Bible Mars — Personnalités
Ashwin Vasavada
L’enfant de Stockton qui contemplait les images de Viking a commencé sa carrière par trois missions perdues. Il dirige depuis 2015 la science de Curiosity, couche après couche, dans le cratère Gale.
scientifique de projet de Curiosity, Jet Propulsion Laboratory
- Formation
- UCLA (1992), doctorat de science planétaire, Caltech (1998)
- Institution
- Jet Propulsion Laboratory
- Rôles
- Scientifique de projet adjoint (2004-2014), puis scientifique de projet de Curiosity (depuis 2015)
- Spécialité
- Climat et surface de Mars, atmosphères des planètes géantes, Lune
- Lien avec Mars
- Dirige la science du rover Curiosity dans le cratère Gale
6 chapitres et 4 annexes : environ 4 300 mots, soit 20 minutes de lecture. Chaque fait vient de sources vérifiées, indiquées à la fin de chaque chapitre.
Première partie
Vers Mars, malgré tout
1970 – 2004
Chapitre 1 · Années 1970 – 1992 Un livre d’images de Viking
Ashwin Vasavada dirige aujourd’hui la science de Curiosity, le plus gros rover jamais posé sur Mars par la NASA. Tout commence par un livre d’enfant, ouvert sur une photographie prise au ras du sol martien.
Regarder Mars à hauteur d’homme
Il a huit ou neuf ans. Dans un livre, il trouve des photographies de la surface de Mars prises par les atterrisseurs Viking, lancés en 1975. Elles montrent le sol martien à peu près à hauteur d’yeux. « Je pouvais les regarder pendant des heures », raconte-t-il. C’est à ce moment, dit-il, qu’il a voulu explorer d’autres planètes depuis leur surface : marcher en pensée dans le paysage, voir ce qu’il y a derrière le prochain virage, grimper la montagne suivante, retourner une pierre, creuser un trou.
Il appartient à la génération de la navette spatiale, mais il ne rêve pas d’être astronaute. Dans son esprit, la Lune est un monde que les hommes explorent ; les planètes, elles, sont le domaine des sondes robotisées. Il a grandi pendant ce qu’il appelle l’âge d’or de l’exploration planétaire, à la fin des années 1970 et au début des années 1980 : les atterrissages sur Mars, les sondes Voyager.
Stockton
Il grandit dans le nord de la Californie, à Stockton, non loin de Sacramento. Sans vouloir dénigrer sa ville natale, dit-il, il n’y trouve guère de conseils pour atteindre son rêve. Quelques très bons professeurs de lycée l’aident à se préparer, mais il arrive à l’université sans rien savoir du chemin qui mène au métier d’explorateur planétaire, ni des écoles qui y préparent.
Une autre passion le dispute à l’espace : la musique. Pendant des années, il joue de la batterie et des percussions, notamment dans un orchestre symphonique. Il hésite entre deux voies, la musique et l’ingénierie aérospatiale. Ses parents, pense-t-il, ont pesé dans le choix. Son père est originaire d’Inde, une culture où l’on accorde une grande place aux sciences ; on l’aurait volontiers vu médecin. La science planétaire était un peu inattendue, admet-il, mais elle séduisait certainement plus son père que la musique.
Cinq spécialités à UCLA
Il choisit l’université de Californie à Los Angeles, parce qu’elle excelle à la fois en sciences et en arts. Il y change cinq fois de spécialité. Il commence par l’ingénierie aérospatiale, « parce qu’il y avait le mot espace dedans », s’amuse-t-il. Il comprend vite qu’il existe entre ingénieurs et scientifiques une différence de culture, peut-être de tempérament : ce qui l’intéresse n’est pas de résoudre des problèmes techniques, mais de comprendre la nature. Il passe à la physique, puis découvre les sciences de la Terre, qui le passionnent. Remplacez la Terre par une autre planète, et vous obtenez la science planétaire : on y étudie les atmosphères, les océans, la géologie, la physique, tout ce qu’on étudie sur Terre, mais ailleurs. Il lui faut attendre sa quatrième année pour trouver cette voie.
Ses meilleurs souvenirs d’UCLA sont ceux d’une vie d’étudiant classique : réviser en semaine et, le samedi, jouer dans la fanfare de l’université au Rose Bowl. Il continue de jouer avec les étudiants en musique pendant ses études de sciences. En 1992, il obtient sa licence en géophysique et physique spatiale.
Sources : NASA/JPL, podcast « On a Mission », saison 4, épisode 5, « A Ton of Curiosity », 2022 (le livre et les images de Viking, « I could just stare at that for hours », la génération de la navette, la Lune et les planètes, Stockton, les professeurs, la batterie et l’orchestre symphonique, la fanfare, la musique ou l’ingénierie, le père originaire d’Inde, les cinq spécialités, « because it had the word “space” in it », ingénieurs et scientifiques, la quatrième année) ; UCLA, département des sciences de la Terre, des planètes et de l’espace, entretien avec Ashwin Vasavada, 26 mai 2013 (le choix d’UCLA pour les sciences et les arts, la fanfare au Rose Bowl le samedi, l’âge d’or des années 1970 et 1980, Voyager, pas astronaute) ; JPL, page « Ashwin R. Vasavada » (licence de géophysique et de physique spatiale, UCLA, 1992). Les paroles sont traduites de l’anglais. Les sources consultées ne donnent ni sa date de naissance ni le métier de ses parents ; nous nous en tenons à ce qu’il en dit à propos de sa carrière.
Chapitre 2 · 1992 – 2004 Trois missions perdues
Ashwin Vasavada entre dans la science planétaire à une époque, dit-il, plus connue pour ses échecs que pour ses succès. Trois des missions martiennes sur lesquelles il travaille ou compte travailler disparaissent.
Mars Observer, sur l’autoroute
Admis au California Institute of Technology pour sa thèse, ce qu’il compte parmi les choses les plus inattendues de sa vie, il prend la route depuis Stockton, où il a passé l’été, pour son premier jour à Caltech. C’est ce jour-là que la sonde Mars Observer est perdue, trois jours avant de se placer en orbite autour de Mars. Il apprend la nouvelle à la radio en descendant vers Los Angeles. C’était la mission sur laquelle il comptait travailler pendant sa thèse.
Il doit changer de cap. Il devient étudiant des planètes extérieures et travaille sur la mission Galileo, vers Jupiter, puis sur la mission Cassini, vers Saturne. Ses recherches portent sur la dynamique des atmosphères de Jupiter et de Saturne, leur structure verticale, leurs éclairs et leurs aurores. Il passera, résume-t-il, cinq ans dans un laboratoire. En 1998, il obtient son doctorat de science planétaire à Caltech.
Mars Polar Lander
Son premier vrai poste de chercheur est un postdoctorat à UCLA, pour la mission Mars Polar Lander. Pendant environ un an, il prépare l’atterrissage. Le 23 septembre 1999, la sonde sœur, Mars Climate Orbiter, est perdue en arrivant à Mars. Le 3 décembre 1999, Mars Polar Lander se tait à son tour, juste avant d’entrer dans l’atmosphère martienne.
Il en tire une leçon qu’il n’oubliera pas : explorer Mars, et surtout s’y poser, est un défi réel. Trois missions qu’il devait étudier ou qu’il avait préparées sont perdues. Quand Curiosity sera en construction, dit-il, il abordera le projet dans un état d’esprit très sobre.
Au Congrès, puis de retour à UCLA
De 2001 à 2002, il passe une année au Congrès des États-Unis comme boursier de politique scientifique et technologique de l’American Association for the Advancement of Science. De 2002 à 2004, il est chercheur boursier W. W. Rubey à UCLA. Il s’intéresse alors à la Lune et à Mercure, à la stabilité et à la répartition des substances volatiles près de leurs pôles, et aux propriétés thermiques des surfaces de la Lune et de Mars. En 2004, il devient co-investigateur du radiomètre Diviner de la sonde lunaire Lunar Reconnaissance Orbiter.
Sources : NASA/JPL, podcast « On a Mission », « A Ton of Curiosity », 2022 (« an era of planetary exploration that was known more for failure than success », Caltech inattendu, le trajet depuis Stockton, Mars Observer trois jours avant la mise en orbite, la radio, le changement vers les planètes extérieures, Galileo et Cassini, le postdoctorat à UCLA, Mars Polar Lander pendant environ un an, Mars Climate Orbiter, « a very sober mindset ») ; UCLA, entretien du 26 mai 2013 (cinq ans dans un laboratoire) ; JPL, page « Ashwin R. Vasavada » (doctorat de 1998, bourse AAAS au Congrès de 2001 à 2002, bourse Rubey à UCLA de 2002 à 2004, Diviner depuis 2004, thèmes de recherche) ; NASA NSSDCA, fiches « Mars Climate Orbiter » et « Mars Polar Lander », citées dans la biographie de Donna Shirley de cette collection (dates de 1999). Le podcast attribue la perte de Mars Observer à une explosion pendant un transfert de carburant ; nous reprenons cette explication telle qu’il la donne. Le podcast ne précise pas la date de la perte. Les paroles sont traduites de l’anglais.
Deuxième partie
Curiosity
2004 – 2026
Chapitre 3 · 2004 – 2012 Huit ans pour un « méga-rover »
En 2004, Ashwin Vasavada devient scientifique de projet adjoint d’une mission martienne encore en préparation, qu’on surnomme alors le « MegaRover ». Il y consacrera huit ans avant le lancement, sans savoir si l’effort paiera.
Une bête d’une tonne
Le futur Mars Science Laboratory n’a pas encore de nom. Plus tard, une collégienne du Kansas de douze ans, Clara Ma, remportera le concours qui le baptise Curiosity. Pour l’instant, c’est le « MegaRover » : il doit être grand pour porter tous ses outils. Ashwin Vasavada le décrit comme une bête, lourde et pataude, qui pèse une tonne et tiendrait à peine dans un garage, avec des roues larges comme celles d’un Hummer et une caisse courte comme celle d’une Mini. Il emporte dix instruments scientifiques et un bras robotisé muni d’une foreuse.
Le but, explique-t-il, est de savoir si Mars a jamais réuni les conditions capables d’entretenir la vie, en jouant le rôle d’un géologue de terrain virtuel. « Il n’existe pas d’étalon de l’habitabilité », dit-il : aucune expérience unique ne la mesure. Il faut réunir des indices sur l’eau et sur sa nature, car l’eau peut être trop salée ou trop acide pour la vie, et cette eau a disparu ; on la déduit de la chimie, de la minéralogie, de la forme des roches. Le cœur de la mission est donc de forer les roches, de ramasser le sol et de livrer ces échantillons à des laboratoires construits à l’intérieur du rover.
Apprendre à lire les roches
Pour préparer l’équipe, il emmène les scientifiques sur des terrains terrestres qui ressemblent à ceux de Mars : au Nouveau-Mexique, dans le désert de Mojave, dans la vallée de la Mort, où l’on voit de beaux stromatolithes, ces structures que la vie peut imprimer dans les couches de roche, et dans un bassin près de Pyramid Lake, au nord de Los Angeles, où des rivières et des lacs ont laissé des dépôts très semblables à ceux qu’on étudiera dans le cratère Gale. Il s’agit que chacun apprenne à regarder une roche et à comprendre l’histoire qu’elle raconte.
Lui-même aime les longues randonnées dans le désert, voir ce qui se trouve derrière le prochain coude. « Chaque paysage est beau et a une histoire », dit-il. Ce qui l’attire dans la science, c’est de comprendre comment la nature, la physique et la chimie ont conspiré pour créer ce qu’on a sous les yeux.
Deux ans de retard
Construire le rover se révèle bien plus difficile que prévu, surtout ses mécanismes. En 2008, l’équipe reporte le lancement de deux ans : le rover est trop complexe pour le calendrier, et les fenêtres de tir vers Mars ne s’ouvrent qu’environ tous les deux ans. Le 23 juillet 2010, dans une salle blanche du JPL, le rover fait son premier essai de roulage, sous les yeux de l’équipe réunie dans une galerie ; c’est Ashwin Vasavada qui commente la vidéo diffusée par la NASA.
Le lancement
Le 26 novembre 2011, une fusée Atlas V emporte Curiosity depuis Cap Canaveral. Pour lui, c’est ce moment, plus encore que l’atterrissage, qui reste le plus mémorable ; sa famille et ses amis proches le regardent avec lui. Il a travaillé huit ans sur la mission. Il sait, après les échecs de 1999, que rien ne garantit que cela paiera.
Le 6 août 2012, en temps universel, Curiosity se pose dans le cratère Gale grâce à la grue volante. Au contrôle de mission, l’annonce tombe : « Touchdown confirmed. We’re safe on Mars. » L’atterrissage n’a abîmé que l’un des deux capteurs de vent, touché par des cailloux soulevés par les rétrofusées.
Sources : JPL, page « Ashwin R. Vasavada » (scientifique de projet adjoint de 2004 à 2014) ; NASA/JPL, podcast « On a Mission », « A Ton of Curiosity », 2022 (le « MegaRover », Clara Ma, la bête d’une tonne, le Hummer et la Mini, dix instruments, l’objectif, « There’s no yardstick for habitability », l’eau trop salée ou trop acide, les laboratoires, les sorties sur le terrain, « every landscape is beautiful and has a story », les mécanismes, le lancement du 26 novembre 2011, huit ans, le capteur de vent, « Touchdown confirmed ») ; UCLA, entretien du 26 mai 2013 (le report de 2008, les fenêtres de tir, le lancement comme moment le plus mémorable, la famille et les amis) ; NASA, « First Test Drive for Next Mars Rover » (essai du 23 juillet 2010, commentaire de Vasavada) ; NASA, « Here’s How Curiosity’s Sky Crane Changed the Way NASA Explores Mars », 7 août 2024, cité dans la biographie d’Adam Steltzner de cette collection (atterrissage du 5 août 2012 heure du Pacifique, 6 août en temps universel). Les paroles sont traduites de l’anglais.
Chapitre 4 · 2012 – 2014 Rouler dans la mauvaise direction
Curiosity est venu pour une montagne. Mais la première grande découverte de la mission se fait dans la plaine, parce que l’équipe a choisi de tourner le dos à son objectif.
Le mont Sharp
Au centre du cratère Gale, large de 154 kilomètres, se dresse le mont Sharp, haut d’environ 5,5 kilomètres. Ce n’est pas le pic central qui se forme parfois au moment d’un impact, explique Ashwin Vasavada : la montagne est faite de couches horizontales de sédiments, apportés par le vent ou par l’eau. Vues d’orbite, deux couches intriguent : l’une enrichie en argiles, qui suggèrent beaucoup d’eau, et juste au-dessus une autre enrichie en sulfates, des sels, signe d’un climat plus sec. Mais on ne peut pas se poser sur la montagne ; il faut atterrir dans la plaine et prévoir au moins un an de route pour la rejoindre.
Le pari de Yellowknife Bay
Un rover martien roule très lentement ; un très bon jour, il parcourt la longueur d’un terrain de football. Le mont Sharp, à quelques kilomètres, aurait pu être atteint en quelques mois. Mais après l’atterrissage, l’équipe repère non loin une zone qui pourrait être un ancien lac. « Nous avons roulé dans la mauvaise direction, exprès », raconte-t-il en riant. C’est un risque scientifique, et un investissement de temps pour toute la mission. Tous auraient dit que les grands résultats viendraient du mont Sharp et que le fond du cratère était un coup de dés. Le pari réussit dès la première année.
Les deux premiers trous de forage de la mission révèlent l’un des meilleurs exemples, sur toute la mission, d’un endroit où la vie aurait pu survivre, et même prospérer. L’eau y est restée abondante longtemps ; or la vie a besoin de temps pour évoluer. Les éléments essentiels, carbone, hydrogène, oxygène, azote, phosphore et soufre, étaient présents en même temps que l’eau. Et les minéraux des roches pouvaient fournir l’énergie chimique dont se nourrissent, sur Terre, les microbes du sous-sol.
L’anomalie du sol 200
C’est pendant l’étude de Yellowknife Bay que le rover « perd la tête ». Plusieurs défauts du logiciel le font se bloquer ; il ne répond plus et ne se met pas en veille pour recharger sa batterie, qui se vide. Ashwin Vasavada se sent complètement impuissant. Tout ce qu’il peut faire, dit-il, c’est rentrer chez lui et laisser travailler les ingénieurs du JPL, qui diagnostiquent la panne avec les rares données reçues de Mars. Chaque heure compte. Il faut finalement ordonner au rover de basculer sur son ordinateur de secours. Les heures d’attente sont très tendues ; la bascule réussit. « C’est la fois où nous avons été le plus près de la fin de la mission », dit-il.
Des dents de requin
En 2013, en route vers le mont Sharp, l’équipe remarque que les roues, en aluminium mince, s’abîment bien plus vite que prévu : rayures, perforations, déchirures entre les nervures. Dans le pire des scénarios, elles seraient en lambeaux avant que le rover n’ait beaucoup monté. Ashwin Vasavada parle d’un « petit moment Apollo 13 », qui a demandé la collaboration des scientifiques et des ingénieurs. On découvre des roches dures et pointues, encore jamais vues sur les sites d’atterrissage précédents, qui ne bougent pas sous le poids du rover : de véritables dents de requin. On découvre aussi que le logiciel faisait tourner toutes les roues à la même vitesse ; quand l’une devait grimper sur un obstacle, les cinq autres la poussaient encore plus fort contre la pointe. Les ingénieurs du JPL inventent un « contrôle de traction », qui aide les roues à franchir les obstacles en douceur, et l’équipe inspecte désormais les roues tous les kilomètres. La découverte disculpe aussi les concepteurs des roues : le poids du rover à lui seul ne les aurait pas percées.
Le lac du mont Sharp
En 2013, la NASA lui décerne sa médaille pour réalisation exceptionnelle (Exceptional Achievement Medal). Le 8 décembre 2014, l’équipe présente une interprétation nouvelle : le mont Sharp aurait été construit en grande partie par des sédiments déposés dans un grand lac, pendant des dizaines de millions d’années. « Si notre hypothèse sur le mont Sharp se confirme, elle remet en cause l’idée que les conditions chaudes et humides sur Mars étaient passagères, locales, ou seulement souterraines », déclare-t-il. Une explication plus radicale serait que l’atmosphère ancienne, plus épaisse, ait réchauffé toute la planète au-dessus du point de congélation ; mais personne ne sait encore comment.
Sources : NASA/JPL, podcast « On a Mission », « A Ton of Curiosity », 2022 (154 km, 5,5 km, la montagne de couches, argiles et sulfates, l’atterrissage dans la plaine, la longueur d’un terrain de football, « We drove in the wrong direction, on purpose », « a crapshoot », les deux premiers forages, le temps, les éléments et l’énergie, l’anomalie du sol 200, « That’s the closest we ever came to the mission ending », les roues, « our little mini-Apollo 13 moment », les dents de requin, le contrôle de traction, l’inspection tous les kilomètres) ; NASA, « NASA’s Curiosity Mars Rover Gets a Major Software Upgrade », 13 avril 2023 (roues abîmées depuis 2013) ; NASA, « NASA’s Curiosity Rover Finds Clues to How Water Helped Shape Martian Landscape », 8 décembre 2014 (citation de Vasavada, scientifique de projet adjoint) ; biographie de John Grotzinger de cette collection (le lac et les dizaines de millions d’années, d’après le même communiqué) ; JPL, page « Ashwin R. Vasavada » (médaille de 2013). Les paroles sont traduites de l’anglais.
Chapitre 5 · 2015 – 2026 Le scientifique de projet
En janvier 2015, Ashwin Vasavada prend la tête de la science de Curiosity. Pendant plus de dix ans, il conduit le rover, couche après couche, à travers l’histoire du climat martien.
Succéder à John Grotzinger
Le 5 janvier 2015, le JPL annonce que John Grotzinger quitte la fonction de scientifique de projet ; Ashwin Vasavada, adjoint depuis 2004, lui succède. « John Grotzinger a mis tout son cœur et toute son âme dans Curiosity pendant sept ans », dit-il. Le scientifique de projet coordonne près de cinq cents chercheurs ; avec eux, il décide où le rover ira ensuite.
La foreuse en panne
En décembre 2016, après avoir prélevé des échantillons dans quinze roches depuis 2013, le mécanisme d’avance de la foreuse, le moteur qui pousse le foret dans la roche, cesse de fonctionner de manière fiable. Or toute la mission est construite autour du forage. D’habitude, un incident se règle en vingt-quatre heures, et on compte jusqu’à dix avant de s’inquiéter. Cette fois, les jours passent sans amélioration. Pour la première fois, il reste éveillé chez lui, nuit après nuit, en pensant que ce pourrait être la fin de l’exploration scientifique du cratère Gale.
Les ingénieurs passent environ un an et demi à inventer une autre façon de forer, sans ce moteur : le foret reste sorti et c’est le bras robotisé lui-même qui l’enfonce, un peu comme une personne qui perce un mur. Ils la testent à l’été et à l’automne 2017 sur le rover d’essai du JPL ; il n’était pas certain que le bras supporterait ces efforts. Côté science, il faut réinventer la manière d’analyser les échantillons. Le 20 mai 2018, Curiosity perce la roche « Duluth » : son premier échantillon depuis octobre 2016. Depuis, dit-il, le rover a foré plus de trous avec cette méthode qu’avec l’ancienne.
En juillet 2018, alors qu’une tempête de poussière enveloppe la planète, il explique que l’équipe travaille « en double service » : la foreuse remise en service prélève un échantillon frais pendant que les instruments étudient l’évolution de la tempête.
Le mystère du méthane
Le laboratoire SAM du rover détecte de faibles quantités de méthane dans l’atmosphère, qui varient avec les saisons, et parfois des bouffées beaucoup plus fortes, dont on ne comprend pas l’origine. Sur Terre, ce gaz est surtout produit par des microbes, mais il peut aussi venir de réactions entre l’eau et les roches. En juin 2019, après la plus forte détection de la mission, il résume : « Le mystère du méthane continue. » Curiosity n’a pas les instruments pour dire si sa source est biologique ou géologique.
Une montagne en couches
En avril 2019, Curiosity prélève son premier échantillon dans l’« unité argileuse ». « Chaque couche de cette montagne est une pièce du puzzle », dit-il ; chacune garde des indices d’une époque différente de l’histoire martienne. En octobre 2019, des roches enrichies en sels, à Sutton Island, montrent que l’assèchement de Mars n’a pas été linéaire : plutôt un passage « désordonné », avec des périodes sèches suivies de périodes plus humides.
Dans le podcast de 2022, il dit ce qui le frappe le plus sur Mars : à quel point la planète est peu étrange. On s’attend à un décor de science-fiction ; on trouve un paysage qui ressemble à certaines régions de la Terre. La différence est que, depuis trois milliards d’années, seul le vent a façonné Mars. Il a ainsi sculpté des roches si fragiles qu’une poussée les ferait tomber, des « châteaux de fées » qui ne survivraient pas sur Terre au premier séisme ou à la première crue.
Le rover sert aussi à préparer les humains. Son instrument RAD mesure le rayonnement qui atteint la surface de Mars, plus rude que sur Terre faute d’atmosphère épaisse, de champ magnétique et de couche d’ozone. Quand le rover passe au pied de hautes collines ou de parois de canyon, qui cachent une partie du ciel, l’équipe mesure combien ces roches protègent du rayonnement, comme le ferait un habitat adossé à une falaise.
Prolongations
En 2022, il parle des « prolongations » : Curiosity a été construit pour deux ans, testé pour six, et en est à sa dixième année. Le générateur nucléaire devrait fournir assez d’énergie pour environ cinq ans encore ; le vrai risque est désormais une panne grave, car les pièces s’usent. « Chaque jour est un cadeau. » La même année, la Royal Astronomical Society le nomme membre d’honneur, l’Open University lui décerne un doctorat honoris causa et le JPL lui remet son prix Magellan. En 2023, la NASA lui décerne sa médaille pour leadership public exceptionnel (Outstanding Public Leadership Medal).
Les découvertes continuent. En février 2023, des rides laissées par des vagues dans un lac peu profond, là où on attendait un climat sec : « la meilleure preuve d’eau et de vagues de toute la mission ». En août 2023, des fentes de dessiccation dans une boue ancienne, signe de cycles d’humidité et de sécheresse qui ont pu favoriser l’apparition de la vie : « la mission a trouvé des indices de conditions qui ont pu favoriser l’origine de la vie ». En juillet 2024, un champ de pierres de soufre pur, jamais vu sur Mars : « Trouver un champ de pierres de soufre pur, c’est comme trouver une oasis dans le désert. » En 2025, les crêtes entrecroisées de la « boxwork », semblables à une toile d’araignée, qu’on ne voit nulle part ailleurs sur la montagne. En avril 2026, des molécules organiques jamais observées sur Mars, qui accroissent encore, selon lui, la possibilité que Mars ait offert un foyer à la vie dans un passé lointain.
En octobre 2026, Curiosity, dans la deuxième année de sa cinquième mission prolongée, roule vers une couche de « yardangs », des reliefs sculptés par le vent. « Elle semble déplacée », dit-il ; on ne sait pas ce qui l’a formée, peut-être des cendres de volcans anciens. L’équipe espère en atteindre la base en 2027.
Sources : JPL, « New Project Scientist for Mars Rover », 5 janvier 2015, cité dans la biographie de John Grotzinger de cette collection (« John Grotzinger put his heart and soul into Curiosity for seven years », près de 500 scientifiques) ; UCLA, entretien du 26 mai 2013 (décider où le rover va ensuite) ; NASA, « Mars Rover Step Toward Possible Resumption of Drilling » (quinze forages de 2013 à 2016, panne de décembre 2016), « Testing New Techniques for Mars Rover Rock-Drilling » (essais de 2017) et « Going Forward » (Duluth, 20 mai 2018) ; NASA/JPL, podcast « On a Mission », « A Ton of Curiosity », 2022 (la foreuse, les nuits sans sommeil, un an et demi, plus de trous qu’avant, le méthane, Mars si peu étrange, les « fairy castles », RAD et les parois, « extra innings », deux ans et six ans, cinq ans de puissance, « every day is a gift ») ; NASA, « “Storm Chasers” on Mars Searching for Dusty Secrets », 19 juillet 2018 ; « Curiosity’s Mars Methane Mystery Continues », 23 juin 2019 ; « Curiosity Tastes First Sample in ‘Clay-Bearing Unit’ », 11 avril 2019 ; « NASA’s Curiosity Rover Finds an Ancient Oasis on Mars », 7 octobre 2019 ; « NASA’s Curiosity Finds Surprise Clues to Mars’ Watery Past », 8 février 2023 ; « Cracks in Ancient Martian Mud Surprise NASA’s Curiosity Rover Team », 9 août 2023 ; « NASA’s Curiosity Rover Discovers a Surprise in a Martian Rock », 18 juillet 2024 ; « NASA’s Curiosity Mars Rover Starts Unpacking Boxwork Formations », 23 juin 2025 ; « NASA’s Curiosity Finds Organic Molecules Never Seen Before on Mars », 21 avril 2026 ; « NASA’s Curiosity Rover Catches Stunning Martian Dawn », 6 octobre 2026 ; JPL, page « Ashwin R. Vasavada » (distinctions). Les paroles sont traduites de l’anglais.
Épilogue
Ashwin Vasavada et Mars
Chapitre 6 · La leçon Ce qu’Ashwin Vasavada lègue à Mars
L’enfant qui contemplait les images de Viking a fini par guider, pendant plus de dix ans, le rover le plus complexe jamais envoyé sur Mars. Son parcours porte trois leçons.
L’échec fait partie du chemin
Mars Observer, Mars Climate Orbiter, Mars Polar Lander : sa carrière commence par trois pertes. Il en garde une sobriété qui l’accompagne pendant les huit ans de construction de Curiosity. Les premiers équipages martiens partiront eux aussi en sachant que rien n’est garanti.
Oser le détour
Rouler dans la mauvaise direction, exprès, vers Yellowknife Bay a donné à la mission sa plus belle découverte. Sur Mars, les meilleures réponses ne se trouvent pas toujours là où les cartes les annoncent ; il faut savoir regarder ce qu’on a sous les roues.
Réparer avec ce qu’on a
Des roues déchirées, une foreuse bloquée, un ordinateur défaillant : chaque fois, scientifiques et ingénieurs ont inventé une solution avec le seul matériel présent sur Mars. Les futurs habitants de Mars, loin de toute pièce de rechange, devront vivre de cette même ingéniosité. Et les mesures de rayonnement prises par Curiosity au pied des falaises du mont Sharp les aident déjà à choisir où s’abriter.
Cette leçon est une réflexion de l’auteur de ce livre, fondée sur les faits et les paroles rapportés dans les chapitres précédents, où leurs sources sont indiquées.
Annexes
Pour aller plus loin
Annexe Comprendre le travail d’Ashwin Vasavada
Quelques notions, expliquées simplement, pour suivre ce livre.
Le scientifique de projet
Le responsable de la science d’une mission. Il coordonne les équipes des différents instruments, arbitre entre leurs demandes et propose, avec elles, où le rover doit aller et quoi étudier.
L’habitabilité
La capacité d’un milieu à permettre la vie : de l’eau ni trop salée ni trop acide, présente assez longtemps, les éléments chimiques nécessaires et une source d’énergie.
Argiles et sulfates
Deux familles de minéraux. Les argiles se forment quand l’eau altère longuement les roches ; les sulfates sont des sels qui se déposent quand une eau salée s’évapore. Passer des argiles aux sulfates, c’est passer d’un Mars humide à un Mars plus sec.
Le sol
Un jour martien, un peu plus long qu’un jour terrestre. On compte les jours d’une mission en sols depuis l’atterrissage.
Le méthane
Un gaz fait de carbone et d’hydrogène. Sur Terre, il est surtout produit par des microbes, mais il peut aussi naître de réactions entre l’eau et les roches.
Le générateur nucléaire
Curiosity tire son énergie de la chaleur dégagée par la désintégration naturelle d’une petite quantité de plutonium 238. Cette chaleur garde le rover au chaud et recharge ses batteries ; elle diminue lentement avec les années.
Ces explications sont des notions générales. L’habitabilité, le méthane et le générateur suivent le podcast « A Ton of Curiosity » de 2022.
Annexe Chronologie
Les dates de la carrière d’Ashwin Vasavada, dans l’ordre, telles que les sources permettent de les établir.
Enfance. Les images de Viking, à huit ou neuf ans ; enfance à Stockton, en Californie.
1992. Licence de géophysique et de physique spatiale, UCLA.
Rentrée à Caltech. Le jour de la perte de Mars Observer.
1998. Doctorat de science planétaire, Caltech.
1999. Postdoctorat à UCLA pour Mars Polar Lander ; perte de Mars Climate Orbiter (23 septembre) et de Mars Polar Lander (3 décembre).
2001 – 2002. Boursier de l’AAAS au Congrès des États-Unis.
2002 – 2004. Chercheur boursier Rubey à UCLA.
2004. Scientifique de projet adjoint de Mars Science Laboratory ; co-investigateur de Diviner.
2008. Report du lancement de deux ans.
23 juillet 2010. Premier essai de roulage du rover.
26 novembre 2011. Lancement de Curiosity.
6 août 2012. Atterrissage dans le cratère Gale (temps universel).
2013. Yellowknife Bay ; anomalie du sol 200 ; roues abîmées ; médaille de la NASA.
5 janvier 2015. Scientifique de projet de Curiosity.
Décembre 2016. Panne du mécanisme d’avance de la foreuse.
20 mai 2018. Premier forage avec la nouvelle méthode.
2022. Membre d’honneur de la Royal Astronomical Society ; doctorat honoris causa de l’Open University ; prix Magellan du JPL.
2023. Médaille de la NASA pour leadership public exceptionnel.
Juillet 2024. Le champ de soufre pur.
Avril 2026. De nouvelles molécules organiques.
Octobre 2026. En route vers les yardangs du mont Sharp.
Sources : celles des chapitres.
Annexe Les personnages
Les personnes qui apparaissent dans ce livre, avec le rôle que leur donnent les sources.
John Grotzinger. Scientifique de projet de Curiosity jusqu’en 2015, à qui Ashwin Vasavada succède. Il a sa propre biographie dans cette collection.
Clara Ma. Collégienne du Kansas, douze ans, qui a donné son nom à Curiosity.
Sources : celles des chapitres où chacun apparaît ; podcast « A Ton of Curiosity », 2022 (Clara Ma).
Annexe Sources et méthode
Ce livre ne contient aucun dialogue inventé ni aucune pensée prêtée sans texte à l’appui. Les paroles rapportées sont celles qu’Ashwin Vasavada a prononcées dans des entretiens ou des communiqués. Cette annexe indique d’où viennent les faits et ce que les sources ne permettent pas d’établir.
Une personne vivante
Ashwin Vasavada est vivant au moment où ce livre est écrit. Conformément à la règle de cette collection, nous nous en tenons à sa vie publique et à ce qui touche à sa carrière. Les sources consultées ne donnent pas sa date de naissance.
Les sources principales
Le cœur du livre est l’épisode « A Ton of Curiosity » du podcast « On a Mission » du JPL (2022), où il raconte son parcours et l’histoire de Curiosity ; s’y ajoutent sa page de présentation au JPL, un entretien publié par UCLA en mai 2013 et une vingtaine de communiqués et pages de la NASA de 2010 à 2026.
Ce qui ne concorde pas
Le podcast situe en 2015 la panne de la foreuse ; les pages de la NASA la datent de décembre 2016, ce que nous retenons. Le podcast donne au mont Sharp une hauteur de 18 000 pieds, environ 5,5 km ; les communiqués de la NASA disent environ 5 km. Le podcast ne date pas la perte de Mars Observer ni sa rentrée à Caltech.
La longueur
Ce livre compte environ quatre mille trois cent cinquante mots. L’objectif fixé pour cette collection était de cent mille. Nous ne l’avons pas atteint, et nous préférons le dire. Tel qu’il est, le texte ne contient que des faits que nous avons pu rattacher à une source.
Le portrait
Le portrait placé en tête de ce livre est une illustration dont nous n’avons pas pu vérifier la provenance exacte.
Sources en ligne
- NASA/JPL, On a Mission, « A Ton of Curiosity » (2022)
- JPL, « Ashwin R. Vasavada »
- UCLA, entretien avec Ashwin Vasavada (2013)
- NASA, « First Test Drive for Next Mars Rover » (2010)
- NASA, « NASA’s Curiosity Rover Finds Clues to How Water Helped Shape Martian Landscape » (2014)
- NASA, « Going Forward » (2018)
- NASA, « Curiosity’s Mars Methane Mystery Continues » (2019)
- NASA, « NASA’s Curiosity Rover Discovers a Surprise in a Martian Rock » (2024)
- NASA, « NASA’s Curiosity Finds Organic Molecules Never Seen Before on Mars » (2026)
- NASA, « NASA’s Curiosity Rover Catches Stunning Martian Dawn » (2026)
Faits vérifiés auprès de ces sources le 10 octobre 2026.
Pour aller plus loin
Bibliothèque Mars
Ce livre prolonge la page par une architecture complète de colonie martienne. Le dossier ci-dessus reste volontairement autonome : Arcadia est un approfondissement facultatif, pas un préalable à la compréhension.
Arcadia — Manuel de la première cité martienne
