de Langley, défenseur du rendez-vous en orbite lunaire.
James, Lee. Officier puis responsable des programmes Saturn I et Saturn V ; était à Londres sous les V-2.
Kammler, Hans. Général de la SS, maître de la fabrication des V-2, puis de tout le programme.
Kennedy, John F. Président des États-Unis ; fixe en 1961 l’objectif de la Lune ; visite Marshall en 1962.
Ley, Willy. Écrivain scientifique, ancien de la société des fusées de Berlin ; coauteur de The Exploration of Mars.
Low, George. Ingénieur de Houston ; propose d’envoyer Apollo 8 autour de la Lune.
Lucas, William. Ingénieur de Marshall, puis directeur du centre.
McElroy, Neil. Ministre de la Défense ; dîne à Redstone le soir de Spoutnik.
Medaris, John. Général, commandant de l’ABMA de 1956 à 1960.
Mueller, George. Chef des vols habités de la NASA ; impose les essais « tout d’un coup ».
Neufeld, Michael J. Historien du musée de l’Air et de l’Espace de Washington, biographe de von Braun.
Oberth, Hermann. Pionnier allemand des fusées, dont le livre a décidé de la vocation de von Braun ; voir sa biographie sur ce site.
Paine, Thomas. Administrateur de la NASA (1969-1970) ; appelle von Braun à Washington pour préparer Mars.
Portree, David. Historien, auteur pour la NASA de Humans to Mars.
Rees, Eberhard. L’adjoint de toujours, de Peenemünde à Huntsville ; lui succède à la tête de Marshall en 1970.
Rudolph, Arthur. Ingénieur ; approuve en 1943 l’emploi des détenus ; dirige plus tard le programme Saturn V ; quitte les États-Unis en 1984.
Ryan, Cornelius. Rédacteur de Collier’s, artisan de la série de 1952-1954.
Sadron, Charles. Physicien français déporté, que von Braun voulut placer à la tête d’un laboratoire à Dora ; il refusa.
Sellier, André. Historien français, ancien déporté de Dora.
Speer, Albert. Ministre de l’Armement ; contribue à la libération de von Braun en 1944.
Staver, Robert. Major américain ; dresse la liste des spécialistes allemands et récupère les archives.
Stuhlinger, Ernst. Physicien de l’équipe, spécialiste de la propulsion électrique, biographe de von Braun.
Tiesenhausen, Georg von. Ingénieur de l’équipe, témoin des années de Peenemünde et de Huntsville.
Toftoy, Holger. Officier américain qui fait venir l’équipe aux États-Unis, puis à Huntsville.
Van Allen, James. Physicien ; son instrument, à bord d’Explorer I, révèle les ceintures de radiation.
Wallace, George. Gouverneur ségrégationniste de l’Alabama.
Webb, James. Administrateur de la NASA (1961-1968).
Wiesner, Jerome. Conseiller scientifique de Kennedy, opposé au rendez-vous lunaire.
York, Herbert. Responsable de la recherche au ministère de la Défense ; ordonne en 1959 l’annulation de Saturn, puis pousse au transfert vers la NASA.
Annexe Lexique
Les sigles et les mots techniques employés dans ce livre.
A4. Fusée de Peenemünde, appelée V-2 par la propagande ; quatorze mètres, environ treize tonnes.
ABMA. Agence des missiles balistiques de l’armée américaine, créée en 1956 à Huntsville.
Apollo. Programme américain d’envoi d’hommes sur la Lune (1961-1972).
ARPA. Agence des projets de recherche avancée du ministère de la Défense, créée en 1958.
Dora (Mittelbau-Dora). Camp de concentration qui fournissait les détenus de l’usine souterraine des V-2.
Ergols. Ensemble du carburant et du comburant d’une fusée.
Explorer I. Premier satellite américain, lancé le 31 janvier 1958.
F-1, H-1, J-2. Moteurs des fusées Saturn : le F-1 pour le premier étage de la Saturn V, le H-1 pour celui de la Saturn I, le J-2, à hydrogène, pour les étages supérieurs.
Gestapo. Police secrète d’État du régime nazi.
Jupiter, Jupiter-C, Juno. Missile de portée intermédiaire de l’ABMA ; sa version d’essai à quatre étages ; ses versions spatiales.
Marshall (centre). Centre de vol spatial de la NASA à Huntsville, dirigé par von Braun de 1960 à 1970.
Mittelwerk. Usine souterraine de V-2 du Harz, près de Nordhausen.
Module d’atterrissage martien. Engin chargé de descendre de l’orbite au sol de Mars et d’en remonter ; en anglais MEM.
NACA. Comité consultatif national pour l’aéronautique, ancêtre de la NASA.
NASA. Agence spatiale civile des États-Unis, créée en 1958.
NERVA. Moteur-fusée nucléaire thermique américain, essayé au sol dans les années 1960, sans jamais voler.
Paperclip. Programme américain de recrutement de savants et d’ingénieurs allemands, d’abord appelé Overcast.
Peenemünde. Centre allemand de recherche sur les fusées, sur l’île d’Usedom.
Pogo. Oscillation d’une fusée dans le sens de sa longueur.
Redstone. Arsenal de l’armée à Huntsville ; et missile construit par l’équipe de von Braun.
Rendez-vous orbital. Réunion de deux engins dans l’espace.
Saturn I, Saturn V. Lanceurs conçus au centre Marshall ; la Saturn V a porté les hommes vers la Lune.
SD. Service de sécurité de la SS, qui surveillait von Braun.
Space Task Group. En 1958, petit groupe de Langley chargé des vols habités ; en 1969, groupe présidé par Agnew chargé de l’avenir du programme spatial.
SS. Organisation du parti nazi dirigée par Himmler, responsable des camps de concentration.
V-2. Voir A4.
VfR. Verein für Raumschiffahrt, Société pour la navigation spatiale, fondée en 1927.
Vanguard. Projet de satellite de la marine américaine, préféré en 1955 au projet de von Braun.
Annexe Sources et méthode
Ce livre ne contient aucun dialogue imaginé, aucune pensée prêtée à quelqu’un sans un texte pour l’appuyer. Cette annexe indique d’où viennent les faits, ce qui est solide, ce qui l’est moins, et les points où les sources se contredisent.
Les sources principales
Quatre ouvrages publiés par la NASA forment la base de ce livre. L’histoire du centre Marshall, d’Andrew Dunar et Stephen Waring, Power to Explore (1999), fondée sur les archives du centre et sur des dizaines d’entretiens avec ses anciens, pour Peenemünde, l’arrivée aux États-Unis, Huntsville, la méthode de von Braun, les droits civiques et son départ. L’histoire technique des fusées Saturn, de Roger Bilstein, Stages to Saturn (1980), pour l’origine de la Saturn, les essais et les vols Apollo. L’étude de David Portree, Humans to Mars (2001), pour les projets martiens de 1952, 1954, 1956 et 1969. Et la notice biographique que la NASA consacre aujourd’hui à son ancien directeur.
Pour le passé nazi, nous avons suivi en outre l’article de l’historien Michael J. Neufeld, du musée national de l’Air et de l’Espace, publié par la télévision publique américaine PBS en 2019, et un document de première main : la déclaration sous serment signée par von Braun à Fort Bliss en juin 1947, reproduite dans un rapport du FBI de 1948. La copie numérisée que nous avons lue est en partie illisible ; nous n’en avons retenu que les passages sûrs.
Pour le plan martien de 1952, nous avons lu le livre de von Braun lui-même, The Mars Project, dans son édition de 1991 qui contient sa préface de 1962 et un avant-propos de Thomas Paine. C’est un ouvrage protégé : nous le résumons et n’en citons que des phrases brèves.
Ce qui vient d’une source tertiaire
Plusieurs faits viennent de l’article « Wernher von Braun » de l’encyclopédie Wikipédia en anglais : les détails de l’enfance et de la famille, l’épisode du chariot à fusées, les leçons de Hindemith, le mot à Piccard, les essais d’avion-fusée, certains éléments de l’arrestation de 1944, les témoignages d’anciens détenus, le mariage et la conversion, les dates de la fin de sa vie. Cet article renvoie aux biographies de Michael Neufeld (2007) et d’Ernst Stuhlinger et Frederick Ordway (1994), que nous n’avons pas pu consulter directement. Chaque chapitre signale ce qui en vient.
Les citations
Les paroles de von Braun et de ses contemporains citées entre guillemets sont traduites de l’anglais. Beaucoup ont été rapportées de mémoire, des années plus tard, par des témoins. C’est le cas des propos tenus à Fort Bliss, des anecdotes du centre Marshall (les cinq « Nein », la bouteille de champagne) et des récits d’anciens détenus. Nous l’avons indiqué quand la source elle-même le signale.
Les points où les sources se contredisent
L’entrée dans la société des fusées. 1928 selon la NASA, 1929 selon Dunar et Waring, 1930 selon Bilstein et Wikipédia.
L’adhésion au parti nazi. Von Braun écrit en 1947 qu’on lui a demandé d’adhérer en 1939. Selon Neufeld et la NASA, il a adhéré en 1937 (demande du 12 novembre 1937). On ignore si l’écart était voulu.
L’uniforme de la SS. Von Braun a dit ne l’avoir porté qu’une fois ; un ancien officier SS de Peenemünde a affirmé en 2002 qu’il le portait régulièrement.
L’arrestation de 1944. Douze jours plus deux d’après sa déclaration de 1947, deux semaines selon Bilstein et Paine, dix jours selon Neufeld. Date : le 14 ou le 15 mars. Sa libération est attribuée à Dornberger seul (sa déclaration), à Dornberger intercédant auprès de Hitler (Bilstein), ou à Dornberger et Speer (Neufeld). Sa déclaration place l’arrestation huit semaines environ après l’entrevue avec Himmler ; Sellier date l’entrevue de février, ce qui donne un intervalle plus court. Wikipédia affirme aussi, ailleurs, une arrestation en juillet 1943 pour opposition au travail forcé : aucune autre source ne le confirme, et nous ne l’avons pas retenu.
Les visites au Mittelwerk. « Plusieurs » selon la réponse de von Braun dans les années 1960 ; une douzaine selon Neufeld ; environ quinze selon la NASA, d’après son témoignage de 1969 ; de douze à quinze selon Wikipédia.
Les morts. Environ 20 000 morts dans l’ensemble Mittelwerk-Dora selon Dunar et Waring ; Wikipédia cite environ 12 000 morts liés à la fabrication et 9 000 victimes des tirs. Neufeld parle de « milliers ».
Les V-2 tirées. Près de 3 000 selon Bilstein ; 1 054 tombées sur l’Angleterre selon Paine. Premier tir de guerre : 7 septembre 1944 (Wikipédia) ou 8 septembre (Paine).
Le nombre d’Allemands amenés aux États-Unis. 127 noms (Dunar et Waring), environ 125 (NASA), 115 (Paine), plus de 100 (Bilstein), environ 60 à White Sands (Portree).
L’arrivée aux États-Unis. Le 20 septembre 1945 à New Castle, dans le Delaware (Wikipédia), ou le 29 septembre à Fort Strong, à Boston (Bilstein). Les deux peuvent se compléter.
La déclaration sous serment. Datée du 15 juin 1947 par la notaire ; remise le 16 selon le FBI.
Erreurs relevées dans les sources. Bilstein date la reddition du « 2 mai 1944 » au lieu de 1945, situe le Harz en Bavière, et date de 1928 le film de Fritz Lang, sorti en 1929. Dunar et Waring écrivent que Wirsitz est devenue polonaise après la Seconde Guerre mondiale ; c’est après la Première. Dunar et Waring appellent le film de 1960 He Aims for the Stars ; son titre est I Aim at the Stars. Wikipédia lui donne trente-cinq ans à son mariage ; il en avait trente-quatre.
Explorer I. Un peu plus de 18 livres selon Dunar et Waring, 10,5 livres selon Paine, 31 livres avec son dernier étage selon Portree.
Les ergols du plan de 1952. Portree écrit « acide nitrique et alcool » ; le livre de von Braun dit hydrazine et acide nitrique. Nous suivons le livre.
Le poste de 1970. Administrateur associé pour la planification, quatrième rang de l’agence, selon Dunar et Waring ; administrateur associé adjoint, selon la NASA et Wikipédia.
La maladie. Wikipédia parle d’un cancer du rein découvert en 1973 et d’un cancer du pancréas à sa mort ; Neufeld et la NASA écrivent simplement « cancer ».
Ce que ce livre ne dit pas
Il ne décrit pas ce que von Braun pensait ou ressentait, sauf quand une lettre, un témoin ou lui-même l’a dit. Il ne reconstitue pas les scènes de Peenemünde ou du Mittelwerk au-delà de ce que rapportent les sources. Il ne tranche pas entre les dénégations de von Braun et les accusations d’anciens détenus.
La longueur
Ce livre compte environ vingt-six mille mots. L’objectif fixé pour cette collection était de cent mille. Nous ne l’avons pas atteint et préférons le dire. Pour aller plus loin sans répéter ni inventer, il faudrait consulter les grandes biographies, celle de Michael Neufeld (Von Braun: Dreamer of Space, Engineer of War, 2007) et celle d’Ernst Stuhlinger et Frederick Ordway (1994), le livre de Neufeld sur Peenemünde (The Rocket and the Reich, 1995), les travaux d’André Sellier sur Dora, les archives du centre Marshall et du U.S. Space and Rocket Center de Huntsville, et le roman martien publié en 2006. Ces ouvrages sont protégés et n’étaient pas accessibles librement. En l’état, le texte ne contient que des faits que nous avons pu rattacher à une source.
Le portrait
L’image placée en tête de ce livre est une illustration, non une photographie d’archive.
Sources en ligne
- NASA — A. Dunar et S. Waring, Power to Explore: A History of Marshall Space Flight Center 1960-1990 (SP-4313, 1999)
- NASA — R. Bilstein, Stages to Saturn: A Technological History of the Apollo/Saturn Launch Vehicles (SP-4206)
- NASA — D. S. F. Portree, Humans to Mars: Fifty Years of Mission Planning, 1950-2000 (2001)
- NASA — Wernher von Braun, notice biographique
- PBS — M. J. Neufeld, Wernher von Braun and the Nazis (2019)
- FBI — Déclaration sous serment de W. von Braun du 16 juin 1947 (rapport de 1948)
- W. von Braun, The Mars Project (University of Illinois Press ; préface de 1962, avant-propos de T. O. Paine)
- Wikipédia (en anglais) — Wernher von Braun (source tertiaire)
Faits vérifiés auprès de ces sources le 9 octobre 2026.
Pour aller plus loin
Bibliothèque Mars
Ce livre prolonge la page par une architecture complète de colonie martienne. Le dossier ci-dessus reste volontairement autonome : Arcadia est un approfondissement facultatif, pas un préalable à la compréhension.
Arcadia — Manuel de la première cité martienne
